23/06/2013

E=mc2

ws_E=mc2_1600x1200.jpgSur un trottoir parisien, j’observe le manège d’une femme, la quarantaine, elle porte une jupe couleur kaki salie à l’arrière et qui présage qu’elle s’assied à même la rue et  couche sans doute dehors. Elle ne possède pour tout effet que trois sacs en plastique bourrés d’habits et d’ une couverture. Elle les pose, se colle la main au front;  réfléchit, les reprend, les déplace de quelques centimètres ;  fait deux ou trois pas, les soulève, les bouge à nouveau.  Elle paraît plongée dans une profonde réflexion qui a pour seul objet, les pavés du trottoir, ses sacs et les pas qu’elle effectue à grandes enjambées et qu’elle compte sur un espace restreint d'environ 3m2, son unique univers du moment.  La femme est grande et  mince, ses longues jambes découvertes par une jupe au-dessus des genoux  montrent des varices noueuses, scléroses vert bleu,    qui courent pareilles à des serpents fins sous la peau.

Elle entre dans la sanisette toujours avec ses quelques affaires , y demeure bien trente minutes, en ressort trempe, elle a dû se laver à grande eau, il est vrai qu’il fait chaud.  Elle s’assied à mes côtés sur une borne plate en marbre, elle ne m’aperçoit pas bien que je sois à moins d’un mètre d’elle.

De biais, l'inconnue  offre un profil attrayant; un visage fin, des yeux d’un bleu intense au-dessus desquels s’aligne une frange d’un noir jais qui tranche sur sa peau blanche,  translucide , ses cheveux sont taillés mi-courts. Elle porte un T-shirt trop large qui l’amincit davantage. Elle farfouille dans un des sacs et,  à ma grande stupéfaction,   en extrait un agenda Quo Vadis format A4 qu'elle pose sur ses jambes croisées, et là,  je me demande ce que cette errance peut bien y noter.  Quel rendez-vous peut-elle bien avoir inscrit  alors que la notion du temps semble lui filer entre les doigts, sable fin insaisissable ?  Elle sort un stylo noir à bille, puis ouvre une page et se met à y aligner des chiffres sur deux lignes, minuscules, les encadre et continue ainsi sur toute la page. Des chiffres, des formules, des symboles radicaux, alphanumériques ,  des intersections. Le tout finit par former un paysage étrange, une constellation nouvelle, une carte du ciel étrange qui montrerait l’infini, mais encore un langage inconnu constitué de signes sybillins.

Autour de nous, tout n'est ne bruit et fureur, nous sommes en face de la Cité des Sciences.  Elle demeure plongée dans ce monde qui est le sien, tout de silence et d'exil intérieur. Je  l’interpelle : "Il fait chaud,  n’est-ce pas ? ». Elle lève la tête, me regarde comme si elle découvrait pour la première fois de sa vie  un terrien, elle qui navigue dans les pléiades sidérales. « Oui ! » la brève interjection révèle un accent anglais.  « Anglaise ? »- j’essaie de garder  le contact si ténu soit-il  « Non ! canadienne. » Elle se referme aussitôt et continue à additionner, soustraire, diviser, fractionnner,  « équationner ».

De ce néant existentiel, dans ce quasi non-mouvement hormis la main qui fait courir la plume sur la grande feuille, je vois la masse d’effort qu’elle déploie comme ces étoiles qui émettent des rayons par on ne sait quelle énergie durant des milliards d’années. Un point lumineux isolé sur un trottoir parisien qui brille de sa propre force, une « vis viva »  singulière qui se nourrit d’elle-même et se reproduit à l’infini. 

23:10 | Tags : paris, cité des sciences, e=mc2 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

Commentaires

Il y a des Anglo-saxons et dans mon cas et le cas présent de Djemâa qui vous laissent tout de même pantois. Le portait de cette "physicienne" est à plein d'égards similaire à un autre exemple, d'une chercheuse britannique, rencontrée dans le rayon "animal" de chez Carrefour il y a quelques années. Moi, je cherchais le rayon des piles et déambulais. Je vois une petite femme accroupie, avec un cutter devant des sacs de litière pour chat. Elle testait, tenez vous bien, la valeur Ph (?????!!!!...pour moi au départ) avec de l'eau distillée...."Carrefour". J'ai attendu "la réaction chimique". Parfois, ces gens sont complètement déconnectés. Ca peut être drôle mais doucement, c'est un peu égoïste mais il nous faut des professeurs "Tournesol". Après il faut faire avec mais tout vérifier parce que l'ordi c'est toi, c'est pas eux.

Écrit par : nambikkai | 24/06/2013

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