04/07/2013

Le fils de Simone (3)

Il ne se passait pas un jour sans qu’un drame ne survînt dans ce home de Cossonay.   Le bébé de Rose-Marie venait d’être dévoré par les solides dents de lait de Peter, un blond trapu  de 3 ans, la mère - célibataire courait en tous sens, l’enfant inerte dans ses bras, évanoui.  Jusqu’à la naissance du petit, Peter était son préféré, - était-il le sien, était-il placé ?,-   relégué,  à l’arrivée impromptue pour lui de la petite chose, il avait espéré la faire disparaître en l’engloutissant.

Derrière mon indifférence, j’observai ce spectacle au quotidien avec la même attention que je prêtais à regarder les singes du zoo du Belvédère de Tunis. Pas un détail ne m’échappait, les edelweiss sur les bols blancs, le dimanche soir;  la pâte brunâtre de Cenovis au goût si nouveau que j’étalais en autant de formes bizarres et zigzagantes sur mon pain lors du  repas suisse,   accompagné d’un café au lait et de pomme de terre en robe des champs. Tout s’agitait, tout s’affolait autour de moi;   une folle danse de Saint-Guy  dans cette  prison érigée de dogmes, de  jugements, de morale étriquée. Après le souper,  pendant l'heure du culte, la directrice lisait la Bible, elle se transfigurait, elle pleurait alors les yeux levés au plafond. Dans ces moments-là, elle était méconnaissable, un Dr Jack and Mr Hyde version vaudoise, au féminin.   La lecture de l'ancien testament avec ses récits sur l'Egypte et le désert me rappelait, mon autre vie,  mon propre désert sous un ciel d'azur. La Tunisie, me paraissait déjà si lointaine , n'avait-elle été  qu'un mirage avec ses couleurs chatoyantes perdues dans ces brumes profondes de croyance et d'ignorance, avait-elle même existé  ? 

Un soir, la directrice assise en face de moi me sourit d’un sourire si étrange tandis qu’elle déversait son fiel tranquillement en prononçant de façon très articulée,  mot par  mot,  pour s’assurer que j’en saisisse bien le sens. Je lui disais que ma grand-mère,  valaisanne têtue et qui au demeurant, l’avait menacée de s’en prendre directement à elle,  si elle osait  encore porter une seule fois la main sur moi, ne mettait sur son visage que de la crème Nivea. Arborant son sourire énigmatique, elle me fit remarquer, - sous réserve de vérification,-  qu’il y avait de la graisse de porc dans la Nivea et que lorsque j’embrassais cette grand-mère pour qui elle connaissait mon attachement, je posais mes lèvres sur de la cochonaille. Après avoir entendu cela, je la scrutai longuement, non pas que la phrase me choquait,  outre mesure,  venant d’elle, mais cette  combinaison improbable pour moi de sourire et de fiel me stupéfiait. Il me paraissait qu’un sourire ne pouvait être que l’expression joyeuse d’une convivialité débordante pour les autres et sous mes yeux étonnés une  autre réalité se profilait; plus fielleuse, plus perverse.

Glissant souvent à pieds nus dans les longs couloirs bordés de chambres,  légère et invisible du haut de mon 1m38 et de mes 30 kilos, plus silencieuse qu’un fantôme, des scènes de tragédie grecque m’apparaissaient et disparaissaient m’offrant le triste spectacle des humains dans son insondable cruauté.

Un jour, par un après-midi de calme parfait, une mère parvint à se faufiler incognito dans le home pour récupérer son bébé qui dormait alors dans un berceau et déjà placé.  Sur la pointe de pieds, elle souleva l’enfant, mais  la directrice prévenue fit irruption dans la chambre. Elles se battirent, la virago dont le chignon s’était défait et qui avait des allures de sorcière arracha l’enfant brutalement réveillé et hurlant, des bras de la mère. La jeune femme en larmes, se mit à genoux, joignit les mains et supplia  pour qu’on la laissât  repartir avec son petit. Ma présence venait d’être repérée,  elle craignait de voir la femme dans un dernier élan désespéré parvenir  à s’enfuir avec l’enfant. Elle m’intima l’ordre de fermer la porte, je la laissai grande ouverte dans ma subite ferveur de justicière, faisant mine de n’avoir rien entendu.  J’entendis répéter, une fois, deux fois, trois fois  : »Madame, vous savez pourquoi votre enfant est placé ! » j’aurais tant voulu,  moi aussi,  savoir précisément pourquoi.

Un Goya de quelques coups de crayon aurait immortalisé cette scène digne de son Préau des Fous de Saragosse quand le regard révulsé croisait le mensonge social.

 

Mais le pire restait à venir ………

 

 

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Commentaires

Ouhhouh, c'est terrible ! BON ON ATTEND LA SUITE....Smiley; !

Écrit par : Moa | 05/07/2013

Un vrai laboratoire de sentiments. Du vécu? Dorénavant, j'hésite à poser sur le visage de la crème Nivea.0:).

Écrit par : Noëlle Ribordy | 05/07/2013

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