09/12/2011

Révolutions arabes : quel printemps pour les femmes ?

Sans titre.JPGDans le cadre des Journées Internationales des Femmes de la Méditerranée organisées à Valencia les 1-2-3 décembre,  par l'association Taula Civica del Sur del Mediterraneo et auxquelles j'ai participé, j'ai eu l'occasion de rencontrer la très engagée Sonia Dayan-Herzbrun que j'invite sur ce blog en publiant l'intégralité de son intervention. (Les autres interventions suivront)

Mme Sonia Dayan-Herzbrun est professeur émérite à l'Université Paris Diderot-Paris 7

  "Aussi différentes qu'elles soient les unes de autres, les révolutions arabes qui, depuis les derniers jours de l'année 2010, secouent les pays qui s'étendent du Golfe Persique  à l'Océan Atlantique, expriment chacune à sa manière une aspiration profonde à la démocratie, c'est à dire à la participation de tous et de toutes au débat public et aux prises de décision concernant la collectivité. Elles soulèvent donc, parmi bien d'autres questions, celles de la présence active des femmes dans l'espace politique, leur aspiration à une véritable citoyenneté et donc à la possibilité d'être présentes et visibles dans les instances de pouvoir.  L'autoritarisme des régimes enplace jusqu'alors dans la quasi totalité des pays arabes n'a jamais permis, aux hommes, pas plus qu'aux femmes, l'exercice d'une véritable citoyenneté pourvue de droits dignes de ce nom, en dépit de l'existence de parlements élus. Mais le rapport des femmes à l'Etat a été marqué au Proche comme au Moyen-Orient à la fois par la place que la religion et la famille y ont occupée dans la constitution même de la citoyenneté. Comme le remarque la sociologue libanaise Suad Joseph, « Dans la plupart des Etats du Moyen-Orient, le citoyen, comme sujet légal, a été constitué à travers son appartenance à une communauté religieuse, l'identité religieuse étant alors institutionnalisée en tant qu'identité politique »[1]. Le caractère profondément patriarcal des institutions religieuses, tant musulmanes que chrétiennes et juives, a donc marqué la construction de la citoyenneté, les hommes devenant pleinement citoyens parce que chefs de familles patriarcales. L'existence dans beaucoup de pays de la région de codes de statut personnel, conforme aux préceptes religieux, et souvent en contradiction avec les droits politiques formellement accordés aux femmes, en est l'une des manifestations les plus marquantes. Ainsi, jusqu'à la réforme de 2005 du code de la famille algérien, une femme pouvait être ministre ou ambassadeur, mais devait avoir l'autorisation de son mari pour quitter le territoire national.

 

Actrices effacées de l'histoire

            Avant la mise en place des Etats qui ont succédé à la période coloniale, les femmes ont été fortement impliquées dans les divers mouvements de lutte contre la colonisation. Elles ont cependant souvent disparu des récits et des comptes rendus faits par des hommes, journalistes ou historiens, et au mieux leur rôle a été largement minoré. Elles ont été réduites, dans ces divers propos, à des rôles d'auxiliaires, d'informatrices ou d'agitatrices, et très généralement d'instruments aux mains des hommes. La vision orientaliste, qui prévaut encore trop souvent, ne les désignait que comme des victimes soumises à la domination des hommes qui les entouraient, sans initiative propre. C'est le mérite des historiennes, sociologues et anthropologues féministes, que d'avoir redonné un nom et parfois un visage, à ces actrices effacées de l'histoire. Il n'en demeure pas moins que les femmes sont restées très absentes des lieux centraux du pouvoir. Jusqu'à présent le pouvoir, dans le monde arabe, s'est toujours décliné au masculin[2]. On ne peut imputer au seul l'Islam la cause de cette exclusion. L'exemple des pays musulmans d'Asie, comme l'Indonésie, le Pakistan ou le Bengladesh[3], où des femmes ont été et sont encore chefs d'Etat, suffit à le démontrer. Au Proche et au Moyen-Orient, les femmes exercent encore souvent leur influence sur les prises de décision à travers les liens de l'intime et du familial. L'exemple le plus criant est celui de Leila Trabelsi, l'épouse de  Zine El Abidine Ben Ali, le président tunisien déchu et de son clan tellement honni. D'une manière générale ces épouses ont toujours été l'objet de suspicion voire de franche hostilité, qu'il s'agisse de Jihane El Sadate, bien plus populaire à l'étranger que dans son propre pays, de Suzanne Moubarak, ou de Souha Arafat. En Syrie, les femmes du clan El Assad sont elles aussi  supposées tirer  dans l'ombre les ficelles du pouvoir, et parfois en rivalité les unes avec les autres, qu'il s'agisse d'Anissa Makhlouf, la veuve de Hafez, de Bouchra, la sœur de Bachar, le président actuel, ou de son épouse Asma.

Le Féminisme d'Etat

 Toutes ces femmes, dont la plupart ont fait des études universitaires, et doivent leur réussite sociale autant à leur intelligence[4] et à leur habileté qu'à leur charme, sont les représentantes et les porte-parole de ce que l'on appelle le « féminisme d'Etat ». Nombreux on été, en effet, dans le monde arabe comme ailleurs, les Etats qui ont affiché le souci de lutter contre les discriminations dont les femmes sont l'objet, sans prendre les mesures concrètes, par exemple en matière de scolarité ou de santé, permettant d'améliorer les conditions  de vie de la majorité des femmes vivant dans les pays concernés. Les organisations et les réunions officielles s'y multiplient, et les épouses, les veuves, parfois les sœurs des chefs d'Etat y apparaissent sous le feu des projecteurs. Léila Trabelsi a été ainsi désignée, en 2009, comme présidente de l'Organisation de la femme arabe (Arab Women Organization), créée en 200 au Caire, à l'initiative de Suzanne Moubarak, avec le soutien de la fondation Hariri et de la Ligue arabe. Le conseil exécutif de cette organisation comprend toutes les « premières dames » arabes ou leur représentantes. Ainsi Léila Trabelsi a-t-elle succédé dans la fonction de présidente à la princesse Cheikha Fatima Bint  Mubarak al Ketbi, veuve du fondateur des Emirats Arabes Unis. Quant à l'épouse du roi du Bahrein, la princesse Sabeeka Bint Ibrahim Al-Khalifa, elle est présidente du conseil supérieur de cette même organisation. Les sœurs du roi du Maroc, ainsi que son épouse, sont elles aussi très présentes dans ce type de manifestations.

