30/04/2013

La vengeance d'un rescapé (2)

Appuyé contre  son paquetage colonial composé de chemisettes , de short, de vestes sans boutons et de moustiquaires, le casque colonial sur la tête, le soldat Eliahu Itzkovitz  grille une cigarette sur le pont,   à bord du Skaugum. Au départ de Marseille, le navire vient de quitter Colombo, après avoir fait escale à  Port-Saïd et Aden,  pour continuer vers Saïgon.  Un bateau norvégien destiné aux mers froides  et dans lequel, ils allaient bientôt tous étouffer de chaleur dans des cabines sans hublot. 

A Marseille, ils  sont partis sous les crachats des badauds  qui les insultaient en brandissant des gourdins et leur reprochant de s’embarquer pour tuer des communistes, casser du Viêt Minh Des Légionnaires traités comme des proscrits, des voleurs, des bagnards et qui de surcroît se laissent  entraîner dans la sale guerre .

L’air humide devient étouffant, ils se sentent comme dans « une boîte de conserve mis au bain-marie » , un véritable supplice. Sur le bateau les hommes se battent plus souvent, ils jouent inlassablement aux cartes, se plaignent amèrement de la mauvaise nourriture et de la vermine.

Ce n’est plus qu’une question de mois, de semaines, de jours. Eliahu est indifférent, il mène sa guerre à lui, il n’a qu’un but : retrouver l’assassin de ses parents, le bourreau au rire gras et aux yeux d’acier.  Le reconnaîtra-t-il après tant d’années ? Entre 1941 et 1954, 13 ans se sont écoulés, Stanescu a dû changer.

Arrivé après un voyage sans fin à Hải Phòng, Itzkovitz   demande à rejoindre des unités où d’autres compatriotes roumains seraient présents. Il était de coutume de laisser les Légionnaires se regrouper  en fonction de leur langue ou de leur origine.  

Le jeune homme  est envoyé à Bắc Ninh rejoindre  une garnison dans le  3 e  REI, le 3 ème Régiment étranger d’infanterie le plus décoré.   Le caporal est un roumain lui garantit-on , à cette nouvelle, un fin observateur aurait remarqué sur le visage impassible de cet athlète  taciturne, un tic nerveux, à peine perceptible.  Sous cet air tranquille et détaché, le cœur bat la chamade. Stanescu ? pense-t-il.

 

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27/04/2013

La vengeance d’un rescapé (1)

En 1945, Stanescu le Roumain,  pensait s’en sortir à bon compte en fuyant et en s’enrôlant dans la Légion étrangère depuis Offenburg, zone d'occupation militaire française en Allemagne.

Le képi blanc, espérait-il,  laverait ses fautes, blanchirait ses mains rougies du sang des Juifs tués dans les camps de Bessarabie.  La Légion, la "blanchisseuse des âmes", " la gomme à effacer les passés"  l’engloutirait  tout entier, le rachèterait ,  pour le faire renaître sous une nouvelle identité. Il suffisait d’un pseudonyme,  sans devoir présenter un quelconque document pour être accepté; derrière l’anonymat le plus absolu, on refaisait sa vie comme on pouvait.  A l’issue de la Légion, la mort, ou la nationalité française après trois ans de service.

C’était sans compter sur l’acharnement sans faille de Eliahu Itzkovitz qui, lui  se souvient, - mémoire meurtrie d'un destin tragique - comment le gardien de prison roumain, Stanescu,  assassina de  ses propres mains sa famille entière, son père, sa mère, ses trois frères;  victimes parmi les 53'000 autres,  tués durant ces pogroms,  dès 1941.  Il est le seul et le plus jeune des enfants de sa famillle à en avoir réchappé; le  visage du monstre est resté ancré  dans la mémoire de l’enfant de 10 ans , gravé au plus profond de sa haine. Le seul but dorénavant de Eliahu dans son existence est de venger les siens, ou plutôt de rendre justice. 

Après sa libération du camp par les soviétiques en 1944, Eliahu  enquête  et trouve le fils du gardien, il le poignarde avec un couteau de boucher, il encourt alors une peine de cinq ans dans les geôles roumaines pour mineurs.

A la sortie de prison, en 1952, Eliahu Itzkovitz est autorisé à émigrer en Israël. Il ne laisse derrière lui que des fantômes, ceux des siens tant chéris.

