13/04/2013

Stefan Zweig, "un homme qu’on n’oublie pas"


899542_22115633_460x306.jpgVienne- Après le château de nuées, l’Autriche est devenue l’antre de l’oubli ; une mémoire effacée sous un mince manteau de cendres que la brise la plus légère révélera au grand jour.

Cette volonté d’amnésie  tapie sous les lourdes perruques poudrées de l’orchestre viennois qui nous  joue Mozart en habits d’époque, ou cachée au fond du chocolat chaud du célèbre café Sacher, laissant quelque amertume qui vous emplit la bouche et y laisse un arrière-goût désagréable.  Derrière les façades impériales des bâtiments d’époque tendance néo-classique ou Jugendstil ; une architecture monarchique qui comme une main fermée renferme tous ses secrets et dont s’échappe quelque chose de sinistre, comme une odeur fétide qui se dégage de cette Vienne autrefois si glorieuse.

Malgré la musique, malgré la tentative d’occulter la mémoire;  dans le regard des policiers, dans ces coups d’œil furtifs qu’on vous lance, dans ces œillades appuyées qui vous scrutent et vous déshabillent, vous pressentez l’âme contrariée des Autrichiens qui n’a pas su, n'a pas pu, ou n'a pas voulu revisiter son passé. Une trappe semble les avoir engloutis, et derrière laquelle, ils gesticulent,  muets, le visage grimaçant, les traits lourds appesantis par des souvenirs qui tardent à disparaître.

Dans cette ambiance étrange qui sent le moisi et le renfermé, comme si on avait oublié quelque chose dans un coin et qui se serait mis à putréfier; je cherche,  en vain,  quelques traces zweigiennes, quelques indices qui me conduiraient  à Stefan Zweig, celui que l’on considère comme le plus grand écrivain du XXème siècle, or il  est absent de sa ville natale, exclu, encore et encore.

Seul le « Stefan Zweig textilen » trône sur une plaque élégante, on préfère garder en mémoire la lignée commerçante plutôt que pensante d’un écrivain qui a su admirablement interroger son époque, sans concession, avec la précision d’un chirurgien qui sait où porter son scalpel pour nous montrer l’avancée alarmante de la maladie sur un corps déjà pourrissant. Délaisser avec un réel acharnement un écrivain qui a su avec une précision implacable dans son œuvre «Schachnovelle » nous expliquer comment sous le nazisme,  l’Eglise catholique se concentrait à sauver ses biens plutôt que des vies . Qui a envie de se revendiquer de celui qui fut un véritable visionnaire,  fin observateur, critique puis victime  de son temps ?

Un homme de lettres pacifiste qui aujourd’hui, sans doute, peinerait à revenir en Autriche, ce pays où, selon la  femme de lettres autrichienne, Elfriede Jelinek, le travail de mémoire contrairement à l'Allemagne, n’a pas eu lieu.  Les mots du nazisme continuent à courir sur les bouches et mêmes sur celles des pseudos- bien-pensants, des mots qui véhiculent des concepts chargés de sang  et de drame, des mots traîtres  passés dans le langage courant et surtout dans la pensée et qui préparent la réalisation des choses  les plus odieuses comme  naturelles et évidentes.  Ces mots contaminés continuent  à habiter la langue et a pris corps dans l’âme et la pensée autrichienne. Ils perdurent et sévissent sans pour le moins du monde être dérangés, puis délogés.  Une langue qu’on refuse de revisiter , d’interroger.

Il faut se rendre à l’évidence, l’Autriche a juste recouvert sa mémoire historique d’un nuage de poussière sombre et tenace croyant échapper ainsi à son destin, et pourtant il exigera,  toutefois, un jour ou l’autre,   le long travail qu’un peuple doit effectuer sur lui-même.   Savoir ne suffit pas, faut-il encore  prendre conscience.  Il n’y échappera pas, tel est son sort. 

Vienne refuse  Stefan Zweig qui l'a vu naître en 1881,  et celui-ci la lui rend bien,  il s’abstient de revenir sur les lieux fantomatiques de sa "geistige Heimat" avec  ce sombre pressentiment qui lui faisait dire de façon si juste  et avec force vision  :   « On peut tout fuir, sauf sa  conscience .»


Stefan Zweig, l'exilé, le sans patrie,  se donnera la mort suivi de sa compagne Lotte, le 22 février 1942, au Brésil, à Petrópolis.   Au-delà de l'exil physique, le double drame de l'écrivain réside dans cet exil forcé  au sein de sa propre langue qu'il a chérie, travaillée, exploitée, en véritable orfèvre des mots qu'il était.  Cette langue tant aimée qu'il a élevée au plus haut point et qui est devenue la langue des bourreaux, le rendant incapable dès lors de l'utiliser, signant  du coup, sa propre fin, son arrêt de mort,  en temps qu'écrivain et en temps qu'homme :  une fusion indissociable.  

Un drame effroyable ! Stefan Zweig nous rappelle que la langue n'est pas innocente, elle est complice de toutes les barbaries. Et la fin de la barbarie exige impérativement de revisiter sa langue qui véhicule des concepts et nourrit finalement les pensées pour justifier  les actions, les plus ignobles. 

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Commentaires

Je lis ces lignes tard, elles me touchent prophondément. Tells mots gardent un homme dans le livre de la vie. Et quelle tristesse! Voila ce qui reste du charme de Leben und leben lassen! Merci!

Écrit par : Ioan Tenner | 23/04/2013

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