01/09/2013

Rwanda - L’archevêque Perraudin ou la banalité du mal

8625784686_3d3119f7c2_b.jpgLe mémorial du génocide Gisozi,  à Kigali,  pointe sans hésiter l’archevêque suisse, Mgr. Perraudin, Père Blanc, originaire de Bagnes en Valais .  Missionnaire en Afrique durant des années et consacré,  le 25 mars 1956, évêque du Vicariat apostolique de Kabgayi.  On continue à s’interroger  sur son rôle précis dans le génocide rwandais  et comment cet homme de foi, croyant, pratiquant dont le digne but était d’évangéliser les Africains se retrouve  sur la liste des génocidaires, du moins fiché comme un des principaux idéologue ?

Avant de partir au Rwanda, j’avais visionné le film sur Hannah Arendt et le procès d'Eichmann,  projeté aux Scala. En me retrouvant devant la photo de l’archevêque Perraudin, j'ai tenté d'imaginer comment  la philosophe aurait analysé ce cas où la banalité du mal prend une autre forme , celle de la justification faite par André Perraudin que ce sont les victimes qui l’ont cherché, que ce qui est arrivé aux Tutsi était à prévoir, c’est ainsi que André Perraudin effacera  toute responsabilité dans ce qui sera un des génocides les plus effroyables du XXème siècle et qui fera dire à Bertrand Russell dès 1964 : » «le massacre le plus systématique depuis l’extermination des Juifs par les nazis».

L’histoire de Perraudin est surprenante car l’homme part d’un bon sentiment, du moins d’un sentiment religieux; c’est au nom de la charité chrétienne et de la justice sociale qu’il prend une position ambiguë dans sa lettre pastorale « Super Omnia Caritas » (par-dessus tout la charité) ,  du 11 février 1959 et qui confortera l'intégrisme ethnique.  Le religieux n’a pas compris que cette lettre ferait office d’appui de l’Eglise et tiendrait de justification morale des revendications hutues contre la minorité tutsie qui se déployeront dans une violence sans précédent. Dès le mois de novembre 1956, quelque mois à peine après sa lettre, on verra dans la région de Kabgayie,  fief  de son archevêché , apparaître les prémices du génocide de 1993.

La  lettre apostolique du Père blanc  sera lue dans toutes les paroisses et fera de lui un des principaux idéologue  et inspirateur de la Révolution sociale qui lui fait écrire : « Dans notre Rwanda les différences et les inégalités sociales sont pour une grande part liées aux différences de race, en ce sens que les richesses d’une part et le pouvoir politique et même judiciaire d’autre part, sont en réalité entre les mains d’une même race ».  C’est au nom de l’égalité entre les races et de la charité que Mgr Perraudin soutient de tout son poids cette « révolution sociale » d’où émergent les leaders du mouvement hutu alors que les Pères blancs avaient au préalable et pendant des années éduquée et soutenue l’élite tutsie.

Comment ce religieux nourri spirituellement du « Aimez-vous les uns, les autres «  a pu être pareillement impliqué en qualité de  théoricien du génocide rwandais  dans une idéologie totalitaire qui entraînera l’extermination perpétré par les Hutus contre les Tutsis et Hutus opposés au génocide,  comment ce mandement de Carême qui a marqué un tournant au Rwanda participera à le présenter comme une personne-clé au cœur d’un  génocide  ?

Par la suite, on le verra proche de Grégoire Kayibanda dont il sera le conseiller et l’ami, son implication et son influence sur les dirigeants du Rwanda ne fait aucun doute, il se défendra face aux accusateurs en lançant à la cantonade que "les Tutsi sont  la cause de leur propre génocide. « 

Une question sans doute qui aurait passionné Hannah Arendt et « sa banalité  du mal » revisitée par le rôle de l’archevêque suisse. Un mal banal et atroce qui prend des allures de bien- pensance, de morale, de vertu, par souci de devoir, la nécessité absolue d’en finir au nom du Bien et qui nous rappelle l’adage « les chemins de l’enfer sont pavés de bonnes intentions ». Au nom de cette compassion, le Père Blanc a alimenté l’intégrisme ethnique né et issu du colonialisme dont lui-même n’en était que le prolongement, dans cette posture de l'étranger qui érige des dogmes selon un point de vue entièrement post-colonial, avec une construction propre et vue par des Européens, loin de la réalité historique de ce peuple.   C’est bien lui qui conseillait  tous les jours le Président Kayibanda qui ne manquait jamais de faire un saut par l’archevêché de Kabgayie pour écouter les recommandations du religieux et surtout les appliquer à la lettre.

Quel a été le rôle précis de la Confédération qui enverra ses cinq  conseillers personnels du Président dont les derniers  Frei et Charles Jeanneret rappelé en 1993 et payés par la DDC ?  Ni l’Eglise catholique ni le Vatican, ni la Suisse ne pouvaient ignorer l’escalade de violence et d’extermination systématique des Tutsi par les Hutu.  La Suisse a bel et bien soutenu et encouragé la « démocratie ethnique «  du régime Habyarimana.