D’abord dans les paras, il demande ensuite son transfert vers  la marine israélienne, ce qui lui est accordé. Le plan de Eliahu est parfait. Son navire aborde à  Gênes en Italie pour récupérer de la marchandise, le jeune soldat profite de cette aubaine pour déserter. Son unique but, retrouver Stanescu.

A force d’interroger des Roumains , puis un Français qui lui dit connaître un homme qui correspond à  la description et qui s’est enrôlé dans la Légion étrangère, Eliahu veut à son tour s’enrégimenter.

De l’Italie, il fuit vers la France, en habit civil et prend le train jusqu’à Marseille, puis s’enrôle dans la « lessiveuse » française qui rachète les vies des aventuriers, des éclopés,  des pires criminels, des monstres sanguinaires pour les envoyer en Algérie puis en Indochine. Plus de 50% de la légion, à ce moment,  est composée  d’Allemands nazis de la Wehrmacht, qu’ à cela ne tienne, Itzkovitz ne recule devant aucun sacrifice pour mettre la main sur le criminel roumain.

Eliahu se retrouve sous le soleil brûlant d’Algérie, dans le camp d’entraînement de Sidi-Bel-Abbès,  au nord-ouest du pays, premier  régiment français, là où on se saoûle à l’absinthe, plus mauvaise que du vitriol.  Dans la chaleur et la poussière du bled, on voit les légionnaires déambuler les yeux injectés de sang, titubant,  ivres et fiévreux,  atteints du typhus mortel.

 

Amaigri, le teint hâve, après trois mois passés dans  de cet enfer, enfin Itzkovitz est envoyé en Indochine, à Hải Phòng . Le refrain des Légionnaires, chanté à tue-tête, prend un sens particulier durant le voyage, pour le jeune homme qui se laisse bercer, rêveur,  les yeux dans le vague en tendant l'oreille aux paroles qui semblent  lui être destinées  :"Nous avons souvent notre cafard........Dormez en paix dans vos tombeaux".  Il pense aux siens............. le coeur serré.

Obstiné et courageux, Eliahu, se rapproche peu à peu du monstre roumain, prédateur  qui continue à étriper, étrangler, démembrer, torturer d’autres proies, sous d’autres cieux. Or, le monstre qui pareil à un vampire a besoin de sang pour vivre, ne se doute pas un seul instant qu’une chasse à l’homme est entamée depuis des années pour le retrouver.


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récit inspiré de la vraie histoire du Légionnaire Eliahu Itzkovitz 


 

 

10:04 Publié dans Histoire, Résistance | Tags : légion étrangère, eliahu itzkovitz | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

20/04/2013

« Un grain de sable nomade poussé par le vent » (2)

Elle est assise en face de moi, les traits tirés, des cernes, quasiment des poches sous les yeux. Son combat  contre les punaises lubriques qui ont une durée de vie de 360 jours et capables de forniquer jusqu’à 220 fois par nuit, la laisse pantelante. Elle n’a pas quitté Pékin pour réduire sa vie à une chasse aux hétéroptères et espérait un destin plus noble;  une carrière plus marquante que cette lutte,  sans merci, contre un ennemi pas plus gros qu’un pépin de pomme. 

Lorsqu’elle fit passer sa pétition dans son immeuble afin que tous les locataires ensemble prennent de strictes  dispositions, par un dispositif imparable pour éliminer définitivement ces importunes, elle dut  naturellement imprimer sur deux  feuille A4 en couleur, « la chose en question »,  la Cimex lectularius et en coller une,  dans l’ascenseur et l’autre,  à l’entrée de l’immeuble pour que chacun sache précisément à quoi ressemble l’ennemi. Un corps oval et aplati légèrement transparent brun-rouge, à faibles rayures,  capable de se glisser dans la plus petite fente.

Dorénavant, lorsqu’ils se retrouvent dans l’ascenseur, les locataires s'observent, le visage fermé,  soupçonneux et taciturnes, dans un silence pesant et accusateur, cherchant su le corps de chacun les traces du passage de ces nuisibles,  taches ou boursouflures  rougâtres dues à la morsure des punaises de lit. Personne ne pipe mot, tandis que la photo de l’accusée semble envahir tout l’espace et émettre des signes sournois de moquerie, à leur encontre. 

