09/05/2011

Tunisie- Carthage ses odeurs et ses rumeurs

P1030703.JPGDans la  Rome antique , on redoutait déjà Carthage,  ses odeurs et ses humeurs. Les odeurs et les rumeurs nous plongent directement dans la réalité post-révolutionnaire. Me voilà seule devant mon thé de menthe et mes pignons légèrement grillés, samedi  - 20h 10.  Mes cinq amis se sont volatilisés en l'espace d'une demi-heure. Le téléphone arabe fonctionne à merveille , dans le hall d'un hôtel à la Marsa, samedi soir, 20 h04  les sonneries de portable semblent vibrer  à l'unisson et  annoncent le  couvre-feu récemment instauré pour 21  heures, tout le monde se lève comme un seul homme et s'en va.

Tous doivent être rentrés à l'excception du personnel travaillant dans les services de nuit, tels que les urgences et hôtellerie.

Seule à ma table, je regarde le fond de mon verre de thé de menthe, deux pignons collés contre la feuille de menthe,  impossible de les récupérer, à moins d'aller farfouiller avec l'index; lorsqu'on veut quelque chose, on finit souvent par devoir aller le chercher.

Déjà, la veille à Tunis, j'étais  aux alentours des 13h,  confortablement installée sur une terrasse de l'avenue Habib Bourguiba, je discutais avec un journaliste, nous nous séparons, puis tout sombre en l'espace de quelques minutes, les hurlements, les gaz lacrymogènes, nous courons pour échapper à la manifestation qui risque de dégénérer. Les policiers crient : "doucement ne courez pas ! A mon attention :  "Pas de photos, Madame, s'il vous plaît !"

Le nez qui pique, les yeux qui brûlent méchamment, puis un mal de tête terrible tenace qui ne me lâchera plus de toute la nuit . Il paraît que les gaz lacrymogènes traditionnels sont en rupture de stock, l'armée alors utiliserait  ceux qu'on emploie pour les sangliers et les scorpions, un mal de tête épouvantable ! Oui ! Un scorpion perdu dans le désert à 52 degrés, incapable même de piquer avec ces gaz, suis-je entrain de songer.  Ma nièce psychologue fait de l'humour  :" Tu vois Tata, à Tunis, on reste fit, on fait même du jogging sur le boulevard principal en plein après-midi, elle lance cela, tandis que nous nous éloignons de l'artère principale les yeux déjà en larmes, au pas de course.  "

Tout cela à cause de déclarations ostentatoires sur Facebook de Farhat Rajhi , président du Haut comité des droits de l'Homme et des libertés fondamentales qui annonce l'éventualité  d'un coup d'état militaire en cas d'arrivée au pouvoir des islamistes aux prochaines élections.  Pour ma part, je rends attentif mon entourage, au trop d'information qui tue l'information; désinformation, rumeurs, réseaux sociaux surchargés de buzz et de fausses rumeurs. Comment encore être apte à analyser quoi que ce soit , Il y a comme une forme d'hystérie,  un manque de distance, tout arrive brut,  en masse.  On est passé de la censure au trop d'information. De rumeurs en rumeurs, la démocratie tâtonne, se cherche. Les jeunes sont branchés en continu sur facebook et Twitter. Leurs parents sont figés devant la télé ou l'oreille collée à la radio presque 24h sur 24h. Pour la moindre déclaration de travers, tout le monde sort dans la rue !  Le pays entier est fébrile, aux aguets, l'oreille exagérement tendue jusqu'à l'épuisement. Eternellement tendu, sur le qui-vive, fébrile, le Tunisien est dévoré tout entier par sa révolution, il y a jeté toute sa vie. C'est l'apprentissage de la démocratie, une leçon intensive et qui coûte chère.

Mais chacun reste optimiste, c'est normal après 50 ans de dictature il faut trouver ses marques, ses repères. Il faut y croire, mais il faut rester prudent, les contre-révolutionnaire, eux,  avancent à grands pas, les casseurs sont payés pour "foutre le bordel" et faire regretter la période Ben-Ali. Mais le processus est engagé tout n'est plus qu'une question de temps, c'est une période mouvementée , il faudra bien la traverser, restons sereins soupire-t-on de ci et de là  ......!

