13/08/2011

LA NOURRICE

 

img_1117_4.jpgTmima quittait son mellah tous les jours, de son pas nonchalant, un panier en osier qu'elle balançait d'une main pour récolter son salaire, l'équivalent d'une théière remplie de blé, tandis que de l'autre, elle tenait son petit dernier. Elle ondoyait son corps altier aux seins lourds, la tête couverte, drapée dans son izaar retenu par un losange en argent parfaitement ciselé, une ceinture épaisse à la taille enserrant  une large jupe qui claquait au vent dans ces petites ruelles poussiéreuses des villages marocains. Ses bijoux cliquetaient d'une cadence régulière et ce bruit chéri annonciateur de l'arrivée de Tmima résonnait au loin et du même coup rassurait les familles qui savaient enfin que la petite bouche affamée et hurlante serait bientôt nourrie par la nourrice juive.

 

Oh oui ! qu'elle les nourrissait ces petites bouches,  sans distinction, ni de sexe, ni de religion, ces minuscules bouches  aux lèvres vermeilles avides de son lait qu'elles tétaient goulûment au risque de s'étouffer. Accueillie et  traitée comme une reine, elle n’hésitait pas à se lever la nuit pour courir apaiser une faim urgente. On se confondait en excuses, elle consolait les mères sans lait en leur tendant son mouchoir, petit bout de tissu qu’elle sortait d’entre ses seins généreux pour sécher les larmes de la pauvre petite. “Wakha,  Tmima est là, compte sur moi !" Disait-elle en embrassant la mère éplorée.

Tmima en a allaité des enfants, ô combien !  Sans le réaliser, elle a tissé un lien solide entre eux, dorénavant  frères et soeurs de lait liés à vie. Aujourd’hui, ils ont dépassé la soixantaine tous ces enfants bien nourris. Ils continuent à se rencontrer fréquemment unis par ce même elixir. Certains ont dû quitter le pays et continuent malgré cela à se voir régulièrement, à se donner les nouvelles des uns et des autres, à partager joies et peines, naissances et deuils, leurs enfants ont pris le relais, juifs et musulmans, hommes et femmes tous nourris par Tmima.

A l'heure de toutes les haines, on en rêve de cette mamellle magnifique et bienfaisante;  source de vie, indépendamment de la religion des uns et des autres. A quelle mammelle métaphorique nous faudrait-il se nourrir tous ensemble pour devenir  frères et soeurs  à vie ?  A la source commune de la tolérance, sans doute, mamelle généreuse qui ne se tarit jamais et nous comble profondément.

 

*C’est le fils d’un de ces frères de lait qui m’a raconté cette histoire, je le remercie du fond du coeur.

 

 

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Commentaires

Merveilleux texte sur la fraternité entre les peuples et sur la tolérance, deux aspects qui, aujourd'hui, font cruellement défauts à la valeur intrinsèque de l'Être humain.Tmima a une valeur symbolique que l'on devrait aisément prendre comme référence à une "espérance" d'un rapprochement entre les peuples. Naiveté oui bien sûr mais l'espérance doit être source de vie comme Tmima l'est pour ces millions d'enfants qui meurent à travers le monde de malnutrition, de faim et de manque de soins.
Bravo Jemila
Bernard

Écrit par : bernard | 16/08/2011

" A la source commune de la tolérance, sans doute, mamelle généreuse qui ne se tarit jamais et nous comble profondément."

Très belle définition Djemâa. A l'image d'une combattante contre l'intolérance et la médiocrité des abrutis intégristes, racistes et antisémites que compte la planète. Merci Djemâa! Vos billets sont un baume au coeur dans ce monde de brutes.

Écrit par : Patoucha | 19/09/2011

Encore un bel article. Nous avons beaucoup aimé. Nous l'avons diffusé sur mes réseaux sociaux

Écrit par : mutuelle opticien lentille | 09/03/2012

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