28/12/2011

Argentine - Portrait d'un latin lover argentin

DSCN2727.JPGTôt levée après le carnaval nocturne des animaux, mon livre sous le bras du magnifique auteur Uruguayen, Carlos Liscano « L 'écrivain et l'Autre », je déambule dans le domaine de l'estancia où je loge, sous les magnolias en fleurs et les eucalyptus et  apprécie le doux balancement des roseaux du lac gris perle de Chascomús.

La cuisinière  m'invite à prendre le petit-déjeûner, le petit bout de femme énergique m'introduit dans un petit salon  où deux hommes sont déjà attablés. Ah ! Le piège, trop tard pour reculer,  c'est le principe de la maison, permettre aux  pensionnaires et aux invités de passage  de se rencontrer. Faisant bon cœur contre mauvaise fortune,  je  me résigne et  m'assieds. Un des deux hommes se lève, porte la main à son cœur, imite quelqu'un qui aurait la souffle coupé et s'exclame : »Quelle vision matinale, quel honneur de vous recevoir à notre table ! » . Devant cette scène toute théâtrale, un brin cornélien, je souris.  Il se présente, « Rodolfo » et me désigne son régisseur, un homme à la moustache taillée au sabre qui sourit  avec amusement des ronds de jambe du boss.  Rodolfo est propriétaire de l'estancia voisine et possède plus de mille têtes de bétail.

Tout en l'écoutant, j'étale précautionneusement mon dulce con lecce sur ma demi luna (un croissant) et observe rapidement par petits coups d'oeil furtifs mon interlocuteur. La cinquantaine au moins, des cheveux blancs, des sourcils en broussaille, blancs tournoyant comme des nuages au-dessus d'une paupière fatiguée. Des lèvres d'un rose fané qui ont tant embrassé et mal aimé, lèvres qui ont formulé tant de compliments, tant de doux mensonges.  Il chausse ses lunettes de soleil  en s'excusant, ses yeux bleus ne supportent plus la lumière et l'empêchent d'admirer « la divine » qui est à sa table. Je le console, la nature est bonne avec les humains, à un certain âge la vue baisse pour leur permettre de se concentrer essentiellement sur la beauté intérieure qu'ils ont réussi à thésauriser tout au long d'une vie.

Il porte un foulard en soie blanc, une chemise rose comme ses joues, un pantalon beige, des mocassins en daim . Il ne lui manque plus qu'une chevalière à ce descendant d'aristocrate espagnol. Il doit surveiller les peones et les gauchos s'occuper de ses bêtes depuis les sièges confortables en cuir de sa Bugatti.  Il raconte avoir appris quelques bribes de français grâce à son grand-père qui une fois par an se rendait à Paris pour y fréquenter ses maîtresses. Quant à lui, il préfère plutôt  Zürich pour ses coffres-forts, mais concilier les deux le ravirait.

Vous comprenez me dit-il : « je suis un latin lover,  et vous savez les Argentins sont de piètres maris, mais d'excellents amants, piètres parce qu'infidèles . »

Finalement, très content de lui, il me tend une carte de visite sur laquelle on peut lire son nom et prénom en grandes lettres italiques, rien de plus, ni numéro de téléphone, ni  adresse. Ces cartes de visite que les aristocrates désargentés tendaient au roi pour annoncer leur arrivée et quémander quelques services, quelques terres lointaines.

En quittant la table,   prêts à retourner à Buenos Aires, tous deux m'embrassent, ce qui est fréquent en Argentine de s'embrasser sans forcément bien se connaître,  c'est comme lorsqu'ils vous tendent la paille du maté qu'ils  sirotent et partagent  volontiers.

Après leur départ, enfin seule, je songe à ces estancias de riches pour qui ce ne sont que des passe-temps favoris, des estancias-alibis avec quelques maîtresses frivoles.  Tandis que Madame reste à la capitale fédérale faire du shopping, du fitness et du lifting et ingurgite quelques telenovelas par jour ( séries TV, véritable fléau qui  touche toute l'Amérique du Sud).  Elle ferme les yeux et tend la facture. Monsieur après avoir monté quelques chevaux durant le jour, finit,  le soir,  par monter des juments à la longue crinière soyeuse et à hauts talons rouges, sur un air de tango . Elles apprennent tout sur l'art d'élever des bovins tandis que l'épouse sait précisément combien cela rapporte. Et dans les deux cas notre éleveur du dimanche se transforme en distributeur de billets de banque.

Ainsi va la comédie humaine ! Notre latin lover argentin est dans le fond si humain, si tragiquement humain.

 

 

27/12/2011

Argentine - Chascomús ou le charme de la campagne

DSCN2558.JPGAprès quelques jours à Buenos Aires, me voilà arrivée à Chascomús qui signifie "eau très salée" en Araucanien et qui est une  région située à 150 Km au sud de la capitale fédérale. Les Argentins voyagent beaucoup en bus,  véritables salons roulants qui sillonnent tout le pays et qui reste une des meilleures façons de découvrir le pays et ses plaines à perte de vue , ses immensités désertes tachetées de brun ou de noir, des bovins qui ruminent et qui semblent figés dans le décor. Parfois une estancia est plantée au milieu de nulle part sur un domaine aussi grand que le Canton de Genève.

 

 

 

 

DSCN2554.JPGRésidant dans une estancia  datant du milieu du XIX ème siècle, je tombe sous le charme et la nostalgie de  cette ambiance surannée.  Enfilade de vieux salons aux meubles rutilants et frottés au miel d'abeilles, de hauts plafonds aux poutres apparentes, broderies et vieilles dentelles accueillent une vaisselle dépareillée aux couverts en vieil argent usés par le temps. Une odeur de choses anciennes plane dans toute la propriété. Le soir, nous mangeons avec les autres pensionnaires  autour de la même table, sous le regard sévère des ancêtres accrochés au mur et surtout sous celui ,  impitoyable,  de la cuisinière qui guette le moindre faux bond à un de ses plats mitonnés amoureusement durant  l'après-midi.