Les rumeurs les plus folles finirent par pourrir la vie de tous. D’abord, que le voisin du premier ramenait régulièrement des filles de joie à  l’ hygiène douteuse venues qui sait d’où  ! Puis ce fut au tour du concierge d’être soupçonné, et qu'au lieu d’entretenir avec soin l’immeuble, il se laisserait  aller à boire, assis,  derrière ses containers de poubelle.  Mais encore, le vieux du 6 ème étage qui n’aurait pas fait son ménage depuis six mois. Ou alors, la voilée du deuxième qui ne portait pas de voile jusqu’il y a trois semaines et qui ne s’en sépare plus, allez savoir pourquoi. Pour cacher les piqûres sans doute. 

« Le grain de sable nomade poussé par le vent » soupire et me dit que même un voisin du troisième étage, porte gauche avec un paillasson en forme d'escargot, en guise  de gag lui a demandé si elle n’avait pas ramené les punaises avec le canard laqué façon pékinoise. Un peu honteuse, elle me déclare, avoir dès les premiers jours de morsures, envoyé un SMS à son médecin avec trois syllabes, répétées deux fois :"Au Secours, Au Secours", le médecin soucieux lui fixa un rendez-vous immédiat pour lui lâcher le pronostic de piqûres de Cimex lectularius.

Des cancanages interminables, qui se répandaient plus douloureux que les piqûres de punaise et tandis que les humains là-haut sur leur matelas colportaient chaque soir quelque médisance sur le compte des  uns et des autres, la vermine dessous se préparait à une nouvelle nuit d’orgie qui aurait fait pâlir d’envie Sade et Casanova. Tandis que les humains pétris dans leur triste quotidien grincent des dents, la pouillerie marivaude sans remords, se laissant aller à sa nature unique faite de copulation et de reproduction,  joyeuse et légère, dans la plus parfaite insouciance. 

Mon interlocutrice pékinoise finit de me brosser ce triste tableau par une remarque intéressante : « En Chine, on ne pense jamais à venir en Suisse, parce que la Suisse tout entière  pour nous n’est pas plus grande qu’une de nos villes chinoises. On opte en premier choix, pour la France, les Etats-Unis ou le Canada. Mais qui aurait pensé que dans un si petit pays et dans une ville qui n’est pas plus grande qu’un de nos quartiers , j’aurai  eu autant de soucis avec quelque chose  d’aussi minuscule qu’une punaise de lit. Avoir fait des milliers de kilomètres pour trouver "ça",  au bout de la route.   Vous avez un bon proverbe qui dit « le Diable se cache dans les détails » et le Diable se cache bien dans mon lit."

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16/04/2013

"Un grain de sable nomade poussé par le vent"(1)

"Un grain de sable nomade poussé par le vent", c’est ainsi que se décrit mon interlocutrice chinoise en traçant d’un large mouvement de bras le long parcours entre Pékin et Genève. Pourquoi avoir choisi Genève ? Silence, nous sommes au restaurant, la coutume chinoise veut qu’on reste discret au restaurant lorsque le serveur s’approche, on interrompt alors la conversation par discrétion et par politesse. Pour écouter ce qu’il nous propose et le complimenter sur les plats qu’il nous apporte. Donc pourquoi  Genève ? pour la simple raison qu’elle est arrivée d’abord en France voisine sans doute par mariage, je ne vérifie pas, outre mesure.

La  jeune femme chinoise qui se tient assise en face de moi commence à éveiller ma curiosité, c’est la métaphore du grain de sable qui a retenu toute mon attention. En levant la manche de son chemisier, elle me montre des taches rouges, des piqûres de punaises de lit. Elle m’explique en avoir partout sur le corps. Sa voix légèrement nasillarde monte d’un cran, un tantinet perçante, elle est très énervée contre ces punaises qu’il l’empêchent de dormir. Excédée, elle mène une enquête,  remonte la filière du linge lavé, des produits utilisés,  puis pousse l’investigation plus loin, plus haut chez le voisin qui admet en avoir aussi. Finalement, elle lance une pétition auprès de tous les locataires de son immeuble , le traitement des punaises tous ensemble en même temps, une grande opération menée d'un pas martial par le petit bout de femme énergique mais surtout agacée.

 Elle se plaint de ne rien savoir, ni n’avoir jamais vu de sa vie des punaises, ni à la télévision, ni sur internet, ni dans un livre.  Pour finir, aiguillonnée par la curiosité, à mon tour, je surfe sur internet pour lui  raconter, la prochaine fois,  à quoi ressemble la vie d’une punaise dans un lit. C’est affolant !

