07/05/2012

"Maman, regarde-moi, je suis sur le pont !"

 

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Par tous les temps, par toutes les saisons, il parcourt  le pont de long en large, le visage buriné,   rivé par-dessus la rampe ;  il scrute rapidement à l'intérieur de chaque voiture qui passe rapidement, pour happer le visage de sa mère, il la cherche, la guette, la supplie d'apparaître, patiente du matin au soir.

 

Il est tendu, le visage crispé par cette douloureuse attente ;  les muscles de ses mâchoires semblent courir sous la peau, il regarde   ainsi depuis des années des milliers de voitures défiler sur l'autoroute. Et soudain, son visage s'illumine, là !  Il l'a vue, assise,  sereine dans une voiture, elle porte sa jolie robe bleue, si printanière avec ses grands motifs marguerites, comme à chaque fois, elle lui fait un signe léger de la main. Sur son tendre visage un sourire, lointain, si énigmatique. Le  cœur du fils bat, il crie:  "Maman, je suis là, sur le pont !" , il lui tend les deux bras, comme pour l'enlacer.  Sous lui,  la voiture disparaît, il traverse le pont en courant pour la voir surgir de l'autre côté, juste le temps de la voir s'éloigner. Ses yeux sont pleins d'amour, il l'a vue,  aujourd'hui, enfin, cela faisait  une semaine qu'il arpentait ce pont en désespérant de la voir surgir . Or, il peut maintenant abandonner le guet  et vaquer à ses occupations ; heureux, souriant, il va jardiner chez les uns et les autres en chuchotant,  sur un ton de confidence, à qui veut bien l'écouter :"Aujourd'hui, je l'ai vue !"

 

Cela s'est passé, il y a exactement 35 ans.  Le temps a passé,  depuis ce jour,   où sa mère a disparu dans un accident de voiture. Il s'en souvient comme si c'était hier;  un choc, un bruit épouvantable de tôle froissée, un cri, pour finalement  comprendre et réaliser après un long coma dont il aurait préféré ne jamais en  sortir : la tragédie, que dorénavant  des deux , il est le seul à avoir survécu. Rien n'y fait . On a beau eu le soigner, le piquer de partout, le ligoter, l'enfermer, le bourrer de neuroleptiques, puis essayer les anxiolytiques qui lui font prendre au moins 15 kilos, à chaque fois.  Inlassablement,  il revient se river sur ce pont avec un espoir sans cesse renouvelé; voir Maman. Et des années de séances, pour le persuader qu'il ne la voit pas en réalité, que c'est le fruit de  son imagination, -  on est même allé le convaincre qu'il était schizophrène - ,  n'ont servi à rien.

 

Il s'en persuade un moment, que ce ne sont-là que des visions, les gens qui le lui disent ont certainement raison :   il s'abstient, il évite le pont, contourne le village, mais à quel prix.  Quelle souffrance, que d'interrogations coupables. Et si Maman m'attendait ? Et si  Maman était passée sans m'avoir vu, aux aguets sur le pont, comme d'habitude?  C'est sûr ! pense-t-il, elle se sentira abandonnée, délaissée. Il faut que j'y aille ! Elle  va sûrement s'imaginer que je l'ai oubliée.

Un fils doit toujours attendre sa mère, une mère doit pouvoir compter sur son fils! songe-t-il. Quel que soit le temps, peu importent  les heures debout à lutter contre le froid, dès qu'il la verra, il sentira cette douce chaleur maternelle monter en lui. Ses baisers si tendres qu'il recevait en tendant la joue et en respirant son parfum. "Une Maman, on ne l'abandonne pas" , c'est ce qu'il a essayé d'expliquer, en vain à son médecin-psychiatre. Dans le village, tous le surnomment "l'homme du pont."

 

La journée est terminée, Jean vide son verre de blanc d'une traite en le reposant bruyamment sur le comptoir en zinc tout en discutant avec ses copains.  Il livre des bouteilles de vin dans toute la Haute-Savoie, cette autoroute, il l'emprunte, au minimum,  cinq fois par semaine et cela depuis plusieurs années. Les copains le taquinent :"Alors, comment va ta dame à la robe bleue aux marguerites?" .   Il est dorénavant habitué, à ces plaisanteries et se défend gentiment : " Elle est bien gentille, cette femme.  Elle reste au bord de l'autoroute, bien que ce soit interdit, elle tend un pouce timide, je l'emmène, chaque fois que je la vois et lorsqu'elle passe sous le pont, elle salue,  d'un geste de la main, un homme qu'elle dit être son fils et qui paraît l'attendre ! ça fait des années que ça dure, elle porte toujours la même robe, par tous les temps, elle ne semble même pas ressentir le froid.  Les gens ont de drôles d'habitudes. Elle ne dit rien, elle se contente de sourire en hochant la tête. Les gens sont parfois si étranges, conclut-il,  en soupirant. …………………………..

 

 

 

Récit inspiré par la vraie histoire de"l'homme du pont" qui vendredi en me croisant m'a dit avoir vu sa mère

 

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