11/07/2013

Commémoration des 18 ans du génocide de Srebrenica

genocid+srebrenica[1].jpgUn ami bosniaque m'écrit ce soir pour me dire combien il est triste, combien il se sent seul et oublié alors que demain sera le jour de  la commémoration du génocide de Srebrenica. Je lui ai promis que nous partagerons sa douleur que nous ne le laisserons pas isolé face à ses souvenirs. Il ne faut jamais oublier les génocides quels qu'ils soient, ne jamais oublier quand l'homme peut devenir plus féroce qu'une bête. Travailler inlassablement la mémoire pour le "Jamais plus ça". La solitude réside  aussi dans l'oubli. 

 

C'est "à genoux", selon ses propres termes, que le président de la Serbie, Tomislav Nikolic, en avril 2013,  a présenté des excuses publiques à la Bosnie via sa chaîne nationale, pour le massacre des musulmans de Srebrenica,  en juillet 1995,  durant lequel 8'000 bosniaques ont été assassinés. 

"Je m'agenouille et demande que la Serbie soit pardonnée pour le crime commis à Srebrenica".

 

Paix à l'âme des victimes de Srebrenica, paix à l'âme de toutes les victimes de génocides.

 

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Mémoires des oubliés de Bosnie - 3 récits inspirés d'histoires vraies 

 

Le murmure des fantômes

N'ayez aucune crainte ! On me reproche souvent d'avoir des yeux d'égaré, mais ce n'est que la souffrance qui les a transformés en océans de tristesse. Pardonnez mon incohérence parfois, les mots me manquent, ils sont noyés dans l'incompréhension de ma vie. Ne me jugez pas, ne me condamnez pas, écoutez seulement mon histoire, je vous la raconte très vite, car je crains que les mots ne s'en aillent pour toujours :

A 20 ans, je quittai l'Algérie pour sauver mes frères bosniaques, je m'imaginai sauver le monde, fraterniser avec la planète entière, on m'a juré ensuite le Paradis, je n'ai reçu que l'Enfer. Au chômage, sans but, je trouvai-là un sens à ma vie. Avec d'autres Moudjahidines, nous sommes partis fiers comme des guerriers. La guerre a fait de nous des héros, ensuite des indésirables, puis des terroristes.

Après la guerre, ma femme bosniaque est partie avec moi, nous errons dans toute l'Europe, dormons dans la rue. Nous les voyons les fantômes de la guerre, ils nous hantent, jour et nuit et nous les fuyons de pays en pays, mais ils nous suivent.  Parfois même, mon épouse se griffe, se cogne la tête contre les murs et m'accuse de l'avoir fait .  Elle me regarde avec un air si terrorisé que je devine sur ce visage déformé par la crainte, ce qu'elle a subi dans les camps en Bosnie.

Excusez mes sanglots ! La terre n'est plus très accueillante vous savez lorsque les fantômes vous harcèlent. Vous l'avez vu celui-là qui me nargue, il ne me lâche plus. Vous ne l'avez pas remarqué ? Il était assis à notre table , à l'instant même, entre nous. Mais voyez donc comme son visage fait peur avec  ce rictus affreux !

Nos trois enfants sont toujours avec nous et nous suivent partout, regardez-les on dirait des anges, ils sourient, ils semblent si heureux malgré notre misère. Nous avons déposé tous nos espoirs, toutes nos attentes et notre avenir sur ces visages radieux. Tout ce qui restait de bon chez nous s'est inscrit sur eux . (j'en conviens, les enfants sont rayonnants et qui pourrait imaginer leur vie  à travers leurs éclats de rire )

Je suis un ange, peut-être, moi aussi et mon épouse également. C'est la guerre qui a fait de nous ce que nous sommes devenus, des errants vivants suivi d'un cortège de fantômes morts.

Merci de m'avoir écouté, ça fait du bien. Au revoir, au revoir, faites attention aux fantômes, les morts ont toujours quelque chose à nous dire lorsqu'on les a faits souffrir, ils vous harcèlent jusqu'à ce que vous les écoutiez ! Je suis un fantôme, moi aussi, certainement, ou un ange, je ne sais plus très bien.

 

 

Un père si lourd à porter !

Pour ceux qui auraient des "oreilles de soie" renoncez à lire ce billet. Les histoires de guerre ne sont jamais faciles à dire, encore moins à lire ou à écouter.   Les vivants souffrent toujours plus que les morts, parce que la mémoire est là, les souvenirs ne  vous lâchent plus. Ils s'accrochent à votre corps, vous donnent des douleurs partout et moi , j'ai tellement mal au dos. Couché, assis, debout, rien n' y fait. Cette douleur lancinante est insoutenable et je sais exactement quelle est son origine :

 Nous fuyions la guerre, Sarajevo la ville maudite, mon vieux père malade ne pouvait plus nous suivre dans notre marche forcée sur des sentiers escarpés de montagne.  J'ai fini par le porter, en pensant, que là était le devoir d'un bon fils. Puis après des heures, je ralentis, la fatigue, la chaleur, puis de vieux souvenirs ressurgissaient de ces moments  où il fut injuste à mon égard. Je cherchai une excuse, je le compris par la suite pour le laisser, parce que je n'y arrivai plus. Il me fallait me nourrir de haine pour oser le faire, puis je le posai par terre brusquement,  m'épongeai le front ruisselant de sueur et lui dis :"Je n'en peux plus ! Je n'y arrive plus !". Le vieux me regardait, il avait senti collé à mon dos que je m'essoufflai, m'énervai. Et puis, je l'installai rapidement, à l'ombre sous un arbre, lui remis mon revolver avec trois balles dans le barillet, je lui fis comprendre que je le laisserai là, que notre route se séparait.