 

Femmes d'exception

            Néanmoins, il est arrivé que de façon très exceptionnelle, une femme prenne la direction d'un mouvement politique ou joue le rôle de leader d'opinion. Ce fut le cas de l'égyptienne Zaynab al-Ghazali, fondatrice en 1936 de l'Association des Femmes Musulmanes. Son activité politique auprès des Frères Musulmans, après la mort de Hassan Al-Banna lui valut d'être condamnée à vingt-cinq ans d'emprisonnement sous le régime nassérien. Elle fut cependant graciée par Sadate.[5] On peut citer aussi le nom de l'algérienne Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des Travailleurs, une organisation trotskyste, et candidate aux élections présidentielles de 2009.  D'une manière plus courante, là où les institutions le permettent, parce que le droit de vote ainsi que celui d'être éligible, leur a été octroyé[6], quelques femmes parviennent à devenir députées ou même ministres. Dans certains pays, comme l'Irak, dont le parlement comportait en 2008 25,5% de femmes, les chiffres sont supérieurs à ceux de la France (18,5% en 2007). Aux dernières élections tunisiennes, elles représentaient 22% des parlementaires. Au Koweit, les quatre femmes (dont une ancienne ministre) qui ont été pour la première fois élues en 2009, représentent 8% des députés. Le Maroc arrivait en 2008 en tête des pays arabes, avec 19% des postes ministériels attribués à des femmes. Cette attribution de responsabilités à des femmes, souvent parce qu'elles bénéficient du prestige ou du statut d'un homme, comme c'est en partie le cas pour la députée libanaise Bahia Hariri, correspond à la volonté d'afficher, y compris dans les discours, une modernité conforme aux normes véhiculées par les médias internationaux. Elle n'est ni le signe ni même le signal d'une amélioration du sort de la moyenne des femmes. Quand certaines femmes d'exception parviennent du fait de leurs qualités propres à des positions politiques en vue, elles ne travaillent guère à faire avancer le droit des femmes. On peut, à ce propos, citer le nom de Khalida Toumi, actuelle ministre de la culture en Algérie, militante féministe lorsqu'elle s'appelait encore Khalida Messaoudi, qui n'a pas émis la moindre protestation publique lors de la très timide révision du code de la famille en 2005. Quelques unes cependant ont fait exception telle la tunisienne Radhia Haddad, membre du Néo Destour, élue députée  tout de suite après l'indépendance, sans doute l'une des toutes premières femmes du monde arabe à occuper une telle fonction, qui fut condamnée en 1974 à une peine de prison avec sursis, quand elle osa s'opposer à Bourguiba.  Présidente pendant quinze ans de l'Union Nationale des Femmes de Tunisie, elle avait milité en faveur de la scolarisation des femmes et de leur accès au travail de façon à parvenir à l'autonomie financière. 

 

            En dépit de cette faible présence dans les instances politiques et de codes législatifs très contraignants, à l'exception notable de la Tunisie, les femmes sont devenues de plus en plus actives et visibles dans l'économie, la sphère littéraire, les media, la société civile. Même en Arabie Saoudite, les femmes  ne se contentent pas d'être romancières, universitaires ou médecins ; elles entrent aussi dans le monde des affaires, et y sont même encouragées.[7] Les associations aux buts très divers qui se multiplient un peu partout, rassemblent des femmes qui sont loin de toutes appartenir aux élites. Elles peuvent être articulées à des mouvements ou à des partis politiques, mais ne le sont pas nécessairement, et peuvent aussi réunir des femmes qui se revendiquent de l'islam.[8] Qu'elles soient exclusivement féminines, qu'elles soient dirigées ou non par des femmes, ces associations, dans toute leur diversité, ont joué un rôle important de formation à une activité collective susceptible de se dérouler en public. C'est ce que le jargon international nomme empowerment. On a pu, à juste titre, critiquer la captation des mouvements des femmes du monde arabe par les organisations internationales au détriment d'organisations localement ancrées qui émaneraient des sociétés elles-mêmes et qui, de ce fait, pourraient être bien davantage critiques des pouvoirs en place.[9] En favorisant, notamment par les financements, la formation de ces associations, en rompant avec les anciennes pratiques où les rapports de genre étaient invisibles, les organisations internationales ont cependant participé à cette mise en valeur publique des femmes.

 

            La présence massive des femmes dans les révolutions arabes peut donc se comprendre à partir de l'histoire politique des femmes dans cette région du monde, mais aussi dans le contexte très contemporain.  Du Bahreïn au Yémen, en passant bien sûr par la Tunisie, l'Egypte ou la Syrie, elles participent en grand nombre aux manifestations et aux grèves. Elles prennent la parole, sur les blogs, mais aussi publiquement. L'universitaire américain Juan Cole a consacré, sur son blog, un article aux milliers de femmes yéménites qui manifestaient en avril 2011 à Manama en criant « Nous ne nous tairons pas » pour protester contre le  Président Ali Abdullah Saleh qui prétendait condamner au nom de l'islam la mixité des manifestations publiques, l'accusant d'attenter à leur honneur. Toutes ces femmes qui  s'emparent, avec les hommes, de la place publique, assument le risque d'être blessées, tuées, comme la chanteuse Sally Zahran sur la place Tahrir, ou emprisonnées. Dans un reportage consacré aux femmes chiites, au Bahrein, Nathalie Gillet[10] décrit ainsi une vingtaine de femmes en abaya noire rassemblées à côté d'hommes, à Bilad al Qadeem, dans la banlieue de Manama, et criant « Hamad dégage » (Hamad II al Khalifa étant l'actuel roi du Bahreïn). Des policiers surgissent, tirent et une femme est blessée. La forte répression, soutenue par le régime saoudien, est en effet très forte. Une institutrice d'une cinquantaine d'années raconte qu'elle a été dénoncée par un collègue pour avoir participé à une grève. Elle a été arrêtée, dans son école, début avril, et elle peut montrer à la journaliste les traces des tortures qu'elle a alors subies. Suheir Al-Atassi, chez qui se réunissait l'opposition intellectuelle syrienne au lendemain du printemps de Damas, a été parmi les militants et les militantes pacifistes arrêtés à Damas. C'est peut-être en raison de son appartenance à une importante famille sunnite qu'elle a pu être libérée, mais depuis elle est entrée en clandestinité. En Lybie, dans le Djebel Nefoussa, les femmes se mobilisent aussi. Elles doivent saisir l'occasion d'acquérir les mêmes droits que les hommes", déclare l'une d'entre elles.[11] Mais dans cette région peuplée majoritairement de Berbères, l'affirmation d'une identité étouffée sous le régime de Khadafi est une priorité, et la création d'associations locales pour les droits des femmes berbères est présentée comme un acquis de la « révolution ».