Mais la Suisse comme pour le Tampon J se montre très discrète sur son rôle et son soutien dans son implication auprès des génocidaires. Dans le rapport Voyame,  on la voit exécuter un exercice périlleux de contorsionniste,  or, il ne fait aucun doute qu' elle a bien collaboré étroitement avec le régime politique rwandais Habyarimana, qui s’est avéré criminel et responsable du  génocide tout en s’excusant de n’avoir rien remarqué de particulier tout concentrés  qu’étaient les fonctionnaires suisses à s’occuper de leurs affaires et qui lui fera dire : « les responsables de projets étaient presque exclusivement fixés sur leur tâche locale et qu’ils n’avaient guère, ou pas assez, perçu la dégradation de la situation sociale, l’inquiétude de la population et les abus de l’ethnicisation ». Un rapport Voyame qui banalise le mal et esquive les responsabilités. 

Hannah Arendt aurait une fois encore appelé de tous ses vœux  « notre co- responsabilité pour le monde ».

A nouveau, force est de poser la question de la responsabilité individuelle . La théorie de la philosophe nous livre des outils de réflexion et des pistes sur la responsabilité des génocidaires et surtout leur rejet de toute responsabilité.  Ils ne se sentent jamais coupables de rien, mais de surcroît ce sont les victimes qui sont à l’origine  de leur drame .

Un témoin qui connaissait le personnage me  le décrit suffisant et arrogant ! J’ai visité la cathédrale où il officiait, rénovée, l’argent semble y couler à flot, en me rendant dans la cour de l’évêché, je me fais tancer puis chassée par un religieux autoritaire et désagréable, j’ai juste eu le temps d’apercevoir la vigne  au milieu de la cour sans doute plantée  par Perraudin lui-même , un peu de Valais dans ce paysage africain.

L’histoire Perraudin nous met mal à l’aise, car l’idéologue du génocide était de bonne foi, il était sûr d’agir par charité et montre que chacun de nous pourrait devenir un bourreau .  Il suffirait de mal évaluer une situation, de penser avec le peu d’ éléments qui sont les nôtres, réduits, manipulés, insuffisants, mal interprétés, limités, héritages d’une longue incompréhension.  Nous voilà  prêts à nourrir des  systèmes monstrueux qui vivent de la passivité ordinaire et sombrer dans des génocides. Le lien commun entre la plupart des génocidaires, c’est le rejet total ou partiel de leur responsabilité. Ils agissent en toute bonne foi croyant bien faire et persuadés que l’extermination agira  pour le plus grand bien . Un comportement qu’ils justifieront moralement par la situation exceptionnelle à laquelle il faut mettre fin par des moyens exceptionnels. 

Perraudin a subi l’effet de Lucifer qui transforme les gens de bien en diables . Mais dans les dernières années, il murmurera fatigué, laissant planer un doute salutaire  : »Je me suis peut-être trompé sur le Rwanda . »

Les Belges,  eux du moins,  ont demandé pardon au peuple rwandais, les Suisses une fois encore  comme pour le Tampon J esquivent leur responsabilité et continuent à se nourrir du mythe d’une Suisse, neutre, bonne et généreuse.

Et de conclure avec Primo Levi « c’est arrivé, cela peut arriver de nouveau . Cela peut se passer et partout ». La seule issue, continuer à penser de toutes nos forces et  continuer à interroger le monde et comprendre en profondeur les racines et les mécanismes du Mal qui réduisent les humains à se transformer en bêtes immondes et déshumanisées.  Mais encore, la notion de responsabilité entre toujours en jeu sur fond d'horreur et c'est bien elle qui semble  faire défaut lorsque le monstre s'installe en nous.

Dans le fond, c'est ce qui nous différence entièrement de la bête, c'est être responsable de nos pensées et de nos  actes et accepter de porter cette responsabilité sur nos décisions et nos actes.  Porter cette responsabilité jusqu'au bout de ce que nous sommes nous autorise à rester humain jusqu'à la fin de nos actes, c'est en ceci que réside la liberté de l'homme et sa capacité à se réaliser dignement. Etre responsable permet d'être libre et de ne devenir l'objet ni de la manipulation, ni être transformé en objet immonde, mais elle nous aide à garder à tout jamais notre statut d'être humain,  entièrement humain, éternellement humain dans tout notre  parcours de vie. 

Hannah Arendt aurait fait la remarque suivante : le dénominateur commun  entre Eichmann et Perraudin est l'absence de responsabilité de leurs actes, ils ne se sentent responsables de rien. Le premier exécutait les ordres, le second constate sans sourciller que ce sont les victimes qui l'ont cherché. Tous deux ne se sentaient coupables de rien puisque ils s'estimaient n 'être responsables de rien ! 

 

 

 

mon site www.djemaachraiti.ch

 


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Commentaires

Excellent article, lucide et objectif. Sur le rôle de l'Eglise catholique et sur le rôle de la Suisse au Rwanda (avant 1994 un vrai paradis pour Pères blancs pédophiles, mais depuis la défaite du Hutu Power on n'y tolère plus les "violeurs d'enfants"), on trouvera bien des choses dans la partie "Pour comprendre la tragédie du Rwanda" de mon site www.christophebaroni.info.

Écrit par : Christophe BARONI | 03/09/2013

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