13/05/2012

Paul Celan- Bégayer le monde

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Sur émission RTS – Entre les lignes – Une émission passionnante que j’ai tenté de retranscrire.

Roland de Muralt dans son opuscule « L’espoir d’une parole à venir », texte bref et d’une étonnante densité,  relate la rencontre entre Martin Heidegger et Paul Celan, que s’est-il dit à ce moment-là ? Une réalité historique recomposée, de cette entrevue du 25 juillet 1967.

La poésie de Celan est difficile à lire, c’est douloureux, il n’y a pas de codes, lire Celan c’est lire des poèmes qui exigent que l’on trouve les « Shibboleths » mots-clés, lire jusqu’à ce que l’œuvre livre enfin son énigme. Des "Schlüsselwörter" si secrets. Pénétrer dans le silence du poème. Un remugle de mots dans lequel il est difficile de rencontrer le poète, un poète qui se dérobe et qui exige patience et obstination. Un poète de la Shoah qui a fait de cette Shoah son propre langage, dorénavant il fallait écrire dans les « cendres »pour tenter de « fléchir cet anéantissement absolu .» Ces poèmes sont autant de bouteilles à la mer pour les fantômes et qui tendent vers un ailleurs porteur de destin. Des mots qui sont des navires et qui emporteront définitivement les ombres vers un cap les mettant pour l’infini, à l’abri de la barbarie. Avec Rilke, il est considéré comme le plus grand poète de langue allemande. Le drame, voire un paradoxe pour Celan qui chante la langue des bourreaux. Ecrire une nouvelle langue, parce que la langue est belle, jamais la barbarie ne pourra détruire la beauté ! Malaxer cette langue pour l’embellir,  la secouer pareille à de vieux oripeaux fanés pour recréer une langue qui émerge du chaos.

En 1970, il se suicidera à l’âge de 50 ans, en sautant du Pont Mirabeau dans la Seine, ce même « Le  Pont Mirabeau », poème d’Apollinaire qu’il avait traduit . La fin tragique d'un poète dont la mère a été tuée d’une balle dans la nuque, le  père mort d’un typhus dans un camp, lui-même avait  été assigné aux travaux forcés, contraint de casser des pierres.

Pour Adorno « écrire un poème après Auschwitz est barbare." Non ! pour Celan, après Auschwitz, c'est essentiel pour survivre,  il faut écrire la poésie, mais quelle poésie dorénavant  ? Il ne reste plus que des mots pour donner la parole aux morts. La barbarie ne peut pas tuer la beauté. Mais elle tue pourtant les poètes. Celan écrit en allemand, la langue de Hölderlin,  mais néanmoins aussi la langue des barbares. Les SS hurlaient dans cette langue. Lui-même n’a jamais voulu écrire en français. Il écrira la langue de Goethe;  mais il l’utilisera en la malaxant, en la triturant, une langue distordue. Heidegger qui a adhéré au parti nazi en 1933 et qui s’étonne de découvrir que Celan soit juif , derrière l’étonnement, une question plus angoissante . Un Juif,  aux yeux de Heidegger, a-t-il le droit d’écrire en allemand ? La rencontre de 1967 est déterminante pour Celan qui attendra des excuses de la bouche de Heidegger, celui-ci l’invite chez lui dans sa Hütte, et qui selon toute vraisemblance n’ont jamais été dites, ni prononcées, peut-être ni même pensées.

Une rencontre cruelle pour Celan, le silence de Heidegger tombe pareil à un linceul sur le poète.  Quel lien entre les deux ? Pourquoi le poète accepte-t-il cette invitation de celui qui a adhéré au Parti nazi ? Hölderlin, serait-il leur trait d’union. Heidegger ayant beaucoup écrit sur le poète allemand.  Deux intellectuels qui se rencontrent ?  autre hypothèse.  Celan savait, au fond de lui, que Heidegger n’apporterait jamais ces mots de compassion, celui qui s’est projeté comme le philosophe du nouveau régime. Le plus grand échec d’une rencontre. Que dira-t-il à Hannah Arendt, son ancienne maîtresse et son ancienne étudiante, la plus brillante et qui est venue, sans doute, elle aussi chercher auprès du philosophe allemand comment il pourrait justifier cela, avec quels mots, quels regrets  ? Pour seule réponse, un silence aussi ?

Aller au bout de l’enfer pour que les morts puissent en revenir, l’orphisme extrême. Avec une langue ténébrique, qui bégaie, les mots lancés comme des pierres, il parle aux ombres, il les faits parler, la tentation du silence et dire jusqu’à l’étouffement. Faire advenir fantômes et ombres . Mais avec le souci d’être compréhensible et de témoigner. Il éructe comme s’il étouffait,  mais il continue à témoigner, porte-parole de ses ombres. La syntaxe se casse, les mots ne sont pas terminés, après l’étouffement, la destruction. Une poésie qui est la prolongation du poète et qui disparaît avec lui, il bégaie…… Celan posera la question à Heidegger de manière maladroite et en bégayant : Vous n’avez rien à me dire ?

Un silence obtus orgueilleux du philosophe  et qui a aussi contribué à perdre le poète qui deviendra profondément dépressif jusqu’à en mourir.

La mort douloureuse d’un poète qui n’avait plus que des mots à bégayer pour décrier le monde de la barbarie !

TTTTTTuuuuuuu jouuuuuurssss bégayyerrrrrrrrrrr !!!!!!

 

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