 

            Par leur comportement aussi bien que par leurs déclarations, les femmes des révolutions arabes défendent cependant le plus souvent  des valeurs communes, qui ne sont plus ni masculines ni féminines : l'honneur, la dignité, les droits humains. La jeune journaliste égyptienne Asmaa Mahfouz avait, le 18 janvier, appelé dans une vidéo diffusée sur son blog, à aller manifester le 25 sur la place Tahrir. « S'il nous reste de l'honneur, disait-elle, si nous voulons vivre sur cette terre dans la dignité, nous devons aller manifester le 25 janvier, exiger nos droits, nos droits humains fondamentaux...Tout le gouvernement est corrompu - le président est corrompu, les forces de sécurité le sont aussi... Si vous restez chez vous, vous mériterez ce qui vous arrivera ». Asmaa Mahfouz est devenue un peu plus tard une des fondatrices du mouvement du 6 avril. La rupture est depuis longtemps consommée avec le féminisme de façade des régimes autoritaire. Nawal El Sadawi, féministe de renommée internationale, a tenu elle aussi, en dépit de ses soixante dix-neuf ans, à rejoindre les manifestants sur la place Tahrir. Dans les déclarations qu'elle a faites à la presse, elle affirme lutter ainsi contre toutes les discriminations. « Nous revendiquons la justice, la liberté et l'égalité, une véritable démocratie et une nouvelle constitution, plus de discrimination entre les hommes et les femmes, entre musulmans et chrétiens. Nous voulons changer de système ». En Tunisie, bien avant décembre 2010, des organisations comme l'Association des Femmes Démocrates ou la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme où les femmes sont nombreuses, ont mené  de front, et sans concession, le combat pour la démocratie et pour les droits des femmes, inséparables des droits humains en général. La chute du régime Ben Ali leur permet d'avancer à visage découvert, sans crainte des persécutions et du harcèlement dont elles étaient l'objet. En Egypte, une coordination d'organisations de femmes réclame dès la fin du mois de février, la dissolution de Conseil National des Femmes que préside encore Suzanne Moubarak dont elles demandent la comparution devant un tribunal pour corruption.

Ce n'est pas parce qu'elles deviennent de plus en plus visibles que les femmes parlent à l'unisson. Bien au contraire. La démocratie est le débat, non le consensus. Les femmes sont donc divisées, comme les hommes, entre les mouvements politiques et les partis. Certaines, du fait de leurs orientations partisanes, font même le choix de soutenir ouvertement les régimes conspués par leur population. C'est le cas des « Dames de Maryam », un groupe de 400 femmes libanaises, dont un certain nombre de proches du général Michel Aoun, leader d'un parti chrétien et prosyrien, venues en délégation en Syrie au mois de juillet 2011, apporter leur soutien  au régime de Damas.[12] Ces « dames » que ne trouble pas le souci de la démocratie, ressemblent en tous points aux femmes mises en exergue par les divers autocrates. Elles sont comme les vestiges d'un monde en train de s'effondrer.

            Partout, en effet, où, dans les pays arabes, un espoir de démocratie s'est fait jour, les femmes ont exigé d'en avoir leur part. En ce sens, les mouvements de 2011 ressemblent bien plus à ceux qui ont ébranlé l'Europe en 1848 qu'à ceux qui ont suivi la chute du Mur de Berlin. Rien n'est encore gagné, ni pour la démocratie, ni pour les femmes. Là où de nouvelles élections sont annoncées, on se trouve devant trois cas de figures. En Tunisie, qui servira ainsi de laboratoire à des pays comme la France, le principe de la parité homme-femme a été adopté par la Haute instance chargée de préparer les prochaines élections. Même Ennahda, le parti islamique de Rachid Ghannouchi a voté en faveur de cette décision qui oblige les partis à faire figurer en alternance sur leurs listes des candidats hommes et femmes. Cela ne signifie pas nécessairement que le parlement comprendra autant d'hommes que de femmes. Etant donné le nombre de petits partis qui risquent de s'affronter, si la plupart d'entre eux font figurer un homme en tête de liste, il est probable que parmi les élus il y aura davantage d'hommes que de femmes. Mais depuis Khadija Cherif, secrétaire générale de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme, jusqu'à Souhayr Belhassen, présidente de cette même Fédération, jusqu'à Sana Ben Assour, présidente de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates, toutes expriment leur satisfaction, en même temps que leur souci de rester vigilantes.

         En Egypte, au contraire, en dépit de la candidature annoncée à la Présidence de la République de la journaliste Butheina Kamel, les femmes les plus actives dans les événements révolutionnaires, se plaignent d'avoir été très vite écartées des lieux de décision. Elles avaient déjà dénoncé le comportement des militaires qui, par exemple, contraignaient certaines des manifestantes de la place Tahrir, à des vérifications de leur virginité. Rien ne semble avoir changé. Le nouveau gouvernement constitué après le départ d'Hosni Moubarak ne comporte qu'une femme, Fayza Abul Naga, ministre de la planification, qui occupait le même poste dans l'ancien gouvernement. La déclaration constitutionnelle d'avril 2011 stipule certes, de façon très prudente, que le système électoral  « peut inclure une participation minimum des femmes dans les deux Conseils » (article 38). Mais le projet de prévoir un quota de femmes sur les listes électorales a été abandonné. Deux cent soixante dix-neuf associations nationales et locales, réunies en une coalition (The  Egyptian  Coalition  for  Civil  Education  and  Women's  Participation )  pour la participation des femmes, ont mis au point un projet précis de loi électorale qui, s'il était adopté, devrait permettre aux femmes d'être représentées (au moins un minimum) dans les instances parlementaires. Les militaires qui occupent actuellement le pouvoir en Egypte ne semblent pas s'en soucier.