Les deux autres convives sont des comédiens,  venus séparément et accompagnés de leurs proches et tous deux d'origine italienne. L'actrice argentine a reçu un prix au Festival de Berlin pour le meilleur rôle féminin. L'acteur apparaît dans les  publicités. Nous engageons une conversation passionnante sur la crise, pour l'actrice, la crise a eu du bon. Selon elle, on vit mieux aujourd'hui qu'avant 2001. Il y a plus de travail surtout dans son milieu contrairement à ses confrères et consoeurs qui galèrent en Europe et qui stressent. Même dans leur jeu d'acteurs , selon elle, cela se ressent, ce manque d'érotisme et de sensualité; cette hyperactivité qui rend tout si superficiel. Depuis la crise et la chute du pesos, de nombreux producteurs outre-atlantiques  tournent leurs films en Argentine, tourner dans un décor européen au prix du pesos argentin vaut effectivement le déplacement.

Elle est surprise de l'engouement pour le Che Guevara auprès des jeunes en Europe et qui le portent sur leur T-shirt sans comprendre l'idéologie derrière le portrait. Il est vrai que pour l'actrice, nous manquons de modèles en Europe ce qui ne manque pas en Amérique latine. Les  Che, Morales, Hugo Chavez, Evita Peron, des figures marquantes. En  réalité, en Argentine, Maradonna, le joueur argentin a largement supplanté le Che.

DSCN2623.JPG

Dormir dans une estancia  tient de la gageure. On a l'impression qu'une maîtresse d'école vous a mis la cassette à fond le volume de "Reconnaître les animaux de la ferme". Aboiement de chiens, hennissement de chevaux, caquètement d' oies, des milliers de cris d'oiseaux à l'aube naissante, doux chants bientôt recouverts par un puissant cocorico d'un coq à la voix enrouée qui parait se faire castrer sur le vif dans cette cour des miracles.  Tout cela sur fond de "zzzzzzzzzz" de moustiques qui la nuit durant ont tournoyé au-dessus de votre tête avec de réguliers et parfaits piqués, à rendre jaloux les meilleurs escadrons militaires héliportés,visant sans jamais manquer leur cible, le seul carré de chair que vous avez omis de protéger. Les grenouilles qui la veille recouvraient le parterre de gazon autour de la maison et qui ont joyeusement coassé formant un choeur puissant  ont disparu, également les lucioles qui pareilles à des elfes semblaient cligner des yeux dans la nuit, des yeux brillants et étincelants qui s'ouvraient et se fermaient dans une nuit noire, avec au-dessus, une voûte céleste scintillante et bienveillante et si méconnaissable sous ces tropiques.

 

Crédit photos Julia Chraïti-Martin

25/12/2011

L'infini brun du Rio de la Plata

Provincia_de_Buenos_Aires_-_Martínez_-_Río_de_la_Plata.jpgSe rendre en Uruguay depuis le port de Buenos Aires est un jeu d'enfant. Il suffit de prendre le ferry express et en une heure vous vous retrouvez à Colonia del Sacramento, ancienne colonie portugaise.  Un bourg charmant, où les restaurants vous proposent soit de la viande, soit du poisson, soit de la fondue au fromage.

En quelques heures, vous avez fait le tour de cette ville pittoresque; son phare, son église, ses places ombragées, ses généreuses bougainvillées qui grimpent paresseusement  le long des murs ocres, des pavés ancestraux  rendent la balade malaisée.

Sur le trajet de retour vers Buenos Aires, j'ai le nez collé contre la vitre du bateau. J'observe le Rio de la  Plata, immense estuaire qui constitue l'embouchure des fleuves Parana et  Uruguay et long de 250 kilomètres. Ses eaux chargées d 'alluvions fines les brunissent ou les jaunissent selon,  cet estuaire large comme une mer offre plutôt un spectacle affligeant, tout est agité, en soubresauts, on croirait le dos d'un ours qui frénétiquement musarde dans la ruche d'une abeille.  Tout n'est que mouvements rapides, vaguelettes courtes et nerveuses.

Ce paysage insolite pour mes yeux de néophyte fraîchement débarquée heurte mes univers intérieurs nourris d'horizons bleus, de mers turquoises, de Bosphore céruléen, de bleu du Nil, d'Océans aigues-marines ou  de beau Danube bleu, des tableaux  nourris de ciel flamboyants, de soleils incandescents qui plongent s'enivrer de la douce lumière des mers et des fleuves.

Habituée à ces célestes épousailles entre ciel et mer, je contemple cette ligne brune à l'horizon avec stupéfaction. Mes repères  esthétiques explosent, plus rien ne résiste face à ce spectacle affligeant, mes points d'ancrages se désagrègent. Cette ligne brune qui dessine un trait parfait au loin,  là-bas , offre, en observant davantage,  sur les côtés une légère inclinaison, l'orbite terrestre sans doute et qui nous ramène  à notre "sphéritude".

En regardant le Rio de la Plata,  large comme une mer, j'avance telle une funambule sur la ligne d'un horizon infini; une équilibriste qui appréhende ce nouveau décor en posant de nouveaux pas  sur ce fil brun collé au bleu du ciel.  Un paysage à la puissance esthétique qui contraint à  voir autrement, une force si profonde que le voyage intérieur ne cesse plus depuis cet infini brun du Rio de la Plata.

24/12/2011

Buenos Aires « cartonne »

DSC01589.JPGBuenos Aires - Installée depuis quelques jours dans le quartier-bohème artiste de San Telmo, j'observe avec attention, les porteños,   plus de 12 millions d'habitants pour une des plus grandes métropoles du monde , mais la capitale très étendue offre un cadre de vie plutôt agréable.

A quoi ressemble précisément un Argentin ? C'est un véritable défi que d'y répondre d'une traite. L'Argentine est un creuset multiculturel, héritière des flux migratoires liés  aux  bourrasques de l'Histoire européenne qui les ont poussés jusqu'aux rivages si lointains.  L'arrivée des Espagnols, le massacre des Indiens (votre interlocuteur argentin vous le mentionne toujours comme une ancienne culpabilité qu'il traîne comme une vieille casserole  encombrante) l'arrivée massive des Européens fuyant la deuxième guerre mondiale ou se cachant en Amérique Latine . Maintenant, c'est l'arrivée massive des Boliviens qui profitent des soins gratuits et des  études universitaires à l'œil qui exaspèrent les Argentins . Un Argentin lucide me faisait la réflexion suivante :"On ignore la pauvreté qui finit par frapper un jour à votre porte!"

