01/05/2013

La vengeance d'un rescapé (3)

Parvenues à Bắc Ninh  en Indochine , les nouvelles recrues  sont alignées au garde-à-vous. Le caporal passe en revue les soldats qu’on vient de lui envoyer. Il peste, jure, éructe, fulmine : « Toutes des gonzesses, qu’on m’a envoyées ». Les soldats serrent les dents sous les injures; la sueur leur dégouline le long du visage, descend le long du cou, les chemises sont trempes. La mousson n’arrange rien et les moustiques encore moins.  Impossible de les chasser ou se gratter malgré les démangeaisons incessantes , le moindre mouvement attirerait  l’attention du capo qui paraît fou.

Le caporal à l’accent roumain s’étouffe de rage, il se met à deux doigts du visage de chacun  et continue à vitupérer. Placé presqu'au  bout de la ligne, le soldat Eliahu Itzkovitz reconnaît  la voix de celui qu’il cherche depuis 13 ans, cette voix stridente  qu’il aurait reconnue parmi mille autres.  Cette voix qui humilie, qui menace, qui ordonne et qui tue…………

Tandis que le capo continue l’inspection, un par un, Eliahu revoit les images défiler ;  le camp de Chisinau , les dortoirs, les hurlement de ses frères tandis que Stanescu s’acharnait sur leur père, puis ce fut leur tour. Eliahu caché sous un tas de vêtements ,  eut juste le temps de croiser le regard de sa mère;  coup d'oeil affolé vers lui.  Quelques minutes avant de succomber sous les coups du gardien de prison,  malgré l'acharnement sur tous, elle  comprit alors, dans son amour immense de mère, dans un  pressentiment si fort  que son cadet, son dernier, son tout petit...........serait épargné et réchapperait à cette férocité meurtrière . Une lumière ténue d’espoir dans les yeux maternels  à laquelle s’est attachée l’enfant et par  laquelle  il s'est nourri pour trouver encore du courage dans sa nuit la plus noire;  un fil de lumière sur lequel il marchera  comme un funambule, sans jamais tomber.    Une bouée dans la tempête de sa vie, un éclat ultime qui l’éclairera tout au long de son chemin et auquel le soldat reste encore profondément ancré, ce qui sans doute, explique  cette  confiance inébranlable. Cette force tranquille qu’il faut craindre comme annonciatrice des plus grands cataclysmes. 

Or, il en est sûr, sans la moindre hésitation, c’est bien l’homme qu’il pourchasse depuis tant d’années. Son imagination d’enfant  le représentait depuis la taille de ses 10 ans et  l’avait grandi de façon incommensurable. Dans sa terreur d’enfant, il l’avait perçu  comme un monstre invincible.

Aujourd’hui, il retrouve un homme, âgé de moins de 50 ans,  caché derrière son pseudonyme, court sur pattes et trapu, légèrement plus maigre qu'auparavant, au visage sec et nerveux. La seule chose qui n’avait en rien changée était  la perversité de l’homme,  une monstruosité demeurée entière,  renforcée même  par les années de commandement.

Stanescu, remonte la file peu à peu  et se dirige vers Eliahu, ce soldat au visage encore d’enfant avec une hésitation sur les traits peu marqués comme si le temps avait hésité à y tracer  son passage, aux cheveux châtains  presque entièrement rasés et aux yeux d'un brun profond, velours contrarié  – on sait que les orphelins ont de la peine à quitter l’enfance pour le monde adulte, les mains aimées leur ont manqués pour les aider à passer ce cap, il y a toujours de l’enfant perdu en eux, un air d'égarement qui tâtonne dans le monde des grands ,   - qui dépasse le caporal d’au moins deux têtes. 

Un soldat au gabarit impressionnant !  L’homme s’arrête à sa hauteur et se prépare à quelques injures. Le regard de Eliahu l’arrête net, un quelque chose dans le regard qui montre une détermination que le caporal n’avait jamais vue jusque là.  C’est étrange, ce visage enfantin lui rappelle quelque chose, quelqu’un vaguement.  Son fils aurait presque eu son âge se dit alors le Roumain  qui ne sait pas qu’il se trouve face à  celui qui a  tué son aîné de coups de couteau à Chisinau. Dans ce regard déterminé, quelle force étrange ! quelle  puissance !  pense   l’homme,  songeur,   en s’éloignant du soldat  et en continuant à invectiver les autres, envahi d'une sensation étrange, indéfinissable, un malaise indicible.............

Eliahu Itzakovitz inspire  profondément, ses jambes tremblent.  Derrière ce calme apparent résultat d'une absolue maîtrise, il n’a rien laissé paraître, à la vue du tortionnaire;  de ce bouillonnement intérieur, de ce chaos momentané durant lequel il entendait les battements de son cœur jusque dans sa tête, le sang battre dans ses tempes.  Une joie singulière et lugubre l’étreint, le voilà arrivé à destination, au bout de la si longue route, au bout de la si longue attente, finalement !  

 

suite sous www.djemaachraiti.ch

récit inspiré de la vraie histoire du Légionnaire Eliahu Itzkovitz

 


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Commentaires

j'attends la suite avec impatience ...

salutations

Luzia

Écrit par : luzia | 02/05/2013

Luzia patience suis a Londres clavier impossible......

A bientot pour la suite.....

Écrit par : djemaa | 02/05/2013

Prenant!

Écrit par : Jojakim Raya | 03/05/2013

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