 Il me fallait partir au plus vite, sauver ma peau, suivre les autres qui s'éloignaient si vite.  Il ne dit rien, il savait déjà qu'il en serait ainsi. Je lui donnai mes provisions, de l'eau, le pris dans mes bras en sanglotant et  suis partis sans me retourner.

 10 minutes plus tard, j'entendis la détonation. C'est ainsi que mon père s'en est allé.

 Quelle douleur, ce dos, 16  ans déjà, les médecins n'y peuvent rien, c'est l'âme qui souffre !

  

PAIN AMER

Fuir à tout prix, cette sale guerre, traverser les montagnes bourrées de mines antipersonnel, échapper aux snipers qui sifflent dans la nuit, monstres enflammés qui semblent vous suivre sans relâche jusqu'à ce que vous sentiez dans votre chair, à l'odeur de brûlé, l'impact qui vous met à genoux, vous couche dans un long hurlement.

Emir l'avait annoncé tout de go  à ses parents, il ne resterait pas une minute de plus dans la  fournaise qu'était devenue Sarajevo, il partirait avec d'autres jeunes, coûte que coûte.  Son cousin du même âge, 20 ans, sera du périple. En pleurs, les yeux rougis, leurs mères ne cessent de rajouter des victuailles dans le sac à dos de Tarik. Elles  le bourrent, oubliant toujours encore une friandise, encore des fruits secs, encore un peu de viande, du pain.  Les deux garçons, tout en riant,  réprimandent leur mère.  Ils n'arriveront même plus à marcher avec ce sac.

Il est tard dans la nuit, ils se sont donnés rendez-vous à l'extérieur de Sarajevo, une  voiture les dépose plus loin hors de la ville tous feux éteints, elle fait plusieurs allers-retours. Ils sont une dizaine, discrète procession, on n'entend plus que le souffle léger, des soupirs. Certains pleurent ce départ.

A l'aube, un cri, un hurlement, ils sont encerclés par des soldats serbes. Ceux-là  sont nerveux, ils n'ont  pas envie de discuter. Ils les alignent et tirent. Les coups partent et résonnent dans la clairière si calme, si verte et arrachent les oreilles. Puis un grand silence tombe, linceul  mortuaire. Emir s'est dès les premières salves laissé tomber et s'est  fait passer pour mort.  Il patiente, une heure ou deux, peut-être, ou plus, il ne sait pas exactement, il  s'assure que tous les soldats soient partis. Il se relève, constate aucune blessure. Il s'assied sur un tronc, encore choqué et tremblant de tous ses membres.  Le soleil brille, les oiseaux chantent, comment la nature peut-être encore être si gaie face à ce spectacle de désolation ?

Emir, reste, là,  perdu. Est-il même encore vivant ? Il en doute, mais une faim terrible le tenaille et lui rappelle que lui est bien vivant. Il se souvient de leur  sac à dos que son cousin portait.  Il ne le repère pas tout de suite son presque frère, son meilleur ami,  dans ce qui est maintenant plus qu'amas de chair, il soulève des corps et reconnaît celui de Tarik.  En pleurant, il lui enlève le sac des épaules, le lui extirpe laborieusement, le corps est inerte, lourd à mouvoir. Il en défait les nœuds, du sang tache ses mains, blessé au thorax, le sang de son cousin s'est infiltré partout se mêlant aux aliments.

Il prend du  pain, l'arrache péniblement avec les dents, lentement, il le mâche de manière automatique, le regard dans le vague,  impossible d'avaler un  morceau , mais la faim est là qui le taraude.  Il continue, le pain est rouge. Il se souvient de son cousin, ils avaient le même âge, mais Tarik était le plus costaud, ils s'amusaient à se battre et c'est toujours lui qui avait le dessus.

Le pain est rouge, quel drôle de goût, le goût du sang..........