On plonge dans un matériau humain aux mille composantes. Il en résulte que votre chauffeur de taxi est d'origine sicilienne et comme en Sicile,  il oublie de mettre le compteur en marche.  Le vendeur de saucisson et de fromage au marché de San Telmo est d'origine française par son grand-père né à Pau, la ville des parachutistes demandé-je ? Non ! Il se redresse , fièrement, tous ergots dehors, c'est la ville de Henri IV . Je ne discute plus le choix des références de la ville, c'est son histoire, il a été nourri avec des légendes de sang royal plutôt que des  faits d'armes par l'ancêtre  français.

En face chez Habibi, cocina arabo, c'est un Palestinien qui a ouvert un restaurant genre caverne d'Ali Baba . Voilà un peu une brève esquisse de cette population argentine, une Argentine qui reste au demeurant profondément attachée à ses racines européennes et qui semble moins tournée du côté des Etats-Unis.

Mais eux tous parlent cette langue magnifique, un espagnol enrichi du "Che" musical, chamarrant la langue d'un charivari de doux chuintements qui font chavirer les coeurs et charment les sens. Un "Che" qui est devenu le surnom de Ernesto Guevara, clin d'oeil cubain à cette particularité de la prononciation argentine où tous les sons en "lle" sont embellis en che.

En fin de journée, il est intéressant de découvrir « los cartoneros », ces hordes de pauvres qui avancent dans les rues en tirant des charrettes derrière eux, ou des caddies vides et qu'ils rempliront de récupération de déchets à recycler et qu'ils  revendront au kilo. Ils plongent dans les containers de détritus, ils les explorent, les farfouillent, les trient, les exploitent de fond en comble, transformant les rues en chantier ouvert et recouvert de détritus de toutes sortes . On a vu ce phénomène apparaître après  la crise de 2001,  fidèle a la tradition sud américaine, los cartoneros sont organisés en syndicat puissant de recyclage de déchets. Les  habitants trouvent cela un peu gênant mais surtout très utile pour les pauvres et le recyclage, dans le fond c'est écolo.

Le matin tout le monde  balaie , récure, frotte devant son entrée, à grands coups de baquets d'eau pour faire oublier le passage des cartoneros , il ne nous reste plus qu' à  éviter d'en ramasser  plein les jambes . D'un pas alerte, je me dirige vers la librairie "Le Rufiano melancolico" qui regorge de livres dont de vieilles éditions françaises ramenées par les premiers migrants et vendus pour une bouchée de pain.

DSC01565.JPG

 

Une autre activité tout aussi intéressante est la promenade des chiens par des promeneurs attitrés, un métier comme un autre, cinq laisses de chaque côté, la dizaine de chiens se laissent traîner, ils sont collés les uns aux autres, disciplinés, ni aboiement, ni agitation. On croirait une sortie de crèche canine.

On se plaît à imaginer leur maître en regardant le style de chaque  bête. Dos voûté pour l'un, démarche fière pour un autre, tiens celui-là avec ses airs de caniche de salon, une chaîn e dorée au cou. Je leur préfère les bandes de chiens errants avec leur air canaille  qui déambulent comme un groupe de soudards évitant les voitures, titubant,  zigzaguant, excédés par la circulation .

 

 

JOYEUX NOËL A TOUS !

 

Photos D. Chraïti

 

12/12/2011

La Religion, Facteur de Paix (épilogue)

world-religions-11[1].jpg«On peut résister à l'invasion d'une armée, pas à celle d'une idée dont le temps est venu», dit Victor Hugo. Peut être le temps est venu de  mettre en valeur et en action la religion, les religions, toutes, en tant que forces de  paix, peut-être. Car toutes les forces de paix sont nécessaires et bienvenues dans ce nouveau millénaire.

La conférence-débat :"LA RELIGION, FACTEUR DE PAIX", organisée et modérée, avec respect, par deux laïcs dont au moins un agnostique, pour écouter les avis de personnes de foi profonde de plusieurs religions, nous a semblé un petit signe prometteur de cette direction bien réelle mais d'habitude négligée. Les penseurs de religions différentes se rencontrent amicalement et régulièrement mais on en entend rarement parler.

Djemâa Chraïti a rappelé dès le début de la conférence que l'essence du laïcisme - comme nous le concevons - est de respecter toutes les religions, notre but étant de faire appel aux valeurs universelles, communes que nous partageons.

Faute de pouvoir résumer en quelques lignes une heure et demie de la conversation riche et chaleureuse voici quelques idées que nous avons retenues :

Genève est une place exemplaire, où des religions se rencontrent; creuset de connaissance réciproque et d'entente amicale.

La religion est quelques chose de transcendant qui nous élève et  par cela peut nous réunir tous, avec nos différences. C'est par cela que la religion peut être un facteur de paix.

Pourquoi les religions seraient-elles facteur de guerre ? Parce que tout en étant canaux de spiritualité - et en cela on se reconnaît -en même temps,  elles forgent des identités potentiellement meurtrières. Chaque identité se considère comme évoluant  dans la pureté et rejette les autres dans l'impureté et dans l'inhumanité. Paix ou guerre ? Chacun doit rester dans sa maison,  mais chacun doit crever le toit, pour nous rencontrer tous en haut. Non pas nier son identité mais l'accroître et la transcender. Belle métaphore, on ne rentre pas dans la maison de l'autre pour juger de ses rituels, mais on se rencontre sur un plan spirituel.

La « tolérance » est  le relativisme, la relativité où tout se vaut, où toutes les valeurs sont égales... comment expliquer aux jeunes et pratiquer cela ? A cela des intégristes préfèrent des convictions fortes « qui coupent comme un couteau dans le beurre » Il faut faire attention à cette idée. Comment se battre avec l'intolérance  à armes égales ? L'arme pour lutter contre  l'intégrisme est la profondeur spirituelle. En générale,  les intégristes sont d'une grande superficialité spirituelle, fermée en coquille et en dogme avec peu de chose à l'intérieur, coquille vide. Pour  contrer cela, nous sommes obligés d'approfondir nos racines spirituelles et les transmettre à la jeunesse. Les grands mystiques de toute religion se rencontrent de même que les grands penseurs et théologiens. Tolérance peut-être, mais basée sur des racines profondes.

