11/11/2012

Le Tampon « J » ou l’histoire d’une amnésie

2592315654.jpgSarah Weiss se tient devant moi, droite et fière. Les épaules légèrement voûtées par les ans. Pour ce grand rendez-vous avec sa mémoire qu’elle veut représenter dignement, elle s’est rendue chez le coiffeur comme si elle allait poser pour la postérité.  Du haut de ses 95 ans, les vaguelettes  de mèches aux fils d’argent lui donnent  un air de presque jeune fille avec ce quelque chose dans le regard qui mêle l’intelligence vive à la tristesse la plus profonde.

Dans ses yeux pers perdus dans un doux visage rond au menton gracieux et légèrement bombé qui dénote  une belle énergie, voire une forme de résistance subtile ;  luit une ombre étrange, une marque que  rien, ni personne n’est parvenue à  effacer. Dans le fond de ses grands yeux, une ombre fantomatique qui semble avoir plané sur toute sa vie ; une trace indélébile qui a pesé sur la mémoire, torturé l’âme,  une empreinte profonde faite de meurtrissure et d’humiliation  en forme de " Tampon  J ."

 

De ses minuscules mains aux belles flétrissures qui racontent la vie qui a passé ; de ses petites menottes tremblotantes à moitié recouvertes de la fine dentelle d’une blouse en soie couleur améthyste pourpre, elle me tend, sans mot dire, l’objet témoignant de la façon la plus cruelle par lui-même,  un document portant pour titre « autorisation de séjour, d’établissement ou de tolérance » et datant de  1937,  établi par la Canton de Vaud avec,  en grand,  posé d’une main rageuse et autoritaire un « J » qui s’impose ; en avant , de façon visible, et même, il faut l’avouer sans détour, on ne voit plus que ça. L’âge, la date de naissance, le lieu de naissance n’ont aucune importance. Ceux qui ont imposé la présence de ce tampon ne voulaient   rien d’autre que savoir juste et uniquement s’ils avaient affaire à des Juifs ou pas, réfugiés d’Allemagne. Tout le reste, c’est-à-dire tout ce qui pouvait être susceptible de leur rappeler une quelconque forme d’humanité, les laissait parfaitement indifférents.

 

Sarah Weiss avait alors 20 ans, en traversant la frontière suisse  avec ses parents, elle rêvait d’une vie nouvelle qui commençerait, une vie où on oublierait, les monstruosités, les menaces constantes. Etre enfin dans un pays libre où il ferait bon vivre.  Ses espoirs furent de courte durée, elle réalisa très vite que la haine ne connaissait  pas de frontière.

Un pays où un certain Heinrich Rothmund, chef de la police des étrangers, en 1941 martelait sans relâche : «Entre autres tâches, je combats aussi  l'enjuivement de la Suisse depuis plus de 20 ans avec la police des étrangers et j'ai empoigné avec une particulière énergie le problème des émigrés juifs d'Allemagne».[1].

 Un long silence implicite, plus fort que les mots,  plane dans le petit salon où nous nous trouvons. Seul, le tintement de nos cuillères,  pour meubler le calme soudain tombé comme  une brume épaisse,  sur nous, tournent inlassablement dans les tasses à thé en porcelaine et tintinnabulent pour rappeler que malgré ce souvenir odieux, qui ne donne qu’une envie,  celle de mourir et d’oublier, la vie est encore là.

Sarah soupire profondément espérant, une fois encore,  tenter de chasser cette oppression qui l’a étreinte toute sa vie, de s’en libérer pour toujours.

 Elle n’avait jamais, jusqu’alors  osé montrer le tampon. Comprenez-moi ! me dit-elle avec cet accent qui lui est resté en héritage ;  en  léger roulement de billes cristallines qui s’entrechoqueraient délicatement : « il n’est pas bon de montrer à ses enfants et ses petits-enfants la façon dont on a été humilié, un jour. Ce n’est pas bon pour leur propre construction, vous comprenez, n’est-ce pas ?  Alors je l’ai caché jusqu’à présent. Mais il ne m’a jamais quittée. Les stigmates sont profondéments ancrées, le « J » m’a poursuivie chaque jour de ma vie. « 