La sexualité des punaises des lits est passionnante. Elles peuvent copuler jusqu’à 200 fois par jour, légèrement aveugles elles confondent les partenaires. Qu’à cela ne tienne, le mâle vise où il peut à l’aide de son pénis perforateur et laisse sa semence à n’importe quel endroit du corps de la femelle. Au printemps, les spermatozoïde, du moins ceux qui ont survécu se retrouvent près des ovaires, les transpercent et s’y enfoncent. Hermaphrodites, si un mâle a transpercé par erreur un autre mâle, ce n’est pas grave, lors d’un prochain accouplement avec une femelle, elle recevra le sperme des deux mâles. En Afrique, une espèce particulière les Antochorides scolopelliens, grâce à leur sexe-canon tirent à distance.

 Bref, lors de mon prochain dîner avec le « grain de sable nomade poussé par le vent », je baisserai le ton à l’arrivée du serveur pour lui raconter tout ce que je sais dorénavant sur les punaises de lit. Et lui expliquerai , que  tandis qu’elle dort paisiblement, c’est un véritable lupanar qui s’organise dans son matelas et  englué dans ses  amours folles, pris dans un élan passionné la Cimex Lectularius s’en donne à cœur joie et pique à tout va;  un véritable vampire qui peut piquer jusqu’à 90 fois en une seule nuit, auparavant, il lance un premier jet qui anesthésie et qui lui permet ensuite de passer à table et sucer   du sang humain jusqu'à plus soif sans que la victime soit incommodée, sur le moment, car  elle ne s'en aperçoit pas immédiatement. Après les ébats amoureux, que voulez-vous, il faut bien reprendre des forces ! 

 

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13/04/2013

Stefan Zweig, "un homme qu’on n’oublie pas"


899542_22115633_460x306.jpgVienne- Après le château de nuées, l’Autriche est devenue l’antre de l’oubli ; une mémoire effacée sous un mince manteau de cendres que la brise la plus légère révélera au grand jour.

Cette volonté d’amnésie  tapie sous les lourdes perruques poudrées de l’orchestre viennois qui nous  joue Mozart en habits d’époque, ou cachée au fond du chocolat chaud du célèbre café Sacher, laissant quelque amertume qui vous emplit la bouche et y laisse un arrière-goût désagréable.  Derrière les façades impériales des bâtiments d’époque tendance néo-classique ou Jugendstil ; une architecture monarchique qui comme une main fermée renferme tous ses secrets et dont s’échappe quelque chose de sinistre, comme une odeur fétide qui se dégage de cette Vienne autrefois si glorieuse.

Malgré la musique, malgré la tentative d’occulter la mémoire;  dans le regard des policiers, dans ces coups d’œil furtifs qu’on vous lance, dans ces œillades appuyées qui vous scrutent et vous déshabillent, vous pressentez l’âme contrariée des Autrichiens qui n’a pas su, n'a pas pu, ou n'a pas voulu revisiter son passé. Une trappe semble les avoir engloutis, et derrière laquelle, ils gesticulent,  muets, le visage grimaçant, les traits lourds appesantis par des souvenirs qui tardent à disparaître.

Dans cette ambiance étrange qui sent le moisi et le renfermé, comme si on avait oublié quelque chose dans un coin et qui se serait mis à putréfier; je cherche,  en vain,  quelques traces zweigiennes, quelques indices qui me conduiraient  à Stefan Zweig, celui que l’on considère comme le plus grand écrivain du XXème siècle, or il  est absent de sa ville natale, exclu, encore et encore.

Seul le « Stefan Zweig textilen » trône sur une plaque élégante, on préfère garder en mémoire la lignée commerçante plutôt que pensante d’un écrivain qui a su admirablement interroger son époque, sans concession, avec la précision d’un chirurgien qui sait où porter son scalpel pour nous montrer l’avancée alarmante de la maladie sur un corps déjà pourrissant. Délaisser avec un réel acharnement un écrivain qui a su avec une précision implacable dans son œuvre «Schachnovelle » nous expliquer comment sous le nazisme,  l’Eglise catholique se concentrait à sauver ses biens plutôt que des vies . Qui a envie de se revendiquer de celui qui fut un véritable visionnaire,  fin observateur, critique puis victime  de son temps ?