L'intolérance se nourrit aussi d'ignorance. Quand on se connaît comme nous ici on est absolument fasciné par l'autre. Loin de perdre sa spiritualité propre on la comprend mieux. Nous avons des conflits aussi parce que les religions sont des systèmes identitaires et de pouvoir. Souvent des conflits « religieux » n'ont rien à voir avec la religion mais avec l'identité et l'instrumentalisation politique.  En chaque religion il y a des gens qui se sentent bien dans leur peau et ceux là ont plaisir à rencontrer une autre foi ; il y a aussi de gens qui se définissent en rejetant autrui. Ceux-là se rallient volontiers à l'extrême droite politique.

Le mot « tolérance » est suspect ; je suis tolérant parce que je suis mieux.

Tolérance est un mot auquel il faut renoncer pour aller vers le respect. Pour cela on ne reste pas seulement chez soi, on sort pour rencontrer les autres et les connaître. L'autre est quelqu'un comme nous. Croyant ou non c'est un être humain. La religion ne m'invite pas à détruire mais à connaître et à reconnaître. L'identité est dépassée dans la spiritualité. La liberté et la dignité sont les mêmes pour tous. L'Islam, même si il est mal perçu et tiraillé aujourd'hui, est une manière de vivre qui invite à la paix, une paix qu'on construit en soi ; si ce travail n'est pas fait en soi, il est impossible de le faire avec les autres. La relation de paix est une relation entre égaux. L'identité nous encre à la terre au point où l'esprit lui-même devient prisonnier, sans espace pour s'élever.

Les religions sont une force de la paix parce qu'elles sont faites pour la paix. Une question qui se pose est comment faire parler les religions les unes avec les autres pour obtenir ensemble une voix puissante et commune de paix, basée sur leur autorité morale réunie. Pour cela les personnes présentes semblent d'accord sur le fait qu'il est nécessaire de  passer d'une tolérance parfois hypocrite à un authentique respect, basé sur la connaissance réciproque, reconnaissant que là-haut les valeurs spirituelles sont les mêmes. La question pratique de chaque jour est comment construire entre humains pratiquant leur religion ce respect mutuel.

La communication publique dessert les religions. Quand on parle la parole commune des religions ceci a peu d'écho. Mais le dialogue existe, les échanges se font.

Quand l'homme s'enferme dans une idéologie, quelle qu'elle soit, laïque ou religieuse, ce qui est différent est combattu. Ce n'est pas la religion ou la laïcité qui génèrent le conflit, c'est l'idéologisation de la religion ou de la laïcité. Les idéologies sont toujours universelles, des formes d'universalisme violent.

Une cause de la xénophobie est de ne pas être sûr de soi-même ; ne plus avoir peur de notre propre identité nous ouvre aux autres.

S'il s'agissait de choses aussi simples que d'écrire des règles (de respect) pour finir les guerres on l'aurait fait depuis longtemps ; c'est beaucoup plus compliqué que cela. « Y a ka ! » est un danger, une simplification illusoire.

Un exemple d'expression de spiritualité ouverte est l'Appel de Genève : des représentants des religions et civils ont été invités à signer un appel à respecter l'autre sans se profiler  sur notre identité religieuse ou humaniste. Les rencontres d'Assise initiées par le Pape Jean-Paul II sont une belle occasion d'inviter des gens de différentes traditions religieuses. Le Pape Benoit XVI a convié cette rencontre pour la troisième fois en Octobre : cette fois-ci,  était invité un philosophe, pour représenter les non croyants. La Plateforme Interreligieuse de Genève a été créée en 1992 pour travailler cette identité ouverte en lien les uns avec les autres. Ces débats permettent de souligner les désaccords et les vues différentes.

Quant à nous,  les deux modérateurs, votre servante en personne et Ioan Tenner,  qui cultivons avec tant d'art et finesse et enthousiasme la laïcité et l'agnosticisme, ce fut une leçon renouvelée de  modestie; la religion des autres doit forcer au respect. La quête de l'absolu, les valeurs spirituelles sont des démarches intérieures qui méritent d'être traitées avec  égards et surtout avec beaucoup de respect. Nous espérons voir se multiplier ce genre de rencontres publiques où les religions se montrent en toute simplicité et humanité ; même si les choses sont, comme d'habitude, beaucoup plus compliquées et profondes que cela. Oui, on le sait, « Le puits du passé est très profond. Ne devrions-nous pas dire qu'il est sans fond ?" Et pourtant, les humains, ici sur terre, doivent en boire chaque jour à petites gorgées....

PS : Ioan Tenner a écrit quelques lignes sur ce sujet qui le préoccupe beaucoup :

http://wisdom.tenner.org/1/post/2011/12/religion-a-force-...

 

Remerciement aux participants à notre conférence :

Helen Quelen - Assistante pastorale dans l'église catholique chrétienne et membre du comité de la pateforme interreligieuse

Mac Comish - Pasteur protestant , membre du comité de la plateforme interreligieuse et  Fondateur de l'Association de l'Appel Spirituel de Genève avec Monsieur Jean-Claude Mokry et Monsieur Hafid Ouardiri http://www.aasg.ch/

Hafid Ouardiri - A participé à la construction de la Mosquée de Genève et est son ancien porte-parole - Directeur fondateur de la Fondation Entre-Connaissances. Membre de la plateforme interreligieuse et de l'Appel Spirituel de Genève  http://www.fec-geneve.ch/

Marc-Rafaël Guedj - Rabbin, ancien Grand Rabbin de Metz et de Moselle et ancien grand Rabbin de Genève , directeur et fondateur de la Fondation Racines et Sources  http://www.racinesetsources.ch/

Jean-Claude Mokry, prêtre de l'Eglise catholique chrétienne (Paroisse St Germain, paroisse au Grand-Lancy) , ancien président du rassemblement des Eglises des communautés chrétiennes de Genève, ancien président de la Plateforme interreligieuse.

Tous membres de  http://www.interreligieux.ch/accueil.php

Béatrice Murebwayire organisatrice de la conférence et porte-parole de l'Académie de la Tolérance Alcazar.

Ioan Tenner - Comme Ulysse, a déclaré avec toute modestie qu'il est Personne et présent en tant que agnostique  qui ne croit pas en Dieu. Modérateur

Djemâa Chraïti - Co-présidente et fondatrice de l'Académie de la Tolérance  Alcazar et modératrice.

09/12/2011

Révolutions arabes : quel printemps pour les femmes ?

