09/07/2013

Le fils de Simone (5)

Pendant les deux jours qui suivirent l’annonce effroyable que le fils de Simone irait en maison de correction pour avoir mis le feu à la grange, Simone fit comme si de rien n’était, comme si tout ceci n’était qu’un cauchemar et qu’elle se réveillerait subitement en comprenant que ce ne fût qu’un mauvais rêve. La pauvre bonne  à tout faire redoubla d’effort, briqua, nettoya, frotta, s’activa fébrilement du matin au soir, jurant que son fils n’y était pour rien. Elle riait trop fort, s'agitait en tous sens.  L’enfant portait beau et  avait fière allure en marchant, elle l'avait  vêtu de ses plus beaux vêtements et lui avait fait une raie parfaite pour le présenter sous son plus beau jour.

On lui annonca sans ménagement que deux personnes d'une institution redresseuse de torts, viendraient  chercher son fils. Ce matin-là, les yeux rouges, elle le cacha sous un lit. Pure perte, on le retrouva et ce  ne furent plus que deux corps accrochés l’un à l’autre, inséparables, ils durent s’y prendre à quatre dans des cris épouvantables, dans un affolement de gestes violents,  pour parvenir à séparer la mère de l’enfant.

Simone continuait à hurler tout  en courant derrière la voiture qui emmenait son petit, puis un grand silence tomba comme un voile épais sur le home. Un silence lourd comme une tombe, ce calme étrange après le carnage quand enfin repus de sang, on revenait doucement à la réalité,   quand la catharsis s’accomplissait, lente et entière.

La malheureuse   devint une ombre, elle restait assise sans bouger sur une chaise, le temps n’avait plus aucune prise sur elle;  le regard vide, les yeux rougis et enflés après plusieurs  nuit sans sommeil et  qui ne pouvaient même plus verser de larmes,  elle offrait l’apparence d’avoir quitté son corps, une lumière intérieure s’était éteinte sous le poids de la souffrance. Elle avait tout simplement déserté,  partie pour le pays de l'oubli, dans une contrée lointaine et inconnue, là où on ne pouvait plus rien ressentir, au pays de l'indifférence:  La folie ?  On avait beau passer et repasser devant elle, elle ne vous voyait tout simplement plus.

Quelques jours plus tard, on la vit partir à pied, sur la route nationale, les épaules voûtées, la démarche titubante, ivre de douleur, une valise dans chaque main, si légères. Qu’avait-elle bien pu emmener avec elle ? Les souvenirs d’un fils. Oui ! Elle n’avait dans ses bagages assurément pris que des souvenirs de mère.

 

 

La grange désaffectée fut aussitôt transformée en aile habitable pour y abriter quelques chambres supplémentaires, les travaux furent exécutés en un rien de temps. A croire,  que les entreprises avaient été engagées avant même l'incendie, que le plan de construction n'attendait qu'un coupable. Une grande fête fut organisée, puis des bénédictions à pleuvoir pour protéger cette nouvelle bâtisse contre les griffes du diable ou la vengeance divine. 

 

FIN  

 


Epilogue 

Après quelques mois de cet enfer, je quittai enfin ce "Home Bethlehem"  pour un pensionnat international pour jeunes filles, sur les rives plus douces du Lac Léman, à Vevey, le "Pensionnat la Pensée" qui portait bien son nom. La directrice, aussi  d’origine  suisse allemande parlait 7 langues dont le grec ancien et le latin, laïque dans l’âme mais  pour qui  la connaissance des religions faisait partie intégrante de la culture, voltairienne à souhait et grande humaniste, elle se plaisait à insister  avec son  air malicieux : « se marier contre quelqu’un ». Mes lectures préférées furent Oliver Twist de Charles Dickens, Germinal d’Emile Zola, Le Merveilleux voyage de Nils Hölgersson de Selma Lagerlöf, les contes d'Andersen, et les Misérables de Victor Hugo  et puis le "très formellement interdit pour mon âge" (j'avais 11 ans)  « "L’oiseau bariolé »  de Jerzy Kosinski que je dévorai d’une traite. Ma passion fut Le Larousse avec son « Je sème à tout vent »  et ses graines de pissenlit éparpillées par le vent.

Depuis cette expérience, j’ai la profonde conviction que la culture est supérieure à la religion ou du moins qu’elle élève définitivement ceux qui y goûtent et leur permet de s'ouvrir  à  un humanisme universel en effaçant les frontières qu'érigent les dogmes. 


 

 

 

Mon site www.djemaachraiti.ch

 

 

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Commentaires

la culture ne peut pas être considérée comme supérieure à la religion mais comme une étape supérieure à ceux qui peuvent l'acquérir. C'est une étape de la connaissance pragmatique mais qui ne doit pas être isolée d'autres croyances, toutes confondues car en chacune d'elle, il ya bien cette relation entre l'homme et le matériel et l'immatériel, "l'inanimé et l'animé" en linguistique. Une très belle description ce "fils de Simone" qui en rappelle d'autres mais peut être pas aussi démonstrative

Écrit par : punt | 11/07/2013

Aucune trace de ce qui est devenu le fils de Simone?
L'a-t-on tué de cette manière? Vit-il encore?

Merci pour ce temoignage du monde tl qu'il est.

Écrit par : Ioan Tenner | 11/07/2013

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