            Au Maroc, c'est d'en haut, c'est à dire du roi, que viennent une fois encore, les mesures susceptibles de favoriser la présence des femmes sur la scène politique. De même que le roi avait promulgué un nouveau code de la famille, la Moudawana, et fait procéder, en 2006, au recrutement de cinquante prédicatrices de mosquée, les murshidat ainsi que de trente-six théologiennes (' alimat), siégeant dans les différents conseils d'oulémas,[13] il a fait adopter, le premier juillet 2011, une nouvelle constitution qui mentionne de façon répétée « les citoyens et les citoyennes ». L'article 19 de cette constitution précise clairement : « L'homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social, culturel et environnemental ». Le même article annonce la création d'une « Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination ». On ne sait pas encore quelles mesures concrètes seront liées à ces déclarations. Certes le taux d'alphabétisation des femmes au Maroc n'atteint pas encore 40%. Dans ces conditions, leur participation en nombre à la gestion du pays paraît peu probable, en tous cas dans un avenir proche. Comme cela avait été noté à propos de la moudawana[14], les réformes  introduites par la monarchie marocaine ne concernent qu'un nombre restreint de femmes, favorisées par rapport au reste de la population. On  peut espérer qu'elles s'accompagnent des mesures sociales indispensables et qu'elles entraînent une dynamique.

            Et c'est bien cette idée d'une dynamique qui est importante. On a beaucoup insisté sur le rôle des nouveaux moyens de communication dans le déclenchement et la poursuite des révolutions en cours. Les images qui ont circulé, les blogs qui ont été largement lus, ont donné aux femmes une visibilité beaucoup plus grande que par le passé. Certes les clichés ont la vie dure. La journaliste qui a interviewée l'universitaire tunisienne Lina Ben Mhenni, qui par sa présence sur le terrain et son blog a été, dès 1998, particulièrement active dans la contestation du pouvoir ne peut s'empêcher de la présenter en ces termes : « C'est un petit bout de femme aux yeux noirs, habillée simplement mais soignée comme le sont les Orientales, sourcils parfaitement épilés et cheveux lissés ».[15] Mais ce qui s'est imposé, c'est l'idée que les aspirations démocratiques ne pourront être pleinement satisfaites que si les femmes y sont reconnues comme des citoyennes, au même titre que les hommes. Il y aura vraisemblablement des moments de stagnation et de repli. L'histoire ne s'est jamais déroulée de façon linéaire.

Mais pour les femmes arabes aussi elle est maintenant en marche. 

 

 



[1] Gender and Citizenship in the Middle-East (Edited by Suad Joseph), Syracuse University Press, 2000, page 11.

[2] Voir Sonia Dayan-Herzbrun « La masculinité comme catégorie politique de la domination au Moyen-Orient »,  La_Revue, n° 3, www.lrdb.fr

[3] Au Bangladesh, Madame Sheihk Hasina Wajed, cumule même les fonctions de Premier Ministre, de Ministre de la défense, de l'énergie et des ressources naturelles, des travaux publics, des affaires religieuses et de la condition féminine.

[4] Après la mort de son mari Jihane Sadate a passé un doctorat et elle est devenue professeur dans une université américaine.

[5] Cf. Valerie J. Hoffman, « An islamist activist : Zainab al-Ghazali », dans Women and the Family in the Middle-East , Elizabeth Fernea ed, Austin University Press, 1985, et Sonia Dayan-Herzbrun « Quand, en Egypte, l'espace public s'ouvrait aux femmes », dans Femmes et Citoyenneté, Naqd, Revue d'études et de critique sociale, Alger 2006.

[6] En fait l'Arabie Saoudite est le seul pays à ne pas accorder le droit de vote aux femmes, en dehors des élections municipales.

[7] Cf. Ambika Patni,  « Behind the veil: Saudi women and business », Harvard International Review 21 , no. 1, 1998-1999, pages 15-16.

[8] Lire à ce propos le dossier rassemblé par Stéphanie Latte-Abdallah, Féminismes islamiques, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n°128, Presses des Universités de Provence, 2010 ;

[9] Voir Islah Jad, « L'ONGisation des mouvements de femmes arabes » dans Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femmes, Cahiers Genre et développement, n°7, L'Harmattan, 2010.

[10] Libération, 22 juillet 2011.

[11] Camille Le Tallec,  La Libre Belgique, le 28 juillet 2011.

[12] Voir L'Orient le jour, dimanche 7 août 2011.

[13] Voir Souad Eddouada et Renata Pepicelli, « Maroc : vers un féminisme islamique d'Etat », dans Critique Internationale, n°46, janvier-mars 2010, Les Presses de Sciences Po.

[14] Cf. Alain Roussillon, « Réformer la Moudawana : statut et conditions des Marocaines », dans Maghreb-Machrek, n°179, printemps 2004.

[15] Dans Ouest France du 14/06/2011.

 

Pour en savoir davantage sur Sonia  Dayan-Herzbrun

Numéro 37 (octobre 2011) de la Revue Tumultes  : Politique, esthétique, féminisme. Mélanges en l'honneur de Sonia Dayan-Herzbrun
Sous la direction de Isabelle Lacoue-Labarthe et Fatou Sow

Ces mélanges retracent les étapes du long parcours intellectuel et politique de la sociologue Sonia Dayan-Herzbrun. Ils reflètent la diversité de ses centres d'intérêt, depuis ses premiers travaux sur Ferdinand Lassalle et le mouvement ouvrier jusqu'à ses recherches sur la pensée postcoloniale et soulignent une mobilisation intellectuelle permanente contre toutes les formes de domination. Mais pour Sonia Dayan-Herzbrun, décrypter la domination ne suffit pas ; ces écrits rendent hommage à une chercheuse qui sait aussi débusquer les marges de liberté, de créativité et de résistance des dominés, ce dont témoignent plusieurs numéros de la revue Tumultes qu'elle a fondée en 1992. Les articles réunis dans ce numéro reprennent pour une part les communications faites à un colloque organisé en juin 2010 en son honneur ; ils invitent à lire et à comprendre les multiples facettes de sa pensée, comme une ¦uvre en mouvement dans l'attente de nouvelles aventures intellectuelles.

 
ISSN : 1243-549X
ISBN : 978-2-84174-571-5
240 pages. Prix : 20 euros



Diffusion :
Éditions Kimé
2, impasse des peintres
75002 Paris
kime.editions@wanadoo.fr

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Commentaires

Bonsoir, juste avant de quitter j'aimerais poster cet article qui me tient à coeur car des Tunisiens combattent justement pour leur liberté afin de ne pas tomber dans les dérives de la Charia. Ils sont conscients de la gravité des évènements:



POUR UNE TUNISIE TOLÉRANTE, À L'ABRI DE TOUS LES EXTRÉMISMES


Le 23 octobre 2011, le peuple tunisien a voté pour la première fois dans son histoire récente d’une manière démocratique et transparente. Ces élections libres et démocratiques attendues depuis des dizaines de dizaines d'années ont été rendues possibles par le travail remarquable de l’instance supérieure indépendante des élections présidé par notre ami Kamel Jendoubi. Ces élections reconnues par l’ensemble de la classe po! ! litique ainsi que les observateurs étrangers s’est traduite par la victoire du mouvement islamiste Al Nahda (89 élus sur 217). Les autres partis arrivent loin derrière.

