21/09/2012

Symphonie pour un piège

 ipsos1006.free.fr.jpegIl me tendit les deux billets pour un concert symphonique au Victoria Hall;  deux places magnifiquement situées, au premier balcon,  au-dessus de l'orchestre, juste en face du chef d'orchestre. Des places que je n'aurais jamais pu m'offrir, un rêve de velours rouge, de baroque, de lustres immenses en cristal de Murano, de tremolo et de vibrato. 

Les billets portaient le nom de celui que je connaissais, à peine, Charles XXX;  une vague connaissance, à peine croisée, lors d'un cocktail, ou d'un vernissage d'un vague peintre. Je ne m'en souviens plus précisément. Un numéro qu'on laisse, un brin hésitant, à la deuxième coupe de champagne, après avoir légèrement disserté de formes et de couleurs et d'impressions picturales. Et voilà, que des mois plus tard, il me rappelle, pour me dire qu'il part en voyage et que ne pouvant assister à un concert, il se ferait un plaisir de m'offrir les billets de cette symphonie exceptionnelle et pour laquelle tout le monde s'arrachait les places. 

Nous nous sommes rencontrés, brièvement, autour d'un café, il me remit les billets avec le programme,  dans une enveloppe fermée  , et me souhaita de passer une excellente soirée. D'un ton malicieux, je lui fis savoir que prétextant passer la soirée avec une  amie, auprès de mon époux, je me ferai un plaisir d'y aller avec mon amant. Un clin d'œil, complice, il m'embrassa furtivement sur les deux joues et s'enfuit plus léger qu'une ombre. 

La grande soirée arriva, le moment tant attendu,  enfin. Dans ma robe noire, échancrée, je pris place à côté de mon "invité". Nous écoutâmes cette musique quasi céleste, les baguettes du chef d'orchestre fendaient  l'air de mouvements rapides, dirigées tantôt vers la harpe et les contrebasses, tantôt vers le piano et les violoncelles. Je dévorai cet instant magique qui semblait durer une éternité et me transportait au ciel .Tandis que nos mains s'entrelaçaient, marquant de légères pressions pour partager un moment d'intense émotion, "Un amor Brujo" noyé dans la musique, au passage  d'un solo de violon qui nous arrachait des larmes.

Nous rentrâmes, très tard. Les oreilles encore emplies de cette symphonie virevoltante. 

 Quelques jours passèrent, la soirée délicieuse transformée en rêve lointain, oubliée sous l'accumulation  des choses du quotidien, si banales et exaspérantes, à la fois. 

Charles XXX, me lança un coup de fil pour le moins étrange. Il me demanda des impressions sur ma soirée et me fît savoir qu'officiellement c'est lui qui y était avec moi, si quelqu'un devait nous interpeller à ce sujet. Etonnée, je lui fis savoir que j'étais accompagnée ce soir-là, mais il m'interrompit brusquement :"J'étais avec lui ce soir-là, quoi qu'il en soit, les deux billets portaient son nom, nous étions donc, pour tous,  ensemble à ce concert!". Sous la menace autoritaire, je n'insistai pas. Je me souvins qu'il m'avait dit devoir partir, en voiture,  à Amsterdam, où vivait son ex- épouse et qu'il devait encore y régler deux ou trois points en lien avec leur divorce. 

 Deux jours après cette conversation étrange, un gros titre sur la manchette des  journaux retint  mon attention:"Meurtre sordide à Amsterdam"- "Femme décapitée dans la cuisine"- Les détails de ce fait divers sordide vous hérissaient les cheveux sur la tête. L'article mentionnait qu'une voiture aux plaques étrangères se trouvait devant la maison du drame. C'est un promeneur qui sortait son chien, tard dans la nuit qui avait déclaré cela aux policiers qui interrogeaient les voisins. Une intuition affreuse, un pressentiment terrible, me submergeait. Entre la symphonie et le meurtre, la corrélation semblait claire. Et je n'étais pas censée y être, pour mes proches, à ce concert, puisque je devais  être avec mon amie.

Un étau se resserrait autour de moi, de plus en plus étouffant. Je peinai à respirer tant, tout se bousculait dans ma tête.

 Ce qui se transformait en symphonie macabre, me piégeait entièrement, prise dans la toile d'araignée comme un insecte que j'étais devenue, figée au milieu du piège, incapable de me mouvoir, entièrement paralysée.   Symphonie  qui m'engloutissait. Musique mortelle ! La marche funèbre de Chopin marquait le pas de ma lente descente aux enfers. Une  czarda macabre d'une Shéhérazade perdue dans le mirage de ses contes.

 

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