30/06/2013

Le fils de Simone

Simone était la bonne à tout faire dans ce home pour enfants placés ou provisoirement pensionnaires en attendant de trouver mieux ailleurs,  le « Home Bethlehem » à Cossonay.  Une institution entre les mains de quelque secte chrétienne fondamentaliste, ouverte jusqu’en 1971 et qui dut  après de nombreuses  plaintes pénales fermer ses portes  pour cause de mauvais traitements à l'égard d'enfants.

 Fermeture de ce home de l'enfer, après dénonciations d’enseignants de l’école publique vaudoise, parmi lesquels  un de mes maîtres d'école primaire;  un vieux syndicaliste bourru qui jurait comme un charretier et qui me soumettait à la question, en essayant de prendre sa voix la plus douce.   Lors de la récréation, chaque matin, dans son logement situé au sein de l'école  où résidait aussi son épouse qui  me servait alors  une tartine et un chocolat chaud, il  se renseignait sur  ce qui s'était produit la veille et tenter de comprendre pour quelle raison  je n'avais pas eu droit à mon petit-déjeuner. Alors que je claquais des dents par un froid rigoureux auquel je n'étais pas encore habituée (et auquel je ne m'habituerai jamais du reste) je lui décrivais les scènes dantesques de la veille teintées de violences, de menaces  et de cris. 

Simone, la  pauvre femme récurait du matin au soir.  Levée à 5 heures, elle se couchait après l’heure du culte obligatoire imposé, à tous,  par la directrice au visage sévère tout de sillons et de rides, des yeux d'un bleu acier, un chignon grisonnant serré comme un poing menaçant  trônait sur une tête étroite.  La suisse allemande revêche portait par toutes les saisons un éternel tablier bleu pour mener à bien sa grande mission civilisatrice et qui consistait à remettre tous les métèques, les enfants d’ouvriers espagnols et italiens communistes ,  toutes les mères célibataires  sur  les voies impénétrables du Seigneur. 

Pour cela, le tape –tapis en plastique, sans doute chinois,  y participait grandement. Les récalcitrants ou les enfants qui refusaient de manger un  aliment ou du porc comme moi y avaient  droit une fois par semaine, au minimum, sous menace de manger son vomi si par malheur on rejettait  la nourriture ingurgitée de force. La seule défense possible consistait à ne pas du tout manger et  recevoir les coups en serrant les dents et savoir d’ores et déjà qu’il n’y aurait pas de  petit-déjeûner le matin et qu’on irait à l’école le ventre vide, mais investis d’ une résistance implacable, fiers de n’avoir pas courbé l’échine face à la volée de coups qui s’abattaient sur nous. Pour moi qui débarquai  de Tunisie,  quelques semaines auparavant , je trouvai l’accueil plutôt glacial.

Simone avait un visage rond comme la  lune sur lequel flottait un air hébété, la bouche entr’ouverte, elle se concentrait avec peine sur ce qu’on disait. A longueur de journée, on pouvait voir son corps massif déambuler lourdement pour mener une tâche qui semblait ne plus en finir. Elle avait un rire gras et joyeux, avec ce fond rocailleux qui faisait croire qu’une masse de cailloux se déplaçaient au fond de sa gorge tandis qu’elle riait, gorge déployée. Elle portait des cheveux coupés courts, son visable criblé de taches de rousseur était sympathique et il s’en dégageait quelque chose de chaleureux. Ses yeux d’un vert piqueté de brun regardaient  le monde défiler avec cet étonnement si particulier aux gens qui réfléchissent avec lenteur, toute information extérieure se frayant lentement et péniblement un passage, dans les arcanes d’une intelligence médiocre  puis finalement arrivait à destination, avec un temps de retard certain  et sans effet immédiat.

 Elle avait dû,  sans doute, un soir de fête de village à Cossonay y croiser un saisonnier italien « Beau comme un Dieu » selon ses souvenirs. Certes elle n’en gardait  qu’un souvenir fugitif,  mais intense ;  c’est derrière la grange de la ferme principale qu’il lui farfouilla sauvagement les entrailles pour y déposer un souvenir magnifique qui deviendra le plus beau cadeau de sa vie, la prunelle de ses yeux :  son fils .  Sans conteste, l’enfant était d’une grande beauté, vif et intelligent, à l’âge de 10 ans il comprenait déjà  que sa mère était simple, exploitée et humiliée.

 Le métèque errant avait mis tout ce qu’il avait de mieux à offrir dans ce corps ; de la beauté, de la vivacité, de l’intelligence. Sans le vouloir , l’amoureux d’une nuit avait offert  à cette Simone, une deuxième vie, à partir de laquelle, elle pouvait enfin comprendre le monde par ce que lui en expliquait son fils, à travers l’intelligence de l’enfant. Démonstration à l’appui et avec une patience infinie, il  traduisait leur  environnement à cette  mère si simple.  Et malgré que la  directrice du haut de sa morale, lui rappelait à la moindre récrimination « LA FAUTE » en désignant de ses yeux étroits et cruels l’enfant qui lui, en retour, lui rendait un regard féroce, Simone puisait  tout son courage à  admirer ne serait-ce que quelques secondes la « prunelle de ses yeux ». Emplis d’amour, mère et fils se regardaient longuement en se tenant par la main, sans mot dire. Un beau spectacle qui forçait au silence et au respect. 

L’enfant était jugé comme mauvais, il est vrai qu’il courait vite, grimpait aux arbres avec une telle agilité, ne craignait pas les coups et donnait du fil à retordre, si on le cherchait il avait le coup de pied facile. Aujourd’hui, à notre époque, on décrirait un enfant plein  de vie.

Mais pour  la directrice et son acolyte, il en allait autrement. La sous-directrice, une grosse, aux traits épais et à la mâchoire lourde,  à l’air bovin et éternellement sous anti-dépresseurs qui piquaient des crises d’hystérie transformées en torrents de larmes, à table devant tous les enfants,  et qui obligeaient la directrice appelée "Tata" à se lever de table pour se pencher affectueusement vers elle et la consoler,  laissait transparaître   une relation étrange, un brin perverse,  quasi de couple qui régnait  entre ces deux-là.  

La  sous-directrice hystérique qu’il fallait surnommer obligatoirement « Tantine »  s’était appropriée dans ses dépendances privées deux filles jumelles italiennes, âgées de 5 ans,  qu’elle traitait comme ses propres enfants et qui connaissaient un traitement de faveur,  au quotidien. La "j'ai les nerfs qui craquent" détestait franchement et ouvertement  l’ enfant de Simone affublé du nom  : »La faute ! » . Or, ce qui était devenu une insulte et  lâché avec mépris, avait pour mission de remettre Simone à sa place lorsqu'elle montrait quelque signe de colère ou de refus face à une tache par trop rébarbative. 

(suite………)

 

Mon site www.djemaachraiti.ch  

 

 

 

 

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Commentaires

La suite! J'attends la suite, impatiemment.
Ioan

Écrit par : Ioan Tenner | 30/06/2013

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