Sans titre.JPGDans le cadre des Journées Internationales des Femmes de la Méditerranée organisées à Valencia les 1-2-3 décembre,  par l'association Taula Civica del Sur del Mediterraneo et auxquelles j'ai participé, j'ai eu l'occasion de rencontrer la très engagée Sonia Dayan-Herzbrun que j'invite sur ce blog en publiant l'intégralité de son intervention. (Les autres interventions suivront)

Mme Sonia Dayan-Herzbrun est professeur émérite à l'Université Paris Diderot-Paris 7

  "Aussi différentes qu'elles soient les unes de autres, les révolutions arabes qui, depuis les derniers jours de l'année 2010, secouent les pays qui s'étendent du Golfe Persique  à l'Océan Atlantique, expriment chacune à sa manière une aspiration profonde à la démocratie, c'est à dire à la participation de tous et de toutes au débat public et aux prises de décision concernant la collectivité. Elles soulèvent donc, parmi bien d'autres questions, celles de la présence active des femmes dans l'espace politique, leur aspiration à une véritable citoyenneté et donc à la possibilité d'être présentes et visibles dans les instances de pouvoir.  L'autoritarisme des régimes enplace jusqu'alors dans la quasi totalité des pays arabes n'a jamais permis, aux hommes, pas plus qu'aux femmes, l'exercice d'une véritable citoyenneté pourvue de droits dignes de ce nom, en dépit de l'existence de parlements élus. Mais le rapport des femmes à l'Etat a été marqué au Proche comme au Moyen-Orient à la fois par la place que la religion et la famille y ont occupée dans la constitution même de la citoyenneté. Comme le remarque la sociologue libanaise Suad Joseph, « Dans la plupart des Etats du Moyen-Orient, le citoyen, comme sujet légal, a été constitué à travers son appartenance à une communauté religieuse, l'identité religieuse étant alors institutionnalisée en tant qu'identité politique »[1]. Le caractère profondément patriarcal des institutions religieuses, tant musulmanes que chrétiennes et juives, a donc marqué la construction de la citoyenneté, les hommes devenant pleinement citoyens parce que chefs de familles patriarcales. L'existence dans beaucoup de pays de la région de codes de statut personnel, conforme aux préceptes religieux, et souvent en contradiction avec les droits politiques formellement accordés aux femmes, en est l'une des manifestations les plus marquantes. Ainsi, jusqu'à la réforme de 2005 du code de la famille algérien, une femme pouvait être ministre ou ambassadeur, mais devait avoir l'autorisation de son mari pour quitter le territoire national.

 

Actrices effacées de l'histoire

            Avant la mise en place des Etats qui ont succédé à la période coloniale, les femmes ont été fortement impliquées dans les divers mouvements de lutte contre la colonisation. Elles ont cependant souvent disparu des récits et des comptes rendus faits par des hommes, journalistes ou historiens, et au mieux leur rôle a été largement minoré. Elles ont été réduites, dans ces divers propos, à des rôles d'auxiliaires, d'informatrices ou d'agitatrices, et très généralement d'instruments aux mains des hommes. La vision orientaliste, qui prévaut encore trop souvent, ne les désignait que comme des victimes soumises à la domination des hommes qui les entouraient, sans initiative propre. C'est le mérite des historiennes, sociologues et anthropologues féministes, que d'avoir redonné un nom et parfois un visage, à ces actrices effacées de l'histoire. Il n'en demeure pas moins que les femmes sont restées très absentes des lieux centraux du pouvoir. Jusqu'à présent le pouvoir, dans le monde arabe, s'est toujours décliné au masculin[2]. On ne peut imputer au seul l'Islam la cause de cette exclusion. L'exemple des pays musulmans d'Asie, comme l'Indonésie, le Pakistan ou le Bengladesh[3], où des femmes ont été et sont encore chefs d'Etat, suffit à le démontrer. Au Proche et au Moyen-Orient, les femmes exercent encore souvent leur influence sur les prises de décision à travers les liens de l'intime et du familial. L'exemple le plus criant est celui de Leila Trabelsi, l'épouse de  Zine El Abidine Ben Ali, le président tunisien déchu et de son clan tellement honni. D'une manière générale ces épouses ont toujours été l'objet de suspicion voire de franche hostilité, qu'il s'agisse de Jihane El Sadate, bien plus populaire à l'étranger que dans son propre pays, de Suzanne Moubarak, ou de Souha Arafat. En Syrie, les femmes du clan El Assad sont elles aussi  supposées tirer  dans l'ombre les ficelles du pouvoir, et parfois en rivalité les unes avec les autres, qu'il s'agisse d'Anissa Makhlouf, la veuve de Hafez, de Bouchra, la sœur de Bachar, le président actuel, ou de son épouse Asma.

Le Féminisme d'Etat

 Toutes ces femmes, dont la plupart ont fait des études universitaires, et doivent leur réussite sociale autant à leur intelligence[4] et à leur habileté qu'à leur charme, sont les représentantes et les porte-parole de ce que l'on appelle le « féminisme d'Etat ». Nombreux on été, en effet, dans le monde arabe comme ailleurs, les Etats qui ont affiché le souci de lutter contre les discriminations dont les femmes sont l'objet, sans prendre les mesures concrètes, par exemple en matière de scolarité ou de santé, permettant d'améliorer les conditions  de vie de la majorité des femmes vivant dans les pays concernés. Les organisations et les réunions officielles s'y multiplient, et les épouses, les veuves, parfois les sœurs des chefs d'Etat y apparaissent sous le feu des projecteurs. Léila Trabelsi a été ainsi désignée, en 2009, comme présidente de l'Organisation de la femme arabe (Arab Women Organization), créée en 200 au Caire, à l'initiative de Suzanne Moubarak, avec le soutien de la fondation Hariri et de la Ligue arabe. Le conseil exécutif de cette organisation comprend toutes les « premières dames » arabes ou leur représentantes. Ainsi Léila Trabelsi a-t-elle succédé dans la fonction de présidente à la princesse Cheikha Fatima Bint  Mubarak al Ketbi, veuve du fondateur des Emirats Arabes Unis. Quant à l'épouse du roi du Bahrein, la princesse Sabeeka Bint Ibrahim Al-Khalifa, elle est présidente du conseil supérieur de cette même organisation. Les sœurs du roi du Maroc, ainsi que son épouse, sont elles aussi très présentes dans ce type de manifestations.