La FTCR salue la victoire du peuple tunisien pour ces élections et félicite l’ensemble des élues et des élus qui auront la noble tâche d’élaborer une nouvelle constitution qui garantit les libertés fondamentales en Tunisie, les droits socio-économiques et la mise en place de nouvelles institutions démocratiques. Un président et un gouvernement sous le contrôle de l’assemblée constituante sont censés gouverner pour une période d’une année. ! ! La coalition constituée par le parti Al Nahda, le CPR et Attakatol est appelée à prendre à bras le corps les questions urgentes telles que, l’emploi, les revendications des familles de martyrs en matière de justice, les questions de sécurité et les revendications des immigrés dans un contexte politique de plus en plus tendu.

Des événements graves secouent actuellement la Tunisie illustrent bien la dichotomie entre deux visions sociétales totalement opposées. D’un coté, les mouvements démocratiques qui œuvrent pour l’instauration d’un régime démocratique et de l’autre, des groupes réactionnaires et fondamentalistes qui cherchent à instaurer un régime attentatoire aux libertés individuelles. Ces groupes salafistes, extrémistes essayent de s'emparer ! ! de la scène politique pour imposer, leurs visées et pratiques moyenâgeuses et étrangères aux habitudes et coutumes du peuple tunisien.

Ces groupuscules moyenâgeux, en toute impunité, usent de la violence verbale et physique en s’attaquant aux citoyens et aux institutions qui rejettent leur mode de vie et de pensée. La séquestration du doyen de la faculté de Manouba, l’agression d’une professeure d’arts plastiques, la remise en cause de la mixité dans les établissements scolaires et universitaires, le désir d’imposer par la force le port du Niquab et l’implantation des salles de p! ! rière au sein des institutions scolaires illustrent leurs visées idéologiques et leur mode opératoire, entièrement anachroniques et étrangers à la société tunisienne. Leur intervention pour briser le rassemblement des forces démocratiques devant le siège de l’assemblée constituante démontre leur rejet de toutes expressions démocratiques et novatrices.

La Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR), consciente de la gravité de la situation :

o Soutient le doyen de l’université de Manouba et les enseignantes victimes des agressions perpétrées par des extrémistes salaf! istes.
o Dénonce les visées et les pratiques des mouvements extrémistes et salafistes.
o Apporte son soutien inconditionnel à toutes les forces démocratiques et à la société civile dans leur combat contre l’! ;obscurantisme.
o Apporte son soutien aux forces sociales « travailleurs, chômeurs et paysans » dans leur combat pour l'emploi la justice et la dign! ité.
o Soutient le mouvement de protestation devant le siège de l’assemblée constituante et les revendications légitimes (liberté, dignit&! eacute;, démocratie, travail et droits sociaux).
o Appelle tous les tunisiens et les tunisiennes à être vigilants et à s’opposer pacifiquement aux agissements qui nuisent aux libertés! individuelles et collectives et en l’occurrence les droits des femmes.
o Appelle toutes les forces de la société civile, des syndicats et des organisations politiques nationales et patriotiques à prendre leur responsa! bilité devant les exactions de certains groupes extrémistes qui ! veulent instaurer un climat de haine et de rejet de l'autre.
o Rappelle que la Tunisie appartient à tous les citoyennes et citoyens tunisiens quelques soient leurs idées, leurs croyances, leurs philosophies, leurs convictions ! et pratiques religieuses et qu'elle doit rester ouverte sur ! le monde.
o Appelle enfin, les futures autorités gouvernementales qui seront élues à satisfaire rapidement les revendications présentées et les intérêts des tunisiens à l’étranger.

VIVE LA RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE TUNISIENNE DE LA DIGNITÉ ET DE LA LIBERTÉ

Pour la FTCR, le président Tarek BEN HIBA

Écrit par : Patoucha | 09/12/2011

"Il n'y aura pas de révolution sans libération des femmes. Il n'y aura pas de libération des femmes sans révolution."

Écrit par : luzia | 11/12/2011

"Mais pour les femmes arabes aussi elle est maintenant en marche."

Je suis désolé si je suis un peu dur, là, mais au vu de tous les évènements actuels, tu penses vraiment ce que tu écris, Djemaâ ?

Écrit par : Spipou | 11/12/2011

Ou pardon, est-ce que Mme Sonia Dayan-Herzbrun pense vraiment ce qu'elle écrit ?

Écrit par : Spipou | 11/12/2011

Azam Kamguian : L’Islam et la libération des femmes au Moyen-Orient (2003)
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J’inter­viens dans ce débat en tant que mili­tante et auteure engagée dans des ques­tions affec­tant les femmes du Moyen-Orient. J’exa­mi­ne­rai aujourd’hui l’hos­ti­lité de l’Islam aux droits des femmes dans le contexte éco­no­mique et social de la région, et j’évoq­uerai éga­lement l’impact de la charia et du mou­ve­ment de l’islam poli­ti­que sur les droits des femmes en tant que citoyen­nes, leurs libertés civi­ques et leur liberté indi­vi­duelle. Je ter­mi­ne­rai en expli­quant quel­les sont nos tâches actuel­les.

La posi­tion des femmes au Moyen-Orient a sou­levé un grand intérêt ces der­niers temps. Quelles sont les données dont on dis­pose concer­nant la subor­di­na­tion des femmes dans cette région ? Quel rôle jouent l’idéo­logie et les pra­ti­ques isla­mi­ques dans l’oppres­sion des femmes du Moyen-Orient et dans d’autres sociétés dominées par l’islam ?

Peu de gens prét­endent que le statut des femmes au Moyen-Orient peut être com­pris sans faire référ­ence à l’islam. Bien que les systèmes juri­dico-reli­gieux de chaque Etat local ne soient pas tous iden­ti­ques, les femmes sont par­tout des citoyen­nes de seconde classe. Mais la posi­tion des femmes dans la région ne peut être com­prise sans une ana­lyse détaillée du contexte éco­no­mique et poli­ti­que dans lequel elles vivent, et de l’influence mul­tisé­culaire de l’islam. Il existe plu­sieurs cou­rants dans le débat concer­nant le statut des femmes au Moyen-Orient. Certains nient que la grande majo­rité des femmes de cette région soient plus opprimées que celles des autres pays. D&rsqu! o;autres considèrent que cette oppres­sion existe bien, mais qu’elle est extrinsèque à l’islam et au Coran qui, selon eux, déf­endent l’égalité des genres, égalité qui aurait été sabotée par le système patriar­cal arabe et des influen­ces extéri­eures.

