01/07/2013

Le fils de Simone (2)

Le souffre-douleur , l’enfant de Simone  mère-célibataire subissait  une fois par trimestre le paroxysme  de l’humiliation par la remise des carnets scolaires. Dans la salle à manger, nous étions appelés les uns après les autres, nous devions alors  nous tenir droits  comme des « i » à côté de la directrice et faire face à la risée de tous, noyés sous les quolibets féroces d'une soixantaine d’enfants qui huaient les mauvaises notes en poussant des cris stridents. 

Heureusement pour moi, mon maître d’école avait su avec finesse me créer un écran protecteur,  il truffait mon carnet de compliments et laissait suffisamment planer ses doutes quant aux méthodes pédagogiques de la haute institution dans laquelle nous étions supposés évoluer. Assise sur sa chaise,  raide comme un piquet, les lèvres pincées qu’elle avait minces pareilles à un fil de rasoir, la harpie lisait à haute voix les commentaires de mon bourru de maître  qui s’adressait , à l’évidence, directement à elle.  Je retenais mon souffle en me demandant ce qu’il avait bien pu encore  lui écrire,  cette fois-ci.  Il suffisait d’observer les traits de son visage se crisper pour constater qu’il avait, une fois de plus tapé dans le mille. Ensuite, il ne manquait jamais de me demander en  riant, un brin ironique, comment s’était déroulée la séance de lecture de mes notes.

Lorsque c’était le tour de la « Faute », la sentence directoriale était sans appel : »Apportez-moi le bonnet d’âne ! » et tous de s’esclaffer tandis que Simone,  sa pauvre mère se mêlait aux ricanements en riant jaune  et en pleurant à la fois. Elle baissait la tête et la secouait de manière désespérée en se tordant les mains nerveusement. L’enfant, les poings dans les poches, fixait la virago sans sourciller et cela ne faisait qu’exciter son sadisme. Il finissait au coin de la salle à manger, les mains derrière le dos.

 

Dans cet enfer de malveillance, nous arrivions à vivre quelques moments de répit;  bouffées salvatrices,  comme le samedi après-midi où nous pouvions nous rendre au ciné-club improvisé dans une salle adjacente à  la paroisse. Un curé débonnaire  se battait, à chaque fois,  avec un vieux projecteur poussiéreux. Il se tenait devant l’appareil en se grattant la tête, suait, le visage rouge,  finissait par emberlificoter sa soutane dans  la pellicule qu’il enroulait péniblement tandis que je retenais ma respiration et l’aidait tant bien que mal à tenir le long serpent noir  et qui lui fallait s’y prendre à plusieurs reprises pour nous projeter finalement  des  Charlie Chaplin ou  Laurel et Hardy  . Epuisé, la petite pièce improvisée en salle de projection plongée dans l'obscurité, il s'endormait enfin sur sa chaise, le menton en escaliers  appuyé contre le torse, la bouche ouverte, les jambes allongées,    il  ronflait bruyamment - son énorme bedaine apparente  sous la soutane se soulevait plus régulière  qu'un métronome, -    un ronflement régulier qui finissait par  couvrir les voix des acteurs.   Ce furent les seuls moments durant lesquels, je vis le fils de Simone rire aux éclats. Quant à moi, tout le reste de la semaine, je me préoccupais de savoir si le vieux curé allait se souvenir encore de comment s’y prendre avec le projecteur pour la prochaine séance de films que nous n’aurions manquée pour rien au monde et qu'il ne s'endormît point avant. 

 

(suite...)

 

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