 

Femmes d'exception

            Néanmoins, il est arrivé que de façon très exceptionnelle, une femme prenne la direction d'un mouvement politique ou joue le rôle de leader d'opinion. Ce fut le cas de l'égyptienne Zaynab al-Ghazali, fondatrice en 1936 de l'Association des Femmes Musulmanes. Son activité politique auprès des Frères Musulmans, après la mort de Hassan Al-Banna lui valut d'être condamnée à vingt-cinq ans d'emprisonnement sous le régime nassérien. Elle fut cependant graciée par Sadate.[5] On peut citer aussi le nom de l'algérienne Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des Travailleurs, une organisation trotskyste, et candidate aux élections présidentielles de 2009.  D'une manière plus courante, là où les institutions le permettent, parce que le droit de vote ainsi que celui d'être éligible, leur a été octroyé[6], quelques femmes parviennent à devenir députées ou même ministres. Dans certains pays, comme l'Irak, dont le parlement comportait en 2008 25,5% de femmes, les chiffres sont supérieurs à ceux de la France (18,5% en 2007). Aux dernières élections tunisiennes, elles représentaient 22% des parlementaires. Au Koweit, les quatre femmes (dont une ancienne ministre) qui ont été pour la première fois élues en 2009, représentent 8% des députés. Le Maroc arrivait en 2008 en tête des pays arabes, avec 19% des postes ministériels attribués à des femmes. Cette attribution de responsabilités à des femmes, souvent parce qu'elles bénéficient du prestige ou du statut d'un homme, comme c'est en partie le cas pour la députée libanaise Bahia Hariri, correspond à la volonté d'afficher, y compris dans les discours, une modernité conforme aux normes véhiculées par les médias internationaux. Elle n'est ni le signe ni même le signal d'une amélioration du sort de la moyenne des femmes. Quand certaines femmes d'exception parviennent du fait de leurs qualités propres à des positions politiques en vue, elles ne travaillent guère à faire avancer le droit des femmes. On peut, à ce propos, citer le nom de Khalida Toumi, actuelle ministre de la culture en Algérie, militante féministe lorsqu'elle s'appelait encore Khalida Messaoudi, qui n'a pas émis la moindre protestation publique lors de la très timide révision du code de la famille en 2005. Quelques unes cependant ont fait exception telle la tunisienne Radhia Haddad, membre du Néo Destour, élue députée  tout de suite après l'indépendance, sans doute l'une des toutes premières femmes du monde arabe à occuper une telle fonction, qui fut condamnée en 1974 à une peine de prison avec sursis, quand elle osa s'opposer à Bourguiba.  Présidente pendant quinze ans de l'Union Nationale des Femmes de Tunisie, elle avait milité en faveur de la scolarisation des femmes et de leur accès au travail de façon à parvenir à l'autonomie financière. 

 

            En dépit de cette faible présence dans les instances politiques et de codes législatifs très contraignants, à l'exception notable de la Tunisie, les femmes sont devenues de plus en plus actives et visibles dans l'économie, la sphère littéraire, les media, la société civile. Même en Arabie Saoudite, les femmes  ne se contentent pas d'être romancières, universitaires ou médecins ; elles entrent aussi dans le monde des affaires, et y sont même encouragées.[7] Les associations aux buts très divers qui se multiplient un peu partout, rassemblent des femmes qui sont loin de toutes appartenir aux élites. Elles peuvent être articulées à des mouvements ou à des partis politiques, mais ne le sont pas nécessairement, et peuvent aussi réunir des femmes qui se revendiquent de l'islam.[8] Qu'elles soient exclusivement féminines, qu'elles soient dirigées ou non par des femmes, ces associations, dans toute leur diversité, ont joué un rôle important de formation à une activité collective susceptible de se dérouler en public. C'est ce que le jargon international nomme empowerment. On a pu, à juste titre, critiquer la captation des mouvements des femmes du monde arabe par les organisations internationales au détriment d'organisations localement ancrées qui émaneraient des sociétés elles-mêmes et qui, de ce fait, pourraient être bien davantage critiques des pouvoirs en place.[9] En favorisant, notamment par les financements, la formation de ces associations, en rompant avec les anciennes pratiques où les rapports de genre étaient invisibles, les organisations internationales ont cependant participé à cette mise en valeur publique des femmes.

 

            La présence massive des femmes dans les révolutions arabes peut donc se comprendre à partir de l'histoire politique des femmes dans cette région du monde, mais aussi dans le contexte très contemporain.  Du Bahreïn au Yémen, en passant bien sûr par la Tunisie, l'Egypte ou la Syrie, elles participent en grand nombre aux manifestations et aux grèves. Elles prennent la parole, sur les blogs, mais aussi publiquement. L'universitaire américain Juan Cole a consacré, sur son blog, un article aux milliers de femmes yéménites qui manifestaient en avril 2011 à Manama en criant « Nous ne nous tairons pas » pour protester contre le  Président Ali Abdullah Saleh qui prétendait condamner au nom de l'islam la mixité des manifestations publiques, l'accusant d'attenter à leur honneur. Toutes ces femmes qui  s'emparent, avec les hommes, de la place publique, assument le risque d'être blessées, tuées, comme la chanteuse Sally Zahran sur la place Tahrir, ou emprisonnées. Dans un reportage consacré aux femmes chiites, au Bahrein, Nathalie Gillet[10] décrit ainsi une vingtaine de femmes en abaya noire rassemblées à côté d'hommes, à Bilad al Qadeem, dans la banlieue de Manama, et criant « Hamad dégage » (Hamad II al Khalifa étant l'actuel roi du Bahreïn). Des policiers surgissent, tirent et une femme est blessée. La forte répression, soutenue par le régime saoudien, est en effet très forte. Une institutrice d'une cinquantaine d'années raconte qu'elle a été dénoncée par un collègue pour avoir participé à une grève. Elle a été arrêtée, dans son école, début avril, et elle peut montrer à la journaliste les traces des tortures qu'elle a alors subies. Suheir Al-Atassi, chez qui se réunissait l'opposition intellectuelle syrienne au lendemain du printemps de Damas, a été parmi les militants et les militantes pacifistes arrêtés à Damas. C'est peut-être en raison de son appartenance à une importante famille sunnite qu'elle a pu être libérée, mais depuis elle est entrée en clandestinité. En Lybie, dans le Djebel Nefoussa, les femmes se mobilisent aussi. Elles doivent saisir l'occasion d'acquérir les mêmes droits que les hommes", déclare l'une d'entre elles.[11] Mais dans cette région peuplée majoritairement de Berbères, l'affirmation d'une identité étouffée sous le régime de Khadafi est une priorité, et la création d'associations locales pour les droits des femmes berbères est présentée comme un acquis de la « révolution ».

