30/01/2013

LE PASSEUR

images.jpegL’horizon de sable, c’est tout ce que pouvait m’offrir l’avenir, éventuellement pour troubler ce silence une nuée de sauterelles qui arracherait tout sur son passage.

Jour après jour, la même misère ; une cigarette, un café, un café, une cigarette. Je voyais mes années s’envoler avec les volutes de fumée épaisses qui s’étendaient devant mes yeux et à travers lesquelles,  je dessinai mes rêves d’Europe, d’argent à flot, de beaux habits. Un argent que j’enverrais à ma pauvre mère aux mains rougies,  à force de frotter les habits,  dans sa bassine de fer.  Ses yeux pleins de reproche  silencieux,  plus fort que des injures et qui semblaient demander : »Mon fils quand ramèneras-tu de l’argent à la maison ? » - Ce n’est pas faute d’avoir essayé.  L’oliveraie dans laquelle je travaillais venait d’être vendue à un investisseur qui de mèche avec la banque avait réussi à la racheter pour une bouchée de pain après l’avoir fait mettre aux enchères et tous nous renvoyer de ces terres que nous avions travaillées à la sueur de notre front et qui nous permettaient de vivre, un tant soit peu. La corruption rampante qui nous dévore corps et âme. 

Un plan , il me fallait un plan pour quitter ce néant, ne plus voir cette ligne tracée, imperturbable et dont il ne fallait plus rien attendre.

 Un jour, un copain, m’annonça qu’il partait et que si je pouvais payer l’équivalent de 500 euros, il me suffirait de le suivre, j'ai pioché dans les poches de tout le monde en promettant un remboursement rapide.  Longer la mer, monter dans une barque,  pleine d’hommes tremblant de froid et de peur , de nuit et oublier les vagues qui vous donnaient envie de rendre l’âme.

 L’Italie, puis l’Autriche où m’attendait un job, déménageur, plongeur, puis celui de passeur d’Egyptiens en provenance de Pologne et d’Allemagne, et qui avaient certainement fait un détour par l’Ukraine.

Sans doute, un périple de fous, mais c’était une filière sûre, longue et difficile,  avec des repères garantis.  Il fallait les cacher dans la forêt quelques jours, attendre le signal, passer en douce la route nationale et rejoindre un pont sous lequel nous attendaient deux voitures, puis enfin les faire passer en Autriche.

J’avais refusé de prendre en charge  les Afghans et les Pakistanais, il n’était pas question que je me trouve coincé avec  du pachtou ou du ourdou, à hurler dans la nuit qu’il fallait courir et se retrouver pris au piège avec des gars qui n’y comprenaient rien à rien.

Avec les Egyptiens c’était plus sûr, ils payaient les mille dollars par tête, rubis sur l’ongle, cash. On m’avait engagé parce que je baragouinais assez bien l’Allemand, quelques bribes d’Anglais, le Français et l’Arabe. Mais surtout parce que je courais comme un lévrier dans le désert, fin et agile, avec cet espoir fou qui me coulait dans les veines. Je ne posai pas de questions, je dirigeai le groupe de pauvres hères, aux yeux hagards, transis de froid.

Dans le silence de cette forêt enneigée, il y en avait toujours un qui arrivait à capter les ondes d'une émission orientale sur sa petite radio, et alors de ces forêts allemandes s’élevait  la voix d’Om Kalthoum qui  planait chaude et intense sur ses sapins chargés de neige,  par dessus la brume glaciale qui nous recouvrait comme un linceul.   الف ليلة و ليلة - "Ya habibi, Ya habibi, Ya habibi, Ya hayeti",  ces mille et une nuits qui n’étaient pour nous plus que cauchemars et grincements de dents. L’amour on l’avait laissé loin derrière soi, perdu dans les méandres d’un espoir abondonné de vie  digne, avec l’assurance d’un toit sur sa tête et d’un repas par jour, au moins.  

T’es fou ou quoi ? Tu veux qu’on nous repère ? et l’Egyptien de répondre d'une voix plaintive:  " ça fait chaud au cœur, ça nous tient chaud ». Ce cœur qui lâchait parfois, et alors il fallait avec toute la rage au ventre, les mains tremblantes de froid;   creuser précipitamment cette terre gelée, avec toute la force du désespoir,  gratter avec les poings, les ongles, pour arriver à enterrer le mort au plus vite et prononcer la Fatiha entre les dents serrées, au milieu des  larmes versées par les amis que s’était fait le mort durant leur long voyage en enfer et qui auraient pour charge, la sale besogne d’annoncer que le fils n’était jamais arrivé, à bon port, celui de la fortune tant attendue et pour laquelle les parents s'étaient sacrifiés. Un fils abandonné à  cette terre étrangère, confié à ces  sapins droits comme des soldats qui le veillent dorénavant dans l'infime silence sépulcral d'une forêt allemande.  

On  engouffrait après le signal, un long sifflement lugubre, dans la nuit noire, les clandestins dans les voiture garées sous le pont , on roulait quelques heures en silence, puis on les lâchait à Vienne où ils se glissaient dans la foule.   Pendant quelques jours c’était la fête; les jeux, les dépenses somptuaires, l’argent envoyé en masse aux parents prétextant un travail dans un restaurant comme plongeur. La belle vie, un peu risqué, j’admets, j'étais jeune et insouciant, l'argent brûlait entre mes doigts. 

Combien j’en ai passé ? 100, 150, durant plusieurs mois. Mon Allemand était alors  presque parfait. Mais tout a une fin, une dénonciation peut-être ? Je ne sais pas. Un soir, on atteignit,  à pas de loup,   les voitures qui nous attendaient tous phares éteints, puis des lumières de phares  qui nous aveuglent, des voix stridentes, autoritaires :  « Polizei ! » .Les menottes, la prison, et me revoilà dans l’avion de retour chez moi.

Aujourd’hui, je travaille, on m’a engagé parce que je parle couramment l’Allemand et l’Anglais. Non je ne regrette pas, j’ai du boulot, c’est tout ce que je demandais, du travail et vivre dignement dans mon pays.

 

Inspiré d’un vrai récit

 

 

 

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