Parmi les intel­lec­tuels et les uni­ver­si­tai­res, toute ten­ta­tive de cri­ti­quer l’islam et l’oppres­sion isla­mi­que des femmes relève, selon eux, de l’ « orien­ta­lisme ». Face aux défis de l’Occident, la réaction de l’islam a pris différ­entes formes, mais en der­nière ana­lyse toutes visent à dém­ontrer la prét­endue nature « pro­gres­siste » du Coran, des hadiths et de la charia. Et ce, soit en niant le statut inférieur des femmes dans les sociétés du Moyen-Orient soit en l’attri­buant aux tra­di­tions pré-isla­mi­ques et à l’influence des mou­ve­ments actuels de l’islam poli­ti­que. De nom­breu­ses int! el­lec­tuel­les fémin­istes et uni­ver­si­tai­res excu­sent l’islam en affir­mant que le port du voile, les muti­la­tions géni­tales et l’oppres­sion bru­tale des femmes ne se limi­tent pas aux sociétés moyen-orien­ta­les. Certains affir­ment que les femmes qui se maquillent en Occident sont tout aussi opprimées que celles qui en Orient por­tent le hijab, mais qu’il s’agit d’une oppres­sion post-moderne, néo-colo­niale.

Selon eux, les femmes ont un statut inférieur dans toutes les reli­gions et cette situa­tion n’est donc pas spé­ci­fique à l’islam. Mais leur com­pa­rai­son ne tient pas debout car, en Occident, la laïcité et les Etats laïcs ont considé­rab­lement res­treint le pou­voir de contrôle du chris­tia­nisme sur la vie des femmes. Ce type de rai­son­ne­ment peut s’illus­trer par une cita­tion de Nawal El Saadawi : « J’ai remar­qué que de nom­breu­ses per­son­nes, y com­pris des pro­fes­seurs de reli­gion et d’études isla­mi­ques pren­nent un verset du Coran et affir­ment que Dieu a permis aux hommes de battre les femmes. Ils ne com­pa­rent pas ce verset à d’autres. Ils! ne com­pa­rent pas le Coran à la Bible. S’ils le fai­saient, ils ver­raient que la Bible opprime davan­tage les femmes. »

Selon Nawal El Saadawi, les femmes du Moyen-Orient ne sont pas opprimées parce qu’elles vivent sous la domi­na­tion de l’islam, ou parce qu’elles appar­tien­nent à l’Orient, mais à cause d’un système patriar­cal et de classe qui domine le monde depuis des mil­liers d’années. D’après elle, la lutte pour les libertés civi­ques des femmes, pour leur liberté indi­vi­duelle et pour la laïcité n’a pas de sens. Dans ce type de dis­cours, le concept de patriar­cat sert uni­que­ment à dis­si­mu­ler le rôle de l’islam dans l’oppres­sion des femmes. Tous les aspects de l’oppres­sion des femmes au Moyen-Orient sont, à tort, attri­bués uni­que­ment au « patriar­cat ! ». Il est évident que le système éco­no­mique et l’oppres­sion poli­ti­que jouent un rôle dans l’oppres­sion des femmes. Mais si l’islam n’a aucun effet sur le statut de la femme, pour­quoi la posi­tion des femmes est-elle pire au Moyen-Orient que dans n’importe quelle autre région du monde ?


La rés­ist­ance isla­mi­que contre les droits des femmes
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Historiquement, l’islam s’est opposé aux droits des femmes, à la laïcité, au moder­nisme et aux valeurs huma­nis­tes. Des différ­ences fon­da­men­ta­les sont appa­rues entre l’Orient musul­man et l’Occident non musul­man au XIXe et au XXe siècles. Des chan­ge­ments éco­no­miques et sociaux, ainsi que l’impact de la culture occi­den­tale, ont fait naître des forces à l’intérieur des sociétés du Moyen-Orient, forces qui ont modi­fié len­te­ment la condi­tion des femmes. Depuis le début du XIXe siècle, dans plu­sieurs domai­nes essen­tiels, les rés­ultats du pro­! ces­sus sus­cité par l’influence occi­den­tale ont été géné­ra­lement posi­tifs. Les ins­ti­tu­tions socia­les et les mécan­ismes de contrôle et d’enfer­me­ment des femmes, ainsi que leur exclu­sion des prin­ci­paux domai­nes d’acti­vité, ont été pro­gres­si­ve­ment dém­antelés.

Au départ, ce pro­ces­sus n’a pas pro­duit des chan­ge­ments juri­di­ques, mais plutôt des phénomènes comme l’accès des femmes à l’édu­cation. La pénét­ration éco­no­mique occi­den­tale au Moyen-Orient et la dif­fu­sion de la pensée poli­ti­que occi­den­tale dans les sociétés du Moyen-Orient n’ont pas ébranlé la loi isla­mi­que et ses ins­ti­tu­tions socia­les réacti­onn­aires et oppres­si­ves pour les femmes. Les chan­ge­ments de la loi isla­mi­que concer­nant les femmes ont sus­cité une rés­ist­ance considé­rable. Les lois sur les femmes occu­pent une place dét­er­min­ante dan! s le Coran. De plus cer­tains chan­ge­ments favo­ra­bles aux femmes ont été inter­prétés par les forces natio­na­lis­tes et isla­mi­ques comme le signe d’une inva­sion défi­ni­tive de la der­nière sphère qu’ils pou­vaient contrôler face à l’agres­sion des « infidèles », main­te­nant que l’Occident avait mis la main sur la sou­ve­rai­neté poli­ti­que et sur l’éco­nomie de leurs pays. Lorsque les Français arrivèrent en Egypte avec Napoléon, le port du voile aug­menta en réaction à l’occu­pa­tion franç­aise. Les isla­mis­tes considéraient des valeurs moder­nes telles que les droits des femmes comme une cons­pi­ra­tion de l’Occident qui accom­! pa­gnait et ser­vait son offen­sive éco­no­mique et poli­ti­que. Leur réaction cultu­relle fut de se tour­ner vers leurs pro­pres tra­di­tions.

