10/01/2013

Cuba - Tendre portrait d'un voyageur

La Havane - Lorsque vous voyagez, non seulement vous découvrez de nouveaux paysages,   mais encore vous rencontrez des voyageurs loin de chez eux qui se confient, qui s’abandonnent à de pudiques révélations tenues secrètes jusque-là. Les frontières géographiques s’estompent, celles qui nous séparent aussi. 

J'entre  dans le grand appartement où je viens d'y louer une chambre, la porte d’entrée donne sur un salon, ample,  décoré de meubles anciens, les plafonds sont très hauts, placés à 5 mètres, suivi par un long couloir étroit ouvert et d'où on aperçoit un coin du ciel, décoré de plantes vertes avec au bout un bassin en pierre où s’ennuie ferme une tortue tandis que les deux chambres louées aux pensionnaires sont situées,  l’une à côté de l’autre. Elles n'ont pas de vitres mais des persiennes en bois qui laissent voir l'intérieur de la pièce et que, le soir venu, ont peut  fermer en abaissant une manette.   

Dans l’obscurité du salon, assis par terre à faire des exercices, je rencontre le deuxième pensionnaire, Erik, d’origine hollandaise, qui m’explique faire sa gymnastique quotidienne, il est assis à même  le carrelage ancien aux couleurs fanées de cet ancien appartement.  Je constate ses deux longues jambes si fines.   Dans la pénombre, on peut  déceler les béquilles et  la chaise roulante pliée. Il est très grand, le visage hâve,  tout semble si fragile chez lui. De grands yeux bleus rehaussent le creux des joues, avec au fond du regard cette transparence subtile, on croirait effleurer l’âme du doigt.

 

P1050637.JPGIl est atteint d’une multiple sclérose, qui le ronge rapidement, comme il me l’expliquera le lendemain à la table du petit-déjeûner durant lequel je m’entretiens longuement avec lui en anglais.  Dans la grande cuisine,  s’affaire notre logeuse, ancienne étudiante en Ukraine qui parle couramment le russe et qui parfois intervient dans notre conversation en espagnol, tandis qu’elle suspend son linge à 3 mètres de hauteur,  à l’aide d’une longue perche qui lui permet de placer les habits accrochés à un cintre, sur une barre tendue entre les deux murs. 

Erik raconte cette terrible maladie qui chaque mois le réduit davantage. Avant d’être entièrement paralysé, il décide alors de voyager pendant qu’il peut encore se mouvoir. Tout seul, avec ses béquilles et sa chaise roulante. A peine âgé de 45 ans, tout n’est qu’effort, anticipation;  un rien l’essouffle, tout ce qu’il fait lui prend plus de temps;  il est dépendant des autres qui doivent l'aider à descendre et monter dans une voiture, ou quelconque autre moyen de locomotion, mais il est si heureux de pouvoir encore s’offrir un voyage: peut-être le dernier !

 

 

 Des regrets ? Oui, il aurait dû accepter de partir en vacances de ski avec ses parents, il y a quelques années encore, ils lui avaient proposé une station de ski en Suisse , puis en Autriche, à chaque fois il a répondu, plus tard, puis ce fut trop tard. Il ne connaîtra plus cette sensation délicieuse de glisser sur la neige, reconnaît-il.  

 La maladie il la connaît parfaitement, il l'a étudiée et analysée sous tous les angles, il sait qu’elle ne pardonne pas, elle le dévorera gentiment, cruellement, jour après jour, elle le réduira à néant.  Le plus dur, c’est la tristesse de ses vieux parents. Ses yeux alors embués de larmes, il me dit que c’est encore cela qu’il faut supporter, la tristesse des autres que l’on porte comme un autre poids et contre laquelle on ne peut rien,  non plus.

Mais depuis il a appris, lorsqu’il lui  prend l’envie de faire quelque chose, de ne plus remettre au lendemain, il décide alors de le réaliser immédiatement. C’est ainsi qu’il a goûté à  une nouvelle forme de bonheur qu’il ne connaissait pas avant;  la jouissance de l’instant présent, sans penser à rien d’autre qu’à ce qu’on vit de bon,  au moment où on le vit et dans ces moments-là, on goûte à la joie de vivre, intense et entière. 

 

La maladie lui a appris à vivre des moments de bonheur, hic et nunc qui  donne l'impression de retenir l'éternité au creux de la main.   Vous voyez Madame, me dit-il, "  j’ai un grand plaisir, en cet instant,  à boire le café avec vous et discuter.  Je me sens heureux d’avoir pris la décision de venir à Cuba,  la maladie me volera sans doute,  tout,  mais certainement pas mes plus beaux souvenirs de voyage."

 

 

 

 

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