 Je lui rappelle que la Suisse s’est excusée, le 7 mai 1995 par le biais de son président Kaspar Williger. Mes propos tombent pareils à des insanités. La petite dame est secouée par des rires qui tiennent plus de la nervosité que de la joie. « Il aurait mieux fait de s’abstenir, parce qu’il a carrément manipulé l’histoire, c’était encore pire que s’il n’avait rien dit ».  Il fait croire qu’en 1938 les Allemands exigèrent  la présence du tampon sur les passeports alors qu’en 1937, les Suisses l’apposaient déjà et que ce sont eux , en réalité, qui  demandèrent  aux Allemands d’en faire de même pour pouvoir identifier et sélectionner les bons réfugiés des mauvais,  à la frontière. Et c’est bien dans ce sens que les Allemands ont fait une concession aux Suisses et non  l’inverse, comme ils tentent  de nous en convaincre, jusqu’à maintenant.

Un long rire douloureux secoue la dame, et elle suffoque en toussotant tout  en secouant la main comme pour dire mais cessez donc de dire n’importe quoi : « il aurait mieux fait  de se taire ou alors de s’excuser pour de vrai. »

 Elle me chuchote dans l’oreille en guise de conclusion : » Ceci me fait du bien de vous l’avoir montré, j’ai l’impression de témoigner de quelque chose d’important pour les générations futures. Merci, mon petit, il ne faut jamais oublier l’histoire, c’est à partir d’elle que découle  la suite, il faut donc en reconnaître les fondations pour ne pas construire sur du sable ou créer des mythes mensongers à partir desquels on bâtit des mirages évanescents. »

 

 [1] «Suisse 1900 -1942. Un essai sur le racisme d'Etat», Anne Weill-Lévy, KarI Grünberg, Joelle Isler, Editions CORA, collection «Des noms. Des faits. Des dates», 1999, Lausanne.

 

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Commentaires

On ne peut qu'être très respectueux face a la douleur exprimée par Madame Weiss.Je suis allée guigner votre site,le silence est votre ami dites-vous? un peu soit mais trop ,fini par même tuer votre envie d'exister.Ce silence qui déjà en 1950 voyait des petits camarades d'école dans les rues à la recherche de sourires et de compassion et qui leur faisait dire comme c'est de nos jours,mais ou sont donc passés les humains prêts à vous sourire vous ouvrir leur coeur simplement par une parole humaine et non en rapport avec le bruit d'une pièce de monnaie
Non le silence est la pire abjectitude qui existe,celui-ci est indispensable pour la nuit mais nous vivons une époque ou les gens vivent la nuit pas étonnant dés lors qu'ils ne sachent plus ni sourire ni vous dire simplement bonjour.Mais peut-être faut-il avoir le vécu des cachots pour détester justement celui qui servait à vous punir d'avoir juste osé rire,qui sait!

Écrit par : lovsmeralda | 12/11/2012

@Lovsmeralda. Vous avez raison de le préciser, il y a plusieurs types de silence comme celui qui est relaté dans cette histoire. La chose tue , cachée que l'on n'ose pas exprimer en espérant oublier et qu'on n'oublie jamais. Puis il y a des silences qui ne sont que le fait de l'exclusion, de la solitude et du mépris où on réduit un être non point au silence qui ressource, mais à celui qui tue parce qu'il a pris la forme d'un cercueil dans lequel on s'étiole peu à peu.

Votre remarque est importante et pertinente et dévoile un pan douloureux de votre vie, je rajouterai un passage dans mon texte sur le "Silence" .

Merci et bonne journée

Écrit par : djemâa | 12/11/2012

@Djemâa,bienheureuse de lire votre réponse à laquelle j'ajouterai qu'il y a le silence imposé comme le veuvage et celui de la personne âgée et isolée.Mais on vit une drôle d'époque tout de même,on a de plus en plus de moyens pour communiquer et les consoles ayant débarqué ils sont tous entrain de pianoter l'esprit perdu dans des contemplations de touches qui développeront des addictions encore plus gravissimes que l'ordinateur qui lui reste à la maison.
Et cette voix humaine tellement essentielle au coeur et à l'esprit c'est un don du ciel de pouvoir s'exprimer verbalement hélas ,trois fois hélas même parler ne leur convient plus ,je crains pour le futur malgré tout
très bonne journée pour Vous aussi Djemâa

Écrit par : lovsmeralda | 12/11/2012

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