09/01/2013

Cuba – La meute

P1050435.JPGViñales 5h45 du matin – Dans une aube opalescente, quelques dernières étoiles luisent encore et se meurent lentement dans les premières lueurs du jour. Dans un paysage de brume d’où l’on voit surgir des mogotes, collines calcaires au dos rond et qui semblent avancer parmi les champs de canne à sucre, de tabac avec au milieu des grandes feuilles vertes des huttes de séchage de tabac dont le toit en feuille de palmier touche presque le sol, des bananiers qui tanguent doucement dans les brises matinales. 

 

Dans cette exquise « amanacer » qui annonce l’ explosion de couleurs pastel puis plus franches et plus crues  à mesure que les heures avancent, une clameur fantastique s’élève de la plaine;  une symphonie  pastorale menée d’abord par le cri puissant  des coqs, relayés par les  oies qui  cacabent tandis que les poules caquettent entourées par le piaillement de leurs  poussins. Les cochons enfermés dans des cabanons en bois grognent pour ne pas être en reste, alors que les chevaux hennissent en tendant le cou comme pour invoquer  le soleil qui arrive en grand seigneur, à pas de géant et comme par magie impose un silence ému.

Dans la fraîcheur matinale, nous sommes un groupe à attendre le bus qui doit nous amener à Trinidad. Des chiens errants se sont appropriés les rues désertes, ils sont dans un piteux état, on croirait une bande d’ivrognes qui se seraient battus toute la nuit. Le poil taché, parfois manquant par zones entières, il y a  celui qui avance avec les yeux carrément recouverts par des touffes bouclées poussiéreuses, des plaies purulentes.  Un genre indéfinissable, ils sont appelés chien sato à Cuba où ces hordes de chien sont fréquentes, affamés, maltraités, on les voit partout.  Tandis que des camions passent, on reste effaré en se disant qu’il y en un qui vient de passer sous la roue.  Pensez donc, avec la plus grande indifférence,  ils regardent défiler ces choses rondes et énormes, ils ont investi  les trottoirs, les routes, des quartiers entiers.

 Ils sont organisés en bande, se reconnaissent un chef. Justement, un chien sombre au pelage raz et luisant au soleil  passe devant eux. Leur leader se met à aboyer, appelle la meute très affairée à renifler tout ce qu’elle voit passer. Le chien insiste pour qu’on s’occupe du solitaire qui ose s’aventurer sur leur territoire. Le chien brun avance tranquillement comme si de rien n’était, sans les regarder,  avec dignité, lentement, les ignorant superbement.  Finalement, sur  l’appel insistant du caïd les autres, une dizaine,  arrivent, l’ entourent, puis l’encerclent de plus près. Le chien au milieu se met en position d’attaque et montre des crocs blancs énormes, les lèvres retroussées, la gueule féroce, il grogne bruyamment, tourne en rond très vite, menaçant,  pour montrer à tous ce dont il est capable.

Les touristes aussitôt se séparent en deux groupes, les femmes qui hurlent : "le pauvre, il est seul, ils vont le tuer ."-  Les hommes, eux, sont électrisés comme lors d'un combat de coqs; ils brandissent leur appareil photo ou leur portable pour immortaliser la scène,  fascinés par la bravoure du chien .

Cette scène primitive doit réveiller en nous quelque chose de profond, cet instinct primitif qui dort en nous et qui nous captive chez les bêtes parce qu’il s’offre encore sans fioriture ni mascarade. Puis, un paysan descend de sa bicyclette et lance un coup de pied dans le tas séparant les adversaires, les plus pleutres partent aussitôt en courant, cul à terre. Tout le monde respire,  enfin soulagé.

10 minutes plus tard, un autre chien arrive, seul, même triste scénario, le  chef se remet à aboyer pour rappeler ses troupes, en vain, plus aucun des chiens ne répond à l’appel, ils ont gardé en mémoire le  coup sec d'un pied dans les flancs encore douloureux; ils préfèrent continuer à fureter, c’est prendre moins de risque. De guerre lasse, le caïd abandonne sa nouvelle victime et repart profondément dégoûté par son bataillon d’éclopés. 

21:04 Publié dans Nature, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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