 

Ces 3 récits ont été repris dans mon livre publié "Sarajevo, le poisson rouge"


www.djemaachraiti.ch

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Commentaires

Non ! Mon ami, tu n'es pas seul ce soir, tu n'es plus seul, nous serons des centaines, peut-être des milliers à partager le pain amer de la mémoire meurtrie et t'accompagner dans ta douleur.
Djemâa

Écrit par : djemâa | 11/07/2013

La solitude des morts est la seule évolutions que ce système à su inventer comme nouveauté historique,ce système carnassier,prédateur,

le génocide étant un arme transgénérationnelle, détruit pas seulement un peuple pendant l'époque actuelle, mais laisse ce sentiment de abandon et d'injustice à porter par les générations futures, ...
le mal dans sa banalité porte ceux qui on la chance de n'avoir pas vécu l'enfer à oublier, comme s'il s'agissait d'un fait divers, comme si le jour d’après les morts silencieux ne pouvant plus parler pouvaient s'oublier, ...

rien ne sera oublié..
je n'oublierai pas..
nous ne le permettrons pas
ni ici , ni là bas, ni ailleurs..

car les génocides sont le même génocide, qui se déplace, car le mal ne fait de différences dans son abomination, la seule à en faire de différences c'est

l’indifférence...

bonne journée à toi Djemâa..

luzia

Écrit par : luzia | 11/07/2013

Permettez-moi d'exprimer toute mon horreur devant ces massacres et ma sympathie pour les familles des victimes.

Écrit par : Mère-Grand | 11/07/2013

Ce massacre est une honte. Comment peut-on véhiculer ces "convois" et vers la mort de 6-8000 personnes sous les yeux de la Kfor et qu'ils nous "AFFIRMENT" n'avoir rien vu ? C'est certes un massacre ethnico-confessionnel mais c'est surtout un massacre géopolitique. Ca faisait bien leur jeu : L'Allemagne avait sa stratégie "Mitteleuropa", une ex-Urss en train de tout solder ; c'était le moment et le bon, de récupérer des territoires perdus en 1870 ou bien même avant mais qui donnaient des débouchés sur la MER.... et les grandes navigations. La "frustrations allemandes".
Après le "jeu" du Kosovo fut utiliser par la FDR (Fédération de Russie" qui envoyait des Mercenaire en Serbie pour tuer "tout ce qui semblait "Musulman". Le problème est que cette "géopolitique" n'est pas prête de s'arrêter>...

Écrit par : punt | 12/07/2013

@Djemâa,merci pour ce rappel des faits. Ceux ayant œuvré en catimini, organisé eux-mêmes sans en avoir parlé à quiconque des chaines d'argent et de dons pour envoyer aux sinistrés de guerre sont désolés du peu d'envie de nombreuses personnes de sortir de leur cycles pleurs et gémissements juste avant de partir en vacances. C'est devenu une mode sans doute
A croire que ces guerres n'ont existé que pour permettre aux plus nantis de pleurer davantage sur leur sort
Avant c'était les Juifs ,Polonais et les autres pris en écharpe. Il suffit sans doute d'un moment ou l'esprit ne sait plus quoi inventer pour qu'à nouveau on trouve un coupable.
Je pense aux Roms chassés par les Kosowars ,a tous ces Roms mis à l'épreuve, vivant dans des ghettos en Tchecoslovaquie et encore et à nouveau montrés du doigt même par des gens parlant du Christ sans doute pour se donner bonne conscience
Excusez mon coup de colère, mais depuis hier comme un volcan mes fumerolles de plus en plus excerbées,ne peuvent plus contenir cette lave de dégout ,écoeurante à souhait face à des gens qui parlent amour sans en connaitre vraiment le sens.
Heureusement les soins en psychiatrie nous auront appris ce que ce mot signifiait vraiment et ce aussi grâce à un Médecin Directeur et Humaniste de la première heure
Car faut-il vraiment sentir Dior ou resplendir de propreté pour être aimé? je pose la question car voici l'origine de cette répulsion face a des êtres souvent illettrés dont leur seule faute n'est que suivre les directions ancestrales dictées par le cosmos grâce à Vénus dirigeant depuis la nuit des temps tous les peuples nomades
Encore mille merci pour votre prénom Djemâa ,qui fleure bon avec le mot amour
J'ai répondu à votre E-mail toute belle journée pour Vous

Écrit par : lovsmeralda | 14/07/2013

Je Pleure
De honte de dépit de colère
D'avoir vu le tuyau de gaz dans la femme enceinte pour avorter
D'avoir respecter ce qui était ordonné
Je pleure d'avoir dû me taire
Je pleure d'avoir vu une mère enceinte qui se défenestre
Dans ce monde n'existe que des pleurs
Pleurs et peurs ,que de douleurs
Peurs du juste s'en prenant aux mécréants
On nous a dit comme à d'autres¨
Allez y ne craignez rien,mais surtout taisez vous
Pardon ,mais vous n'avez rien compris
Car ou je vais et d'où je viens,personne ne s'en souvient
Hormis quelques barbus nommé des sages
Mais eux aussi n'ont pas été entendus
Spirales ascendantes ,tous y ont cru
Spirales descendantes rires ,joies d'enfant tout à disparu
Grâce à la haine de certains
Un beau matin dans un grand bruit
Tout leur monde fut détruit
Rien ne subsista hormis leurs pleurs, douleurs
Rire des vainqueurs excepté, Srebenica expira
Tel fut ce massacre parmi d'autres.
Ce poème est dédié à toutes les ombres errantes .Il y en a beaucoup je pense aux Enfants d'Oradour et d'ailleurs
Et je remercie encore une fois Djemâa pour sa convivialité
Bonne journée pour Vous

Écrit par : lovsmeralda | 18/07/2013

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