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Mémoire d'une errance

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286depardon_errance.jpgCe long corps décharné que l'on voyait durant des années au bord de la route, près du tunnel de Bossey, et qui faisait l'asphalte plutôt que le trottoir. Parfois, une voiture s'arrêtait au bord de la route, le temps de négocier, la femme montait, disparaissait  quelques heures, quelques jours, quelques mois  pour réapparaître et se planter au bord de cette route nationale, encore et encore,  fidèle au poste, par tous les temps. Neige, pluie, fournaise d'un soleil implacable qui s'acharnait sur ce corps longiligne qui finissait par épouser la ligne qui se déroulait imperturbable sous ses yeux . La route et elle ne faisaient plus qu'une.

Une légende finissait par entourer cette femme aux cheveux d'un blond délavé sur une peau mate et qui avait résisté à tous les climats et cela depuis plus de vingt ans.  Le temps passait, distrait sur ce corps en oubliant d'y marquer son empreinte ; seules les saisons le sculptaient au gré des intempéries, les passants la surnommaient la « femme au pont » , « la femme du tunnel », « la sorcière de la route », autant d'appelations pour donner un nom à cette chose vivante si improbable, si insaisissable.  Vue de dos, elle avait le corps d'une adolescente un peu maigre, lorsqu'elle se retournait vous découvriez le visage buriné d'une vieille femme,  à l'âge si incertain. La bouche sans dents s'était rétractée, repliée sur elle-même,  comme un poing rageur.

Parfois, une de ses répliques cinglantes parvenaient jusqu'à nos oreilles, elles circulaient d'une bouche à l'autre, de la boulangère, à l'épicier, de l'épicier à l'enseignant ; tandis qu'elle se lavait à la fontaine située sous les fenêtres du maire, il la pria de faire ses ablutions ailleurs. Elle lui répondit « Je m'occupe d'mon cul ! Tu t'occupes du tien ! » puis cette fois où un client mauvais payeur ne lui aurait  pas payé la passe , elle lui planta les dents, à l'époque où elle en avait encore, dans les testicules, il a dû, alors,  être hospitalisé.

Les enfants l'observaient, un peu sorcière assurément, avec les ans, elle finissait par parler toute seule ; en montrant du doigt le ciel comme pour prendre Dieu à témoin de sa déchéance, ou l'index pointait  la longue route qui n'en finissait plus, ce ruban de queue interminable. Parfois, lorsqu'on la croisait au magasin,  d'un signe discret, on faisait comprendre au vendeur que sa note de bouteille de whisky ou de cigarettes, c'était pour notre poche.  Elle ne s'en aperçevait même pas, elle haussait les épaules, en pensant qu'il devait y avoir maldonne, elle ne savait pas précisément comment et s'en foutait comme d'une guigne.

On s'interrogeait lors de grands de froid, de savoir où elle pouvait bien dormir, dans un foyer à Annemasse, sous les ponts aux jours meilleurs ? Tout chez elle tenait  du mystère et plus impénétrables encore les hommes qui faisaient appel à cette vieille femme presque sans âge. Chacun essayait dans cette tentative désespérée, d'aller au bout de lui-même, jusqu'au bout du néant. Allez, on pouvait lui donner 60-65-70 ans ? Elle lâchait d'une voix rauque et caverneuse, à l'attention des conducteurs obligés de s'arrêter à sa hauteur, en raison du stop, pour traverser la route nationale :  50 balles la pipe ! 100 balles l'amour !   C'était à l'époque du franc français. Elle vous sortait sa phrase comme un sésame pour ouvrir la porte d'un monde nébuleux, son univers à elle fabriqué de bout de désespoir en bout de détresse. Une vie longue comme une impasse !

Aujourd'hui, on peut la croiser encore, une tête perdue dans un corps en partance, une mousse verdâtre au coin de la bouche, elle n'a plus aucune dent, elle marmonne, un long monologue entre la route et elle, les hommes, eux, se sont enfuis. Elle déambule dans les rue, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même.Sa vie ne tient plus qu'à un fil, long comme une route infinie.

Elle aura marqué au moins deux générations d'enfants qui se souviendront de la « Sorcière » parfois pris de remords, ils se disaient Non ! Peut-être c'est une « Fée » déguisée en sorcière. Elle a nourri, sans le savoir, l'imaginaire des adultes et des enfants, exciter les espaces oniriques  qui sommeillent en chacun de nous. Un conte de fée urbain !

La fin est bientôt proche ! L'errance d'une vie qui s'achève sur un mystère, sur une interrogation emplie de doute  :  Fée ou Sorcière ?

Ah ! Les anges, là-haut, auront bien le choix :  une pipe ou l'amour ? Gratuit, parce que le Paradis , c'est offrir et recevoir l'Amour sans plus compter.