Dans la lutte pour amél­iorer la condi­tion des femmes, les pre­miers noms asso­ciés avec ces com­bats sont sou­vent des hommes, mais dès le départ des femmes furent impli­quées. A cette époque, les droits des femmes, par­ti­cu­liè­rement la ques­tion du voile, émergèrent comme un sujet cen­tral dans le débat poli­ti­que natio­nal. Pour la pre­mière fois de toute l’his­toire de l’islam, des ques­tions comme le voile, la poly­ga­mie, le divorce et la ség­régation sexuelle furent dis­cutées ouver­te­ment au Moyen-Orient. L’acti­vité publi­que et indép­end­ante pour les droits des femmes se dével­oppa au XXe siècl! e. La moder­ni­sa­tion amél­iora géné­ra­lement la posi­tion des femmes. Bien que le succès des réf­ormes fût lié aux chan­ge­ments éco­no­miques et sociaux, les pro­blèmes immédiats étaient sou­vent idéo­lo­giques, prin­ci­pa­le­ment l’atti­tude à adop­ter face à la sacro-sainte loi isla­mi­que.

Mais la réalité sociale et éco­no­mique amena les femmes du Moyen-Orient à inter­ve­nir de plus en plus dans la sphère publi­que, et cela a été lar­ge­ment posi­tif pour les femmes, en par­ti­cu­lier durant les pér­iodes his­to­ri­ques de l’indép­end­ance natio­nale, de la laï­ci­sation et la moder­ni­sa­tion éco­no­mique en Turquie et en Tunisie.

Ceux qui veu­lent ins­tau­rer les réf­ormes juri­di­ques dans les pays où la loi n’est pas éga­lit­aire pour les femmes sou­hai­tent sur­tout res­trein­dre les faci­lités pour le divorce, la poly­ga­mie et l’âge du mariage, sou­vent par le biais de pré­cédents isla­mi­ques et en obli­geant les hommes à jus­ti­fier le divorce ou la poly­ga­mie devant les tri­bu­naux. Ces chan­ge­ments sont appelés isla­mi­ques et les tri­bu­naux isla­mi­ques conser­vent géné­ra­lement un cer­tain pou­voir. Les lois sur la famille, pierre angu­laire de l’oppres­sion isla­mi­que des femmes, étaient et sont farou­che­ment déf­endues! par les diri­geants reli­gieux et poli­ti­ques musul­mans au Moyen-Orient. Que ces lois soient encore pra­ti­que­ment intac­tes sou­li­gne l’exis­tence de forces tra­di­tion­nel­les et isla­mi­ques extrê­mement puis­san­tes dans les sociétés du Moyen-Orient. Les inter­pré­tations réf­orm­istes telles celles qui sou­li­gnent « l’esprit éga­lit­aire du Coran » et veu­lent remo­de­ler la charia en réint­erprétant le Coran, ces inter­pré­tations sont prin­ci­pa­le­ment nées sous l’influence des chan­ge­ments éco­no­miques et sociaux impulsés par l’impact de l’Occident.


L’islam poli­ti­que
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L’islam poli­ti­que est une force fon­da­men­tale qui a imposé de graves retours en arrière concer­nant les droits des femmes dans la région, au cours des der­nières déc­ennies. L’islam poli­ti­que est un mou­ve­ment né en oppo­si­tion aux mou­ve­ments laïcs et pro­gres­sis­tes pour la libé­ration et l’égalité, contre le pro­grès intel­lec­tuel et cultu­rel, et contre les opprimés qui lut­tent pour la jus­tice, la liberté et l’égalité dans la région. Au cours des années 1970, l’islam poli­ti­que s’est ren­forcé et élargi. Dans les années 1980, ce mou­ve­ment a été sou­tenu et nourri par les go! u­ver­ne­ments occi­den­taux qui s’en sont servis au cours des conflits et ten­sions de la guerre froide, mais aussi pour com­bat­tre les mou­ve­ments pro­gres­sis­tes de la région. L’islam poli­ti­que s’oppose à la liberté et aux droits civi­ques des femmes, à la liberté d’expres­sion cultu­relle et per­son­nelle ; il impose des lois et des tra­di­tions bru­ta­les, sans parler des meur­tres, des déca­pi­tations et des géno­cides .En Iran, au Soudan, au Pakistan et en Afghanistan sous les tali­bans, des régimes isla­mi­ques ont trans­formé ces pays et par­ti­cu­liè­rement les mai­sons des femmes en pri­sons, où leur confi­ne­ment, leur exclu­sion de nom­breu­ses acti­vités pro­fes! ­sion­nel­les et édu­ca­tives, et leur trai­te­ment brutal ont acquis force de loi. De plus, le dis­cours miso­gyne qu’ils ont rép­andu dans la sphère publi­que sou­te­nait impli­ci­te­ment la vio­lence mas­cu­line contre les femmes.


Les femmes, citoyen­nes de seconde classe
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Actuellement les femmes sont des citoyen­nes de seconde classe dans la région : on nie leur iden­tité juri­di­que com­plète en les pri­vant des droits, des pri­vilèges et de la sécurité dont les citoyens devraient tous béné­ficier. Des lois injus­tes, des cons­ti­tu­tions dis­cri­mi­na­toi­res et des esprits pleins de préjugés ne reconnais­sent pas les femmes comme des citoyen­nes égales et vio­lent leurs droits. Les « natio­naux », les citoyens, sont en prin­cipe des per­son­nes nées dans un pays ou qui ont été natu­ra­lisées. Elles béné­ficient de tous les droits et pri­vilèges accordés à un indi­vidu libre et doi­vent aussi êtr! e protégées par l’Etat. Cependant, les femmes n’ont droit à une citoyen­neté entière dans aucun pays du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord ; elles sont par­tout des citoyen­nes de seconde classe. Dans de nom­breux cas, les lois et les règles de l’Etat ren­for­cent l’iné­galité des genres et l’exclu­sion des droits réservés aux « natio­naux ». L’Etat ren­force le contrôle tribal-fami­lial de l’islam sur les femmes, et les rend encore plus dép­end­antes vis-à-vis de ces ins­ti­tu­tions. Contrairement à l’Occident, où l’indi­vidu est l’unité de base de la société, la famille est à la base des sociétés arabes. Cela signi­fie que l’Etat se soucie d’abord de prot&eacut! e;ger la famille plutôt que de protéger ses mem­bres. Les droits des femmes ne concer­nent donc que leurs rôles de femmes et d’épouse. La dis­cri­mi­na­tion de l’Etat contre les femmes dans la famille s’exprime dans des codes de la famille injus­tes qui nient aux femmes l’accès éga­lit­aire au divorce et à la garde des enfants.