La révolution amène un fort souffle  de liberté qu'il faut gérer avec le même soin que le despotisme pour ne pas s'égarer  et se concentrer résolument à construire un monument formidable dont on ne connaît pas encore la forme précise, mais auquel on aspire profondément.

 

Petit clin d'oeil, librairie Al Kitab, avenue Habib Bourguiba

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Commentaires

Et ses casseurs aussi!

Écrit par : HBA | 09/05/2011

bravo pour le titre djemma chraiti,vous avez resumé la situation actuelle en Tunisie par cette citation romaine,les odeurs et les rumeurs ont bien changé depuis l'époque de Néron,modernité oblige! rumeurs facebookiennes generation 2.0 et odeurs de lacrymo fraichement importées de "pays amis".Amateurs du tourisme de l'extreme faites comme Mme chraiti:flaner le soir sur les hauteurs de sidi bousaid,prendre le temps d'admirer le paysage envoutant de cet ancien village marabouts,échanger quelques paroles ,entre deux bouchées de samsa ou de makroudh,avec les vendeurs de glibettes et de chouchou et le matin éliminer tout cet exces de calories et de farniente par une petite course revitalisante dans les souks, ou bien sur l'avenue Bourghiba pour les moins clostrophobes le tout coachés par les consignes de la police biensur!

Écrit par : emy sphere | 09/05/2011

Un billet d'un journaliste tunisien:

Tunisie : L’armée affrontera les islamistes pour sauver la République –
Publié le 8 mai 2011 par Ftouh Souhail

Le général Rachid Ammar, chef d’état major inter-armées (1) sera l’homme qui sauvera le Régime Républicain, dans le cas ou les islamistes veulent s’emparer du pouvoir en Tunisie.
C’est le message essentiel qui émane des déclarations de l’ancien ministre de l’Intérieur, Mr Farhat Rajhi, exprimés le 4 mai dans une interview diffusée sur Facebook, et reprise ensuite dans les médias locaux.

Ce magistrat de formation, qui avait déjoué une tentative de déstabilisation de la Tunisie début février, a lancé une vraie bombe médiatique qui a apporté une réponse claire aux nombreuses interrogations qui agitent les Tunisiens, à cause de la montée sans précédent du courant islamiste depuis la chute du régime de Ben Ali, le 14 janvier dernier.

Farhat Rajhi, ex ministre de l’intérieur du 27 janvier au 28 mars 2011, et Président du Haut Comité des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales, a précisé que des contacts seraient encours avec l’armée Algérienne pour empêcher une confiscation du pouvoir par le parti islamiste Ennahdha.

Aussitôt lancée sur Facebook en pleine nuit, la page de Farhat Rajhi explique aux Tunisiens, dans une vidéo de près d’une demi-heure, que le général de corps d'armée Rachid Ammar envisageait une action militaire, « coordonnée » avec l’Algérie, en cas de victoire du mouvement islamiste Ennahda aux élections constituantes du 24 juillet 2011.

Dans cette vidéo disponible sur de nombreux sites, Farhat Rajhi avait notamment déclaré que le chef du gouvernement provisoire s’était rendu à Alger pour préparer, avec les autorités algériennes, le plan d’un putsch pour le cas où le mouvement islamique Ennahda remporte les élections de la constituante, et que le général Rachdi Ammar n’avait été promu « chef des trois armés » que dans cette perspective.

Le Ministère de la Défense a toutefois nié avoir connaissance de ce plan.

Fondée en 1957, l'armée tunisienne a hérité de la présidence Bourguiba une forte tradition de non-ingérence dans les affaires politiques. L’armée affiche à peine 35.000 soldats, dont 27.000 pour l'armée de terre. Sous-dimensionnée, elle est aussi sous-équipée, et ne possède, par exemple, qu'une douzaine d'hélicoptères. Tenue à l'écart des affaires du pays sous Ben Ali, l'armée tunisienne a toujours été républicaine.