 

            Par leur comportement aussi bien que par leurs déclarations, les femmes des révolutions arabes défendent cependant le plus souvent  des valeurs communes, qui ne sont plus ni masculines ni féminines : l'honneur, la dignité, les droits humains. La jeune journaliste égyptienne Asmaa Mahfouz avait, le 18 janvier, appelé dans une vidéo diffusée sur son blog, à aller manifester le 25 sur la place Tahrir. « S'il nous reste de l'honneur, disait-elle, si nous voulons vivre sur cette terre dans la dignité, nous devons aller manifester le 25 janvier, exiger nos droits, nos droits humains fondamentaux...Tout le gouvernement est corrompu - le président est corrompu, les forces de sécurité le sont aussi... Si vous restez chez vous, vous mériterez ce qui vous arrivera ». Asmaa Mahfouz est devenue un peu plus tard une des fondatrices du mouvement du 6 avril. La rupture est depuis longtemps consommée avec le féminisme de façade des régimes autoritaire. Nawal El Sadawi, féministe de renommée internationale, a tenu elle aussi, en dépit de ses soixante dix-neuf ans, à rejoindre les manifestants sur la place Tahrir. Dans les déclarations qu'elle a faites à la presse, elle affirme lutter ainsi contre toutes les discriminations. « Nous revendiquons la justice, la liberté et l'égalité, une véritable démocratie et une nouvelle constitution, plus de discrimination entre les hommes et les femmes, entre musulmans et chrétiens. Nous voulons changer de système ». En Tunisie, bien avant décembre 2010, des organisations comme l'Association des Femmes Démocrates ou la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme où les femmes sont nombreuses, ont mené  de front, et sans concession, le combat pour la démocratie et pour les droits des femmes, inséparables des droits humains en général. La chute du régime Ben Ali leur permet d'avancer à visage découvert, sans crainte des persécutions et du harcèlement dont elles étaient l'objet. En Egypte, une coordination d'organisations de femmes réclame dès la fin du mois de février, la dissolution de Conseil National des Femmes que préside encore Suzanne Moubarak dont elles demandent la comparution devant un tribunal pour corruption.

Ce n'est pas parce qu'elles deviennent de plus en plus visibles que les femmes parlent à l'unisson. Bien au contraire. La démocratie est le débat, non le consensus. Les femmes sont donc divisées, comme les hommes, entre les mouvements politiques et les partis. Certaines, du fait de leurs orientations partisanes, font même le choix de soutenir ouvertement les régimes conspués par leur population. C'est le cas des « Dames de Maryam », un groupe de 400 femmes libanaises, dont un certain nombre de proches du général Michel Aoun, leader d'un parti chrétien et prosyrien, venues en délégation en Syrie au mois de juillet 2011, apporter leur soutien  au régime de Damas.[12] Ces « dames » que ne trouble pas le souci de la démocratie, ressemblent en tous points aux femmes mises en exergue par les divers autocrates. Elles sont comme les vestiges d'un monde en train de s'effondrer.

            Partout, en effet, où, dans les pays arabes, un espoir de démocratie s'est fait jour, les femmes ont exigé d'en avoir leur part. En ce sens, les mouvements de 2011 ressemblent bien plus à ceux qui ont ébranlé l'Europe en 1848 qu'à ceux qui ont suivi la chute du Mur de Berlin. Rien n'est encore gagné, ni pour la démocratie, ni pour les femmes. Là où de nouvelles élections sont annoncées, on se trouve devant trois cas de figures. En Tunisie, qui servira ainsi de laboratoire à des pays comme la France, le principe de la parité homme-femme a été adopté par la Haute instance chargée de préparer les prochaines élections. Même Ennahda, le parti islamique de Rachid Ghannouchi a voté en faveur de cette décision qui oblige les partis à faire figurer en alternance sur leurs listes des candidats hommes et femmes. Cela ne signifie pas nécessairement que le parlement comprendra autant d'hommes que de femmes. Etant donné le nombre de petits partis qui risquent de s'affronter, si la plupart d'entre eux font figurer un homme en tête de liste, il est probable que parmi les élus il y aura davantage d'hommes que de femmes. Mais depuis Khadija Cherif, secrétaire générale de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme, jusqu'à Souhayr Belhassen, présidente de cette même Fédération, jusqu'à Sana Ben Assour, présidente de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates, toutes expriment leur satisfaction, en même temps que leur souci de rester vigilantes.

         En Egypte, au contraire, en dépit de la candidature annoncée à la Présidence de la République de la journaliste Butheina Kamel, les femmes les plus actives dans les événements révolutionnaires, se plaignent d'avoir été très vite écartées des lieux de décision. Elles avaient déjà dénoncé le comportement des militaires qui, par exemple, contraignaient certaines des manifestantes de la place Tahrir, à des vérifications de leur virginité. Rien ne semble avoir changé. Le nouveau gouvernement constitué après le départ d'Hosni Moubarak ne comporte qu'une femme, Fayza Abul Naga, ministre de la planification, qui occupait le même poste dans l'ancien gouvernement. La déclaration constitutionnelle d'avril 2011 stipule certes, de façon très prudente, que le système électoral  « peut inclure une participation minimum des femmes dans les deux Conseils » (article 38). Mais le projet de prévoir un quota de femmes sur les listes électorales a été abandonné. Deux cent soixante dix-neuf associations nationales et locales, réunies en une coalition (The  Egyptian  Coalition  for  Civil  Education  and  Women's  Participation )  pour la participation des femmes, ont mis au point un projet précis de loi électorale qui, s'il était adopté, devrait permettre aux femmes d'être représentées (au moins un minimum) dans les instances parlementaires. Les militaires qui occupent actuellement le pouvoir en Egypte ne semblent pas s'en soucier.

