16/09/2012

Tunisie - « Les ossements de mon père »

Un communiqué de presse laconique qui tombe dans toutes les salles de rédaction tunisienne un vendredi 7 septembre 2012  :

Restes de dépouilles de 5 personnes exécutées suite à la tentative du coup d'Etat de 1962 retrouvés (Défense)

TUNIS (TAP) - Des restes de dépouilles de cinq, des dix personnes exécutées suite à leur condamnation dans le procès du coup d'Etat de 1962 ont été retrouvés, a annoncé le ministère de la Défense nationale dans un communiqué publié vendredi.

La liste des 5 est énoncée, je n’y vois pas le nom de mon père. Une angoisse sourde qui m’étreint, mais où est-il, une deuxième mort en perspective, la mort des disparus  ?  J’envoie un email à une journaliste qui connaît et suit de près ce dossier historique;  une seule phrase : « où est mon père ? ». Pas un mot de plus, ces mots qui me manquent tant,  aucun n’est  capable d’exprimer suffisamment fort ce que je ressens, ce sentiment d’impuissance, à cet instant. 

Un flash qui me ramène à mes trois ans et demi , je posai  alors la même  question à ma grand-mère dans notre jardin à Tunis,  où les roses et le jasmin rivalisaient de beauté et de senteur,  elle m’attira vers elle et me répondit :"ton père est parti au ciel ». J’observe alors  longuement un ciel mourant de fin d’été , aux couleurs flamboyantes, de rouge sang, mêlé d’orange et de jaune,  zébré de grandes bandes grises ; mes yeux d’enfant fouillent cet espace  immense durant ce qui me paraissaît être des heures. Je ramène vers elle, un regard étonné et lui réponds :"Je ne l’ai pas trouvé !". Elle pleure en m’embrassant.

Un sentiment nouveau devait me submerger, et ce jour-là, je me souviens de cette dimension étrange qui venait de prendre naissance : celle de l’inéluctable, les prémices balbutiantes dans ma conscience de notre finitude.

 Finalement, la  réponse officielle est arrivée, il est prévu que  le périmètre de recherche sera élargi et que les fouilles de ce qui est un charnier,  s’étendront.  Mon imagination  vogue entre cette terre retournée;  l’amoncellement , le bruit sec et sourd  des pelletées à la recherche des dépouilles  perdues.  Et les mille et une interrogations ? Et s’il n’avait pas été fusillé, à l’aube, ce matin froid de janvier 1963, et si quelqu’un  l’avait laissé s’enfuir sous la promesse qu’il ne réapparaîtrait plus jamais ?  Et si ! Et si ! Et si !!!!  Une série de questions infinies et sans réponse.

 Rituel sacré et universel, enterrer ses morts est le devoir des vivants et sans lequel  les pages restent éternellement béantes, un gouffre évanescent dans lequel tout ce qui se bâtit semble si friable. Un rituel qui participe profondément à la construction des vivants et qui les pousse sur les chemins clairement tracés de ce qui deviendra dorénavant leur avenir.

Combien de victimes de  guerres, d’exécutions sommaires, de charniers, de morts, de disparus  qui attendent encore dans les méandres de nos mémoires, l’accomplissement   du premier devoir sacré qui nous sépare définitivement des bêtes  : celui d’enterrer dignement nos morts ! 

Il s'appelle  LAZHAR CHRAÏTI et c'était mon père ! 

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Commentaires

Porté disparu

Un amour porté disparu
me rejoignit un jour sur la rue.

Elle avait abandonné son visage de fille.
Même sa charmante et svelte silhouette
s'était déshabillée laissant à nu son squelette
et ses os qui dansaient en jouant une joyeuse mélodie.

Je ne retrouvais point l'image de mon enfant vive s'agitant sur le port.
Fasciné par ce tango et son rire, je voulais la rejoindre par ma mort.

Elle me répondit:

"Non, papa. Ne fais pas ça. Je me suis portée disparu
pour mieux répondre par le Ciel à notre amour"

Et son image se dissipa alors dans le brouhaha de la ville.

Je venais de comprendre que ma fille avait besoin de son père sur la Terre. Et que pour toujours nous étions réunis par l'Amour, nous deux à jamais, entre Vie et Mort.

Écrit par : pachakmac | 17/09/2012

Courage compatriote, bientôt la fin d'une longue recherche stérile et contraignante moralement et physiquement!

Écrit par : Haykel | 17/09/2012

Ainsi, ainsi, en lisant entre les lignes, le fameux secret bancaire qui était défendu par notre parlement SOIT DISANT REPRéSENTATIF DE L'INTERET GENERAL, ne va plus le faire au motif qu'une partie des grandes industries du pays n'y ont plus intérêt.

Notre démocratie est en bien mauvais état ... cela me refait penser au scandaleux épisode de la réforme de la fiscalité des entreprises.

Écrit par : Djinus | 17/09/2012

chaque année en décembre je me retourne vers la fenêtre et je regarde la rue et j'espère voir venir mon frère souriant,de m’appeler et me dire je ne suis pas mort je suis rentré ...de ce voyage...

je sais qu'il est mort, mais je l'attends encore... je comprends bien ce billet qui me touche dans le profond...
quand l'on a pas pu enterrer quelqu'un de cher, ce sentiment de pas fini reste dans l'âme et vous envahi ensuite l'esprit, le deuil ne se fait pas, le cœur continue à saigner...

bien à toi Djemâa...

Écrit par : luzia | 18/09/2012

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