15/03/2012

Mémoire d'une errance

286depardon_errance.jpgCe long corps décharné que l'on voyait durant des années au bord de la route, près du tunnel de Bossey, et qui faisait l'asphalte plutôt que le trottoir. Parfois, une voiture s'arrêtait au bord de la route, le temps de négocier, la femme montait, disparaissait  quelques heures, quelques jours, quelques mois  pour réapparaître et se planter au bord de cette route nationale, encore et encore,  fidèle au poste, par tous les temps. Neige, pluie, fournaise d'un soleil implacable qui s'acharnait sur ce corps longiligne qui finissait par épouser la ligne qui se déroulait imperturbable sous ses yeux . La route et elle ne faisaient plus qu'une.

Une légende finissait par entourer cette femme aux cheveux d'un blond délavé sur une peau mate et qui avait résisté à tous les climats et cela depuis plus de vingt ans.  Le temps passait, distrait sur ce corps en oubliant d'y marquer son empreinte ; seules les saisons le sculptaient au gré des intempéries, les passants la surnommaient la « femme au pont » , « la femme du tunnel », « la sorcière de la route », autant d'appelations pour donner un nom à cette chose vivante si improbable, si insaisissable.  Vue de dos, elle avait le corps d'une adolescente un peu maigre, lorsqu'elle se retournait vous découvriez le visage buriné d'une vieille femme,  à l'âge si incertain. La bouche sans dents s'était rétractée, repliée sur elle-même,  comme un poing rageur.

Parfois, une de ses répliques cinglantes parvenaient jusqu'à nos oreilles, elles circulaient d'une bouche à l'autre, de la boulangère, à l'épicier, de l'épicier à l'enseignant ; tandis qu'elle se lavait à la fontaine située sous les fenêtres du maire, il la pria de faire ses ablutions ailleurs. Elle lui répondit « Je m'occupe d'mon cul ! Tu t'occupes du tien ! » puis cette fois où un client mauvais payeur ne lui aurait  pas payé la passe , elle lui planta les dents, à l'époque où elle en avait encore, dans les testicules, il a dû, alors,  être hospitalisé.

Les enfants l'observaient, un peu sorcière assurément, avec les ans, elle finissait par parler toute seule ; en montrant du doigt le ciel comme pour prendre Dieu à témoin de sa déchéance, ou l'index pointait  la longue route qui n'en finissait plus, ce ruban de queue interminable. Parfois, lorsqu'on la croisait au magasin,  d'un signe discret, on faisait comprendre au vendeur que sa note de bouteille de whisky ou de cigarettes, c'était pour notre poche.  Elle ne s'en aperçevait même pas, elle haussait les épaules, en pensant qu'il devait y avoir maldonne, elle ne savait pas précisément comment et s'en foutait comme d'une guigne.

On s'interrogeait lors de grands de froid, de savoir où elle pouvait bien dormir, dans un foyer à Annemasse, sous les ponts aux jours meilleurs ? Tout chez elle tenait  du mystère et plus impénétrables encore les hommes qui faisaient appel à cette vieille femme presque sans âge. Chacun essayait dans cette tentative désespérée, d'aller au bout de lui-même, jusqu'au bout du néant. Allez, on pouvait lui donner 60-65-70 ans ? Elle lâchait d'une voix rauque et caverneuse, à l'attention des conducteurs obligés de s'arrêter à sa hauteur, en raison du stop, pour traverser la route nationale :  50 balles la pipe ! 100 balles l'amour !   C'était à l'époque du franc français. Elle vous sortait sa phrase comme un sésame pour ouvrir la porte d'un monde nébuleux, son univers à elle fabriqué de bout de désespoir en bout de détresse. Une vie longue comme une impasse !

Aujourd'hui, on peut la croiser encore, une tête perdue dans un corps en partance, une mousse verdâtre au coin de la bouche, elle n'a plus aucune dent, elle marmonne, un long monologue entre la route et elle, les hommes, eux, se sont enfuis. Elle déambule dans les rue, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même.Sa vie ne tient plus qu'à un fil, long comme une route infinie.

Elle aura marqué au moins deux générations d'enfants qui se souviendront de la « Sorcière » parfois pris de remords, ils se disaient Non ! Peut-être c'est une « Fée » déguisée en sorcière. Elle a nourri, sans le savoir, l'imaginaire des adultes et des enfants, exciter les espaces oniriques  qui sommeillent en chacun de nous. Un conte de fée urbain !