 

 

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Commentaires

  • ça m'a fait penser à cette chanson et poème

    http://www.youtube.com/watch?v=oi54soP9Dg4&feature=related

    Une sorcière comme les autres (1975)
    Auteure-compositrice-interprète: Anne Sylvestre
    Chanson magnifiquement reprise par Pauline Julien et plus récemment par Jorane.


    S'il vous plaît
    Soyez comme le duvet
    Soyez comme la plume d'oie
    Des oreillers d'autrefois
    J'aimerais
    Ne pas être portefaix
    S'il vous plaît
    Faîtes vous léger
    Moi je ne peux plus bouger

    Je vous ai porté vivant
    Je vous ai porté enfant
    Dieu comme vous étiez lourd
    Pesant votre poids d'amour
    Je vous ai porté encore
    A l'heure de votre mort
    Je vous ai porté des fleurs
    Je vous ai morcelé mon cœur

    Quand vous jouiez à la guerre
    Moi je gardais la maison
    J'ai usé de mes prières
    Les barreaux de vos prisons
    Quand vous mourriez sous les bombes
    Je vous cherchais en hurlant
    Me voilà comme une tombe
    Avec tout le malheur dedans

    Ce n'est que moi
    C'est elle ou moi
    Celle qui parle
    Ou qui se tait
    Celle qui pleure
    Ou qui est gaie
    C'est Jeanne d'Arc
    Ou bien Margot
    Fille de vague
    Ou de ruisseau

    C'est mon cœur
    Ou bien le leur
    Et c'est la sœur
    Ou l'inconnue
    Celle qui n'est
    Jamais venue
    Celle qui est
    Venue trop tard
    Fille de rêve
    Ou de hasard

    Et c'est ma mère
    Ou la vôtre
    Une sorcière
    Comme les autres

    Il vous faut
    Être comme le ruisseau
    Comme l'eau claire de l'étang
    Qui reflète et qui attend
    S'il vous plaît
    Regardez-moi je suis vraie
    Je vous prie
    Ne m'inventez pas
    Vous l'avez tant fait déjà
    Vous m'avez aimée servante
    M'avez voulue ignorante
    Forte vous me combattiez
    Faible vous me méprisiez
    Vous m'avez aimée putain
    Et couverte de satin
    Vous m'avez faite statue
    Et toujours je me suis tue

    Quand j'étais vieille et trop laide
    Vous me jetiez au rebut
    Vous me refusiez votre aide
    Quand je ne vous servais plus
    Quand j'étais belle et soumise
    Vous m'adoriez à genoux
    Me voilà comme une église
    Toute la honte dessous

    Ce n'est que moi
    C'est elle ou moi
    Celle qui aime
    Ou n'aime pas
    Celle qui règne
    Ou qui se bat
    C'est Joséphine
    Ou la Dupont
    Fille de nacre
    Ou de coton

    C'est mon cœur
    Ou bien le leur
    Celle qui attend
    Sur le port
    Celle des monuments
    Aux morts
    Celle qui danse
    Et qui en meurt
    Fille bitume
    Ou fille fleur

    Et c'est ma mère
    Ou la vôtre
    Une sorcière
    Comme les autres

    S'il vous plaît
    Soyez comme je vous ai
    Vous y rêvez depuis longtemps
    Libre et fort comme le vent
    S'il vous plaît
    Libre aussi
    Regardez je suis ainsi
    Apprenez-moi n'ayez pas peur
    Pour moi je vous sais par cœur

    J'étais celle qui attend
    Mais je peux marcher devant
    J'étais la bûche et le feu
    L'incendie aussi je peux
    J'étais la déesse mère
    Mais je n'étais que poussière
    J'étais le sol sous vos pas
    Et je ne le savais pas

    Mais un jour la terre s'ouvre
    Et le volcan n'en peux plus
    Le sol se rompt
    On découvre des richesses inconnues
    La mer à son tour divague
    De violence inemployée
    Me voilà comme une vague
    Vous ne serez pas noyé

    Ce n'est que moi
    C'est elle ou moi
    Et c'est l'ancêtre
    Ou c'est l'enfant
    Celle qui cède
    Ou se défend
    C'est Gabrielle
    Ou bien Eva
    Fille d'amour
    Ou de combat

    C'est mon cœur
    Ou bien le leur
    Celle qui est
    Dans son printemps
    Celle que personne
    N'attend
    Et c'est la moche
    Ou c'est la belle
    Fille de brume
    Ou de plein ciel

    Et c'est ma mère
    Ou la vôtre
    Une sorcière
    Comme les autres

    S'il vous plaît
    Faîtes vous léger
    Moi je ne peux plus bouger

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