Par crainte que leur prise de pouvoir endommage l’économie tunisienne, en particulier les revenus du tourisme et de l’aide européenne, l’armée tunisienne serait appelée a entrer en action pour sauvegarder le régime Républicain, et protéger l'économie nationale.

Un sondage réalisé les 6 et 7 mai par l’agence SIGMA, auprès de 504 individus appartenant aux 24 préfectures, a montré que 48,8% des Tunisiens sont d’accord pour que l’armée intervienne dans la vie politique du pays (17,5% tout à fait d’accord) alors que 51,5% ne le sont pas (29,2% pas du tout d’accord).

A mon humble avis, les tunisiens qui vont voter comme des brebis pour le mouvement Ennahda vont mettre en péril le régime Républicain, et faciliteront l'établissement d'un État islamique. A part le danger que représentent les islamistes pour le futur processus démocratique, leur arrivée au pouvoir va faire fuir les capitaux étrangers et les touristes, préparant ainsi une atmosphère d'asphyxie pour l’économie tunisienne.

Des fascistes religieux ont profité, ce week-end, des révélations de l’ancien Ministre de l’Intérieur pour envahir la rue, et ils ont appelé à une forte mobilisation. Ils ont encore, hier samedi, bravé les consignes de sécurité.

Un couvre-feu d'une durée indéterminée a été décrété à Tunis et dans la banlieue de 21 heures à 5 heures (22 heures à 06 heures GMT) depuis hier soir.

Des groupuscules intégristes islamistes ont provoqué, dans la nuit de samedi à dimanche, des troubles à l’ordre public dans certains quartiers périphériques de la capitale, comme celui du Kram, mais également dans plusieurs villes de l’intérieur du pays comme Sfax, Kairouan, Métaloui, où un couvre feu a également été instauré, et Kébili, où des militants islamistes pourchassent les militaires à coups de pierres.

Les Tunisiens vivent depuis le 14 janvier dans un climat d’insécurité, et les islamistes sont devenus le plus grand des dangers pour la stabilité de la Tunisie. Ils travaillent à mettre en place un état islamiste copié sur le Pakistan. Il faut espérer que l’armée affrontera ce danger et ne leur laisse pas la latitude de nuire aux intérêts du pays.

Ftouh Souhail, pour Drzz.fr

(1) A 63 ans, le général Rachid Ammar est devenu l'un des héros de la « révolution » tunisienne. Le chef d'état-major de l'armée de terre a été limogé par le gouvernement tunisien, le 12 janvier, pour avoir refusé de donner l'ordre à ses soldats de tirer sur la foule, et il a exprimé des réserves sur la répression menée par la police du régime. Mais le général Rachid Ammar a prévenu Ben Ali que « l'armée ne tirera pas sur le peuple ».

Écrit par : Patoucha | 09/05/2011

Merci Djemâa pour ce papier à l'ecriture très visuelle du coeur même de l'evenement.Il donne envie d'être là, de vivre l'intensité du moment, de l'histoire en cours d'ecriture.
La douceur du thé à la menthe et aux pignons ,l'odeur de la mer entre Carthage et la Marsa font supporter le couvre feu.
Tu participes à la construction de la démocratie, entre crainte et espoir.
Prends bien soin de toi.
Amicales Pensées.

Écrit par : Mamoun Slama | 10/05/2011

Al Kitab solde déjà les livres sur la Revolution , c'est un signe de la soif de lecture des tunisiens.
Je trouve la lecture du journaliste un peu trop pessimiste, voire alarmiste.
Il faut faire confiance aux nombreux democrates dont beaucoup de femmes intelligentes et determinées qui seront les premières à trinquer au cas où ce funeste scenario se réalisait.
Elles redoublent de vigillance.
Je retrouve bien la crainte de Djemâa à l'egard des effets d'une sur-information, peut-être a-t-elle raison. Mais la situation actuelle exacerbe le désir de savoir pour conjurer l'angoisse de l'incertitude.Il en va demême du besoin d'agir.

Écrit par : mamoun slama | 10/05/2011

ce qui nous étonne un peu en France c'est que le Maroc et l'Algérie n'aient pas faits aussi leur "révolution" comme leurs voisins...

Écrit par : blog etourisme | 20/08/2011

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