            Au Maroc, c'est d'en haut, c'est à dire du roi, que viennent une fois encore, les mesures susceptibles de favoriser la présence des femmes sur la scène politique. De même que le roi avait promulgué un nouveau code de la famille, la Moudawana, et fait procéder, en 2006, au recrutement de cinquante prédicatrices de mosquée, les murshidat ainsi que de trente-six théologiennes (' alimat), siégeant dans les différents conseils d'oulémas,[13] il a fait adopter, le premier juillet 2011, une nouvelle constitution qui mentionne de façon répétée « les citoyens et les citoyennes ». L'article 19 de cette constitution précise clairement : « L'homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social, culturel et environnemental ». Le même article annonce la création d'une « Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination ». On ne sait pas encore quelles mesures concrètes seront liées à ces déclarations. Certes le taux d'alphabétisation des femmes au Maroc n'atteint pas encore 40%. Dans ces conditions, leur participation en nombre à la gestion du pays paraît peu probable, en tous cas dans un avenir proche. Comme cela avait été noté à propos de la moudawana[14], les réformes  introduites par la monarchie marocaine ne concernent qu'un nombre restreint de femmes, favorisées par rapport au reste de la population. On  peut espérer qu'elles s'accompagnent des mesures sociales indispensables et qu'elles entraînent une dynamique.

            Et c'est bien cette idée d'une dynamique qui est importante. On a beaucoup insisté sur le rôle des nouveaux moyens de communication dans le déclenchement et la poursuite des révolutions en cours. Les images qui ont circulé, les blogs qui ont été largement lus, ont donné aux femmes une visibilité beaucoup plus grande que par le passé. Certes les clichés ont la vie dure. La journaliste qui a interviewée l'universitaire tunisienne Lina Ben Mhenni, qui par sa présence sur le terrain et son blog a été, dès 1998, particulièrement active dans la contestation du pouvoir ne peut s'empêcher de la présenter en ces termes : « C'est un petit bout de femme aux yeux noirs, habillée simplement mais soignée comme le sont les Orientales, sourcils parfaitement épilés et cheveux lissés ».[15] Mais ce qui s'est imposé, c'est l'idée que les aspirations démocratiques ne pourront être pleinement satisfaites que si les femmes y sont reconnues comme des citoyennes, au même titre que les hommes. Il y aura vraisemblablement des moments de stagnation et de repli. L'histoire ne s'est jamais déroulée de façon linéaire.

Mais pour les femmes arabes aussi elle est maintenant en marche. 

 

 



[1] Gender and Citizenship in the Middle-East (Edited by Suad Joseph), Syracuse University Press, 2000, page 11.

[2] Voir Sonia Dayan-Herzbrun « La masculinité comme catégorie politique de la domination au Moyen-Orient »,  La_Revue, n° 3, www.lrdb.fr

[3] Au Bangladesh, Madame Sheihk Hasina Wajed, cumule même les fonctions de Premier Ministre, de Ministre de la défense, de l'énergie et des ressources naturelles, des travaux publics, des affaires religieuses et de la condition féminine.

[4] Après la mort de son mari Jihane Sadate a passé un doctorat et elle est devenue professeur dans une université américaine.

[5] Cf. Valerie J. Hoffman, « An islamist activist : Zainab al-Ghazali », dans Women and the Family in the Middle-East , Elizabeth Fernea ed, Austin University Press, 1985, et Sonia Dayan-Herzbrun « Quand, en Egypte, l'espace public s'ouvrait aux femmes », dans Femmes et Citoyenneté, Naqd, Revue d'études et de critique sociale, Alger 2006.

[6] En fait l'Arabie Saoudite est le seul pays à ne pas accorder le droit de vote aux femmes, en dehors des élections municipales.

[7] Cf. Ambika Patni,  « Behind the veil: Saudi women and business », Harvard International Review 21 , no. 1, 1998-1999, pages 15-16.

[8] Lire à ce propos le dossier rassemblé par Stéphanie Latte-Abdallah, Féminismes islamiques, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n°128, Presses des Universités de Provence, 2010 ;

[9] Voir Islah Jad, « L'ONGisation des mouvements de femmes arabes » dans Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femmes, Cahiers Genre et développement, n°7, L'Harmattan, 2010.

[10] Libération, 22 juillet 2011.

[11] Camille Le Tallec,  La Libre Belgique, le 28 juillet 2011.

[12] Voir L'Orient le jour, dimanche 7 août 2011.

[13] Voir Souad Eddouada et Renata Pepicelli, « Maroc : vers un féminisme islamique d'Etat », dans Critique Internationale, n°46, janvier-mars 2010, Les Presses de Sciences Po.

[14] Cf. Alain Roussillon, « Réformer la Moudawana : statut et conditions des Marocaines », dans Maghreb-Machrek, n°179, printemps 2004.

[15] Dans Ouest France du 14/06/2011.

 

Pour en savoir davantage sur Sonia  Dayan-Herzbrun

Numéro 37 (octobre 2011) de la Revue Tumultes  : Politique, esthétique, féminisme. Mélanges en l'honneur de Sonia Dayan-Herzbrun
Sous la direction de Isabelle Lacoue-Labarthe et Fatou Sow

Ces mélanges retracent les étapes du long parcours intellectuel et politique de la sociologue Sonia Dayan-Herzbrun. Ils reflètent la diversité de ses centres d'intérêt, depuis ses premiers travaux sur Ferdinand Lassalle et le mouvement ouvrier jusqu'à ses recherches sur la pensée postcoloniale et soulignent une mobilisation intellectuelle permanente contre toutes les formes de domination. Mais pour Sonia Dayan-Herzbrun, décrypter la domination ne suffit pas ; ces écrits rendent hommage à une chercheuse qui sait aussi débusquer les marges de liberté, de créativité et de résistance des dominés, ce dont témoignent plusieurs numéros de la revue Tumultes qu'elle a fondée en 1992. Les articles réunis dans ce numéro reprennent pour une part les communications faites à un colloque organisé en juin 2010 en son honneur ; ils invitent à lire et à comprendre les multiples facettes de sa pensée, comme une ¦uvre en mouvement dans l'attente de nouvelles aventures intellectuelles.

 
ISSN : 1243-549X
ISBN : 978-2-84174-571-5
240 pages. Prix : 20 euros



Diffusion :
Éditions Kimé
2, impasse des peintres
75002 Paris
kime.editions@wanadoo.fr