Un homme de lettres pacifiste qui aujourd’hui, sans doute, peinerait à revenir en Autriche, ce pays où, selon la  femme de lettres autrichienne, Elfriede Jelinek, le travail de mémoire contrairement à l'Allemagne, n’a pas eu lieu.  Les mots du nazisme continuent à courir sur les bouches et mêmes sur celles des pseudos- bien-pensants, des mots qui véhiculent des concepts chargés de sang  et de drame, des mots traîtres  passés dans le langage courant et surtout dans la pensée et qui préparent la réalisation des choses  les plus odieuses comme  naturelles et évidentes.  Ces mots contaminés continuent  à habiter la langue et a pris corps dans l’âme et la pensée autrichienne. Ils perdurent et sévissent sans pour le moins du monde être dérangés, puis délogés.  Une langue qu’on refuse de revisiter , d’interroger.

Il faut se rendre à l’évidence, l’Autriche a juste recouvert sa mémoire historique d’un nuage de poussière sombre et tenace croyant échapper ainsi à son destin, et pourtant il exigera,  toutefois, un jour ou l’autre,   le long travail qu’un peuple doit effectuer sur lui-même.   Savoir ne suffit pas, faut-il encore  prendre conscience.  Il n’y échappera pas, tel est son sort. 

Vienne refuse  Stefan Zweig qui l'a vu naître en 1881,  et celui-ci la lui rend bien,  il s’abstient de revenir sur les lieux fantomatiques de sa "geistige Heimat" avec  ce sombre pressentiment qui lui faisait dire de façon si juste  et avec force vision  :   « On peut tout fuir, sauf sa  conscience .»


Stefan Zweig, l'exilé, le sans patrie,  se donnera la mort suivi de sa compagne Lotte, le 22 février 1942, au Brésil, à Petrópolis.   Au-delà de l'exil physique, le double drame de l'écrivain réside dans cet exil forcé  au sein de sa propre langue qu'il a chérie, travaillée, exploitée, en véritable orfèvre des mots qu'il était.  Cette langue tant aimée qu'il a élevée au plus haut point et qui est devenue la langue des bourreaux, le rendant incapable dès lors de l'utiliser, signant  du coup, sa propre fin, son arrêt de mort,  en temps qu'écrivain et en temps qu'homme :  une fusion indissociable.  

Un drame effroyable ! Stefan Zweig nous rappelle que la langue n'est pas innocente, elle est complice de toutes les barbaries. Et la fin de la barbarie exige impérativement de revisiter sa langue qui véhicule des concepts et nourrit finalement les pensées pour justifier  les actions, les plus ignobles. 

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07/04/2013

Tuser pour créer

 DownloadedFile.jpegUn Wallon de Liège vient de me raconter une  magnifique anecdote sur le gigantesque dispositif de pompage des eaux de la Seine,  situé au Château de Versailles et construit entre 1681  et 1682 sous le règne de Louis XIV.  Une machine de Marly, incroyablement complexe pour cette époque, œuvre du maître charpentier et mécanicien liégeois Rennequin Sualem.

Lorsque Louis XIV s'adressa au Liégois lui demandant  comment il était parvenu à une telle solution , celui-ci lui répondit en wallon « Tot tusant sire ».

 Un verbe surprenant,  « tuser » qui laisse deviner tout l’ébranlement de la mécanique créative faite d’un mélange subtil de rêverie, "de réflexion, de macération puis de décantage". Un long processus qui permet à notre espace imaginaire de se laisser envahir par le souffle magnifique de l’inventivité.

Pour cela une nécessité absolue de s'accorder des espaces de rêvasserie intenses , des moments infinis où on tâtonne encore dans la nuit noire du bout des doigts les belles utopies. Ces rêves magnifiques qui nous bercent et que l’on faisait enfant comme par exemple glisser sur les rayons de lune ou voyager sur des nuages avec en arrière-fond l'éternelle injonction de la maîtresse :"Arrêtez-donc de rêvasser!"

Un verbe qui nous ramène à notre réalité, celle du tout express qui laisse peu de place à l’imaginaire et à la rêverie, précisément ces lieux magiques où l’on créent des inventions, des œuvres sublimes, moment des plus belles fulgurances quand le génie d’un trait grandiose signe son passage sur les ailes des anges. 

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