Dans toute la région, si une femme arabe choi­sit de se marier avec un étr­anger, ce der­nier ne béné­fic­iera pas de la natio­na­lité de son épouse. De plus, seuls les pères (jamais les mères) peu­vent passer leur citoyen­neté à leurs enfants. Dans de nom­breux cas, lorsqu’une femme devient veuve, divorce ou a été aban­donnée, ou si son mari n’est pas un res­sor­tis­sant du pays, ses enfants n’ont pas droit à la natio­na­lité, et sont donc exclus de leurs droits de citoyen. Ces droits incluent l’accès à l’édu­cation et au système de santé, à la pro­priété de la terre et à l’héri­tage. Par contre, les hommes peu­vent ! étendre leur natio­na­lité à leurs femmes et à leurs enfants. Cette iné­galité juri­di­que non seu­le­ment nie aux femmes leurs droits civi­ques, mais elle dénie aux enfants leurs droits fon­da­men­taux en tant qu’êtres humains.

Si la loi est conçue pour protéger les femmes seu­le­ment en ce qui concerne leur rôle dans le famille, elle ne peut donc protéger celles qui ont besoin d’être protégées contre leurs famil­les. En ne protégeant pas les femmes contre la vio­lence, contre les mau­vais trai­te­ments, le viol, le viol conju­gal et les crimes « d’hon­neur », l’Etat se montre inca­pa­ble d’offrir la pro­tec­tion dont dis­pose un citoyen à part entière. En fait, en igno­rant des ques­tions comme celles de la vio­lence mas­cu­line, et en infli­geant tou­jours des puni­tions bénignes à ceux qui bru­ta­li­sent les femmes, l’Etat ren­force l’exclu­sion des femmes de leurs droits de citoyen­ne! s.

Les lois sur la famille fondées sur la charia exi­gent sou­vent des femmes qu’elles obtien­nent la per­mis­sion d’un membre mas­cu­lin de leur famille pour entre­pren­dre des acti­vités qu’elles devraient avoir le droit d’enga­ger libre­ment. Cela aug­mente la dép­end­ance des femmes vis-à-vis des mem­bres mas­cu­lins de la famille, dans les domai­nes éco­no­mique, social et juri­di­que. Par exem­ple, dans de nom­breux pays arabes, les femmes doi­vent obte­nir la per­mis­sion de leur père, mari ou frère pour obte­nir un pas­se­port, voya­ger à l’étr­anger, créer une société, rece­voir un prêt ban­caire, ouvrir un compte, ou se marier.


Quelles reven­di­ca­tions avan­cer ?
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Etant donné l’hos­ti­lité intrinsèque de l’islam vis-à-vis de l’égalité entre les sexes et des droits des femmes et vis-à-vis de leur rôle dans la société, com­ment peut-on amél­iorer leur condi­tion ? Chasser l’islam poli­ti­que est la condi­tion pre­mière pour amél­iorer le statut de la femme au Moyen-Orient. Le système social est fondé sur la miso­gy­nie et l’arrié­ration isla­mi­ques, et les femmes du Moyen-Orient ne regret­te­ront aucu­ne­ment sa dis­pa­ri­tion. Le XXIe siècle doit voir la dis­pa­ri­tion de l’islam poli­ti­que. Ce pro­ces­sus, je crois, se décl­enc­hera en Iran. D&rsq! uo;extra­or­di­nai­res signes d’espoir et de chan­ge­ment conti­nuent à être émis par les femmes ira­nien­nes, sur place comme en exil. En Iran, les femmes ont lancé le pre­mier et le plus effi­cace des défis contre le régime isla­mi­que en remet­tant en cause cou­ra­geu­se­ment le droit des auto­rités isla­mi­ques à définir leur vie. La libé­ration des femmes du Moyen-Orient repose sur la laïcité et la création de systèmes poli­ti­ques éga­lit­aires dans la région. La laïcité a été et conti­nue à être la condi­tion élém­ent­aire de la libé­ration des femmes au Moyen-Orient. Nous devons lutter pour :

- Une sépa­ration com­plète entre la reli­gion et l'Etat,
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- L’éli­mi­nation de tout concept reli­gieux, de toute influence reli­gieuse dans le domaine juri­di­que,
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- La reli­gion doit être considérée comme l’affaire privée des indi­vi­dus,
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- Toute men­tion de la reli­gion doit être éliminée des lois, des cartes d’iden­tité, pas­se­ports et de tout docu­ment offi­ciel,
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- Il faut inter­dire à l’Etat comme aux médias de désigner les gens, indi­vi­duel­le­ment ou col­lec­ti­ve­ment, par une étiqu­ette reli­gieuse,
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- Éliminer la reli­gion du système édu­catif,
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- Inter­dire l’ensei­gne­ment des dogmes reli­gieux et les inter­pré­tations reli­gieu­ses dans les écoles.
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Pour ter­mi­ner je vou­drais briè­vement évoquer la ques­tion de la réf­orme et de la moder­ni­sa­tion de l’islam. Est-ce un objec­tif vala­ble ? Pourquoi fau­drait-il moder­ni­ser l’islam ? Si quelqu’un me disait qu’il veut huma­ni­ser et moder­ni­ser l’escla­vage, le fas­cisme ou le patriar­cat, je lui rép­ondrais qu’il faut plutôt s’en déb­arr­asser. Pour ces « moder­ni­sa­teurs »-là, si l’islam per­met­tait aux femmes d’aller étudier avec une robe allant jusqu’aux genoux, ou de deve­nir juge à condi­tion de faire silence sur sa sexua­lité, alors l’islam serait « moder­nisé ». Les objec­tifs de ceux qui ! veu­lent moder­ni­ser l’islam sont beau­coup plus limités que les miens. Nous méritons un tout autre moder­nisme. Tenter de moder­ni­ser ou de réf­ormer l’islam ne fera que pro­lon­ger l’oppres­sion et la subor­di­na­tion séculaire des femmes dans les sociétés dominées par l’islam. Plutôt que de moder­ni­ser l’islam, il faut le « mettre en cage », tout comme l’huma­nité a mis en cage le chris­tia­nisme, il y a deux siècles. L’islam doit être subor­donné à la laïcité et à l’Etat laïc.

(Ce texte s’ins­pire d’un dis­cours pro­noncé lors d’une confér­ence orga­nisée du 11 au 13 avril 2003 à Washington par le Conseil pour un huma­nisme laïc sur le thème « Une nation sans Dieu ? »)



http://www.mondialisme.org/spip.php?article376

Écrit par : luzia | 12/12/2011

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