La fin est bientôt proche ! L'errance d'une vie qui s'achève sur un mystère, sur une interrogation emplie de doute  :  Fée ou Sorcière ?

Ah ! Les anges, là-haut, auront bien le choix :  une pipe ou l'amour ? Gratuit, parce que le Paradis , c'est offrir et recevoir l'Amour sans plus compter.

 

 

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Commentaires

ça m'a fait penser à cette chanson et poème

http://www.youtube.com/watch?v=oi54soP9Dg4&feature=related

Une sorcière comme les autres (1975)
Auteure-compositrice-interprète: Anne Sylvestre
Chanson magnifiquement reprise par Pauline Julien et plus récemment par Jorane.


S'il vous plaît
Soyez comme le duvet
Soyez comme la plume d'oie
Des oreillers d'autrefois
J'aimerais
Ne pas être portefaix
S'il vous plaît
Faîtes vous léger
Moi je ne peux plus bouger

Je vous ai porté vivant
Je vous ai porté enfant
Dieu comme vous étiez lourd
Pesant votre poids d'amour
Je vous ai porté encore
A l'heure de votre mort
Je vous ai porté des fleurs
Je vous ai morcelé mon cœur

Quand vous jouiez à la guerre
Moi je gardais la maison
J'ai usé de mes prières
Les barreaux de vos prisons
Quand vous mourriez sous les bombes
Je vous cherchais en hurlant
Me voilà comme une tombe
Avec tout le malheur dedans

Ce n'est que moi
C'est elle ou moi
Celle qui parle
Ou qui se tait
Celle qui pleure
Ou qui est gaie
C'est Jeanne d'Arc
Ou bien Margot
Fille de vague
Ou de ruisseau

C'est mon cœur
Ou bien le leur
Et c'est la sœur
Ou l'inconnue
Celle qui n'est
Jamais venue
Celle qui est
Venue trop tard
Fille de rêve
Ou de hasard

Et c'est ma mère
Ou la vôtre
Une sorcière
Comme les autres

Il vous faut
Être comme le ruisseau
Comme l'eau claire de l'étang
Qui reflète et qui attend
S'il vous plaît
Regardez-moi je suis vraie
Je vous prie
Ne m'inventez pas
Vous l'avez tant fait déjà
Vous m'avez aimée servante
M'avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m'avez aimée putain
Et couverte de satin
Vous m'avez faite statue
Et toujours je me suis tue

Quand j'étais vieille et trop laide
Vous me jetiez au rebut
Vous me refusiez votre aide
Quand je ne vous servais plus
Quand j'étais belle et soumise
Vous m'adoriez à genoux
Me voilà comme une église
Toute la honte dessous

Ce n'est que moi
C'est elle ou moi
Celle qui aime
Ou n'aime pas
Celle qui règne
Ou qui se bat
C'est Joséphine
Ou la Dupont
Fille de nacre
Ou de coton

C'est mon cœur
Ou bien le leur
Celle qui attend
Sur le port
Celle des monuments
Aux morts
Celle qui danse
Et qui en meurt
Fille bitume
Ou fille fleur

Et c'est ma mère
Ou la vôtre
Une sorcière
Comme les autres

S'il vous plaît
Soyez comme je vous ai
Vous y rêvez depuis longtemps
Libre et fort comme le vent
S'il vous plaît
Libre aussi
Regardez je suis ainsi
Apprenez-moi n'ayez pas peur
Pour moi je vous sais par cœur

J'étais celle qui attend
Mais je peux marcher devant
J'étais la bûche et le feu
L'incendie aussi je peux
J'étais la déesse mère
Mais je n'étais que poussière
J'étais le sol sous vos pas
Et je ne le savais pas

Mais un jour la terre s'ouvre
Et le volcan n'en peux plus
Le sol se rompt
On découvre des richesses inconnues
La mer à son tour divague
De violence inemployée
Me voilà comme une vague
Vous ne serez pas noyé

Ce n'est que moi
C'est elle ou moi
Et c'est l'ancêtre
Ou c'est l'enfant
Celle qui cède
Ou se défend
C'est Gabrielle
Ou bien Eva
Fille d'amour
Ou de combat

C'est mon cœur
Ou bien le leur
Celle qui est
Dans son printemps
Celle que personne
N'attend
Et c'est la moche
Ou c'est la belle
Fille de brume
Ou de plein ciel

Et c'est ma mère
Ou la vôtre
Une sorcière
Comme les autres

S'il vous plaît
Faîtes vous léger
Moi je ne peux plus bouger

Écrit par : luzia | 16/03/2012

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