06/07/2013

Le fils de Simone (4)

Au milieu de ce champ de désolation,   je m’étais carapatée dans un trou discret,  construit de prudence  et de silence. Ma chambre que je partageai avec Angela, une enfant italienne aux joues rondes, encadrées de cheveux châtains qui contrastaient avec ses grands yeux pervenches , se trouvait être dans une deuxième bâtisse à laquelle attenait un grange désaffectée. Le bâtiment central qui abritait la salle à manger se trouvait à quelques mètres de là. Nous vivions à la campagne, des prés  grillagés parsemés de fleurs au milieu desquels se trouvaient des balançoires en bois rouge,   offraient un cadre bucolique qui jurait avec l’ambiance de terreur qui régnait dans ce home.

Avec Angela, nous nous étions créées un tissu d’habitudes qui cadencaient nos petites vies. Il était entendu que c’était elle qui plierait mes habits et ferait mon lit et qu’en échange je lui raconterai des histoires dont elle raffolait. Ses préférées étaient celles de mes voisins italiens à Tunis que j'imitais volontiers; Yolanda, petite souris nerveuse aux cheveux d'un noir de  jais avec pendues à ses minuscules oreilles,   d'impressionnantes  boucles d'oreilles créoles  scintillantes finement ciselées,   en or , finissait toutes ses phrases par un puissant "porca miseria!"   et Nino son mari,  un pêcheur ramenait des poissons tous les dimanches que je lui décrivai,  frétillants dans leurs filets, les yeux ronds, l’écaille scintillante et pour donner une touche magique à ce récit réaliste, j’y ajoutai parfois une perle rare et opalescente déposée par quelque sirène majestueuse. 

La petite fille s’était inventée  une nouvelle famille sicilienne, à travers mes récits. A ce tableau s’ajoutait le grand-père sicilien couché, bougonnant  et perpétuellement mourant dans une grande chambre sombre et maintenue au frais et dont se dégageait un parfum tenace d'éther, de   médicaments, d'eau de Javel et de savon de Marseille. Chaque matin,  Yolanda faisait frotter,  à genoux la bonne  qui  la jupe légèrement relevée, passait de grands coups de serpillère sur le sol, sous l'oeil ragaillardi du mourant  devant l'étal de chair fraîche. Sous l'effet du spectacle, il ne manquait pas d'émettre quelques remarques grivoises aussitôt tancé par sa fille Yolanda,  prude et  fervente catholique,  constamment de noir vêtue . Parfois, le dimanche, après le repas copieux pour lequel il se levait péniblement et quelques bons verres de vin rouge, il se mettait à chanter, à tue-tête, de sa voix éraillée et chevrotante des chansons siciliennes de son répertoire,  en pianotant sur la table de ses vieux doigts aux veines saillantes. Yolanda souriait,  honteuse mais indulgente.  Au-dessus du lit du  vieil homme,  trônait un Christ sur la croix qui m’impressionnait et me choquait,  à la fois,  tant je trouvai triste et laide cette statue sanguinolente.  Le grabataire en manque de distraction, voulait, à chacune de mes visites,   que je lui décrive la Suisse que j’avais déjà visitée, à l’âge de 4 ans et s'empressait de me dépeindre, la larme à l'oeil,   sa Sicile bien-aimée qu'il ne reverrait plus. 

Lors de nos cours hebdomadaire de couture que je détestais en raison de ma gaucherie et qui se déroulaient dans un village proche de Cossonay, c’est Angela qui avait pour mission de me tendre son tricot terminé et de prendre le mien pour le sempiternel  point à l’endroit, point à l’envers, point à l'envers, point à l'endroit...... Petits arrangements entre camarades, en contrepartie,  je lui donnai mon goûter que nous recevions des mains de  la maîtresse de couture. Dans le cliquetis régulier des aiguilles, je regardais la ferme proche,   par la fenêtre,  et le fermier qui avec sa longue fourche, en bleu de travail alimentait en foin son  tas de fumier dont s’échappaient des fumeroles plus légères qu’un rideau de soie . Des chats de leurs pas de félins, souples et silencieux, traversaient lentement  la cour et dans cette atmosphère paisible,  au rythme régulier des aiguilles qui s’entrechoquaient en se croisant rapidement en  un fin et métallique "clic,clic,clic,clic,clic", je rêvassais tout mon soûl.....

En fin de journée par un mois de mai, de retour de l’école, nous trouvâmes notre bâtiment à moitié brûlé. La grange était partie en fumée, nos chambres, nos habits, nos cheveux sentaient l’odeur âcre de bois brûlé. Dans cette atmosphère d’un autre temps  et avec cette odeur qui flottait dans l’air se répandait quelque chose de  sinistre. Peu de jours après,  m’approchant à pas de loup  pour constater les dégâts dans  la grange, j'entrevis  les deux harpies;  la sous-directrice et la directrice,  en grande conversation,  et qui paraissaient en parfait désaccord sur un sujet.  Elles mentionnaient  régulièrement l’enfant de Simone : »La faute ». Une disait « oui » l’autre rétorquait « non » et finalement l’ hystérique Tantine surnommée « j’ai les nerfs qui craquent » obtint  gain de cause et ce fut : »oui!  » le coupable parfait et désigné sera le fils de Simone.

 

Le soir même, elles nous annoncèrent avec force théâtralité, exagérant leur colère et leur étonnement que le fils de Simone jugé pyromane s’en irait en maison de correction,  châtiment adressé aux enfants  incorrigibles.  Simone en s’arrachant les cheveux  poussa un cri de bête blessée à qui l’on venait de porter un coup fatal.

 

(suite......)

 

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