22/05/2013

"Jamais sans mes chats, jamais sans ma fille"

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Un lundi de Pentecôte triste sous un ciel si bas et si gris, une bruine persistante.  Je la vois au bord de la route déserte ,  à Croix-de-rozon, elle vient de manquer son bus. Elle tend timidement son pouce, à ses côtés un vieux caddy aux carreaux d'un vert délavé ;  aussi désolant  que le temps.

Je m’arrête, lui propose de l’emmener à Carouge. Ronde comme un personnage de Bottero, la joie et la langueur  en moins;  elle ouvre la portière arrière, place son caddy sur le siège qui laisse déjà des traces de roues mouillées un peu boueuses. Je regrette aussitôt  et puis un brin philosophe songe  qu’il ne s’agit que d’un siège automobile, après tout. 

Péniblement, elle s’assied à mes côtés, en soupirant. Une drôle d’odeur envahit l’habitacle, une odeur de chat. Mince ! Je suis allergique aux poils de ces félins que j’adore.  Elle porte une  jupe à  fleurs défraîchie, une veste mi-longue,  aux couleurs passées, sa queue de cheval, longs cheveux bruns, faite à la-va-vite repose sur son épaule. Un joli visage ovale,  sans âge. Je l’observe attentivement de biais tout en conduisant.

Elle me dit rendre visite à  sa fille de 5 ans et demi placée en institution à Veyrier. Elle se demande ce qu’elles vont bien pouvoir faire, elles sont seules dans la vie, se promener un moment  sous le crachin tenace ?  Ramener  ensuite son enfant et reprendre le bus. Avec quelques précautions oratoires j’investigue. Le pédiatre a décrété qu’elle n’était pas apte à s’occuper de son enfant. Vous viviez dans une roulotte, dans une caravane en plein air ? Non en appartement et même à Genève ! s'insurge-t-elle. Elle ne comprend pas la décision du pédiatre. J’imagine la scène, des chats plein l’appartement, l’enfant au milieu à quatre pattes, des plantes vertes, le tout formant un seul et unique univers où la vie s'entremêle, sans frontière.

La mère paraît très simple, de grands yeux étonnés, elle hoche la tête, elle ne comprend pas pourquoi. Pourtant elle n’est pas maltraitante.  Non !  A mon avis, elle a dû être taxée de négligence ! Tout sur elle révèle du débraillé :  « J’aime ma fille ! Mais on me l’a retirée ! ». A la pluie, viennent s’ajouter des larmes. Je mets les essuie-glace en marche, lui tends un mouchoir.

Le père est absent, reparti, elle ne sait pas où précisément.

Mais chaque dimanche et à chaque jour férié, elle va voir la petite pour lui rappeler qu’elle a une mère.

Je suis étonnée, il me semblait qu’on n’arrachait plus les enfants aux parents. Il ne fait aucun doute que cette femme est très pauvre, et d'une naïveté qui frise la simplicité d'esprit sans l'ombre d'une méchanceté.  Après les excuses aux enfants placés, on en place d’autres pour quelques nouvelles enfances volées.

J’imagine la scène, l’enfant et les chats, le pédiatre dans son univers  aseptisé. Une enfant qui regrette sa mère, une mère qui fait de l’auto-stop par un jour d'averse. 

Et puis, n’y aurait-il pas eu une autre solution, une aide-familiale ? Une assistante sociale qui passerait régulièrement ? Une femme qui s’improviserait marraine pour la guider dans son rôle de mère lui expliquer ce qu’on fait et ce qu’on ne fait pas ? Je réfléchis à d’autres pistes moins déchirantes, moins douloureuses pour la mère et l'enfant. 

Nous voilà arrivées à Carouge.  Je l’interpelle : »Vous avez des chats à la maison ?  »- Son visage s’illumine. "Oh,  Oui !  Comment avez-vous deviné ?"  –

Elle sort de la voiture, en extrait son caddy et s’en va sous la pluie chercher sa fille.

Du Ken Loach version genevoise, par un jour de Pentecôte,  par un jour si gris qui pleure des larmes. 

 

Mon site www.djemaachraiti.ch

 

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Commentaires

Instantané de vie, quelques minutes saisies, une parenthèse dans l'humidité ambiante. Lorsqu'on accorde un instant au temps qui défile pour le consacrer à un autre être humain, sans rien attendre en retour, sans jugement, le merveilleux se heurte au tragique dans une rencontre qui laisse à l'écrivain la matière d'une micro nouvelle, et au lecteur une ambiance voire peut-être même l'écho lointain d'une prise de conscience.

Écrit par : Iris | 22/05/2013

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