23/03/2011

De la Villa Jasmin à la Villa Fifi

villa-jasmin.jpgJe me souviens avoir rencontré il y a quelques années, Serge Moati en Tunisie. C'était en octobre me semble-t-il , au bord de la mer à la Marsa, par un beau mois d'octobre aux couleurs encore dorées de fin d'été sur une mer bleue. Je courus vers lui pour le féliciter et parler de son livre Villa Jasmin,  nous échangâmes quelques minutes debout sur la plage de sable doré.

Son œuvre, Villa Jasmin, est un roman autobiographique  qui retrace la Tunisie des années 20, une famille brisée par la guerre et l'Histoire, un père déporté et interné au camp de concentration de Sachsenhausen après avoir été repéré comme résistant avec 16 autres jeunes garçons tunisiens juifs , puis  il parvient à quitter l'endroit maudit  , participe à la Libération de Paris et  retrouve enfin sa famille. Une belle saga de la communauté juive du Grand Tunis.

J'ai retenu de cette saga familiale, le passage du théâtre Rossini où son père, metteur en scène fait construire des moucharabieh pour que les femmes voilées puissent aussi voir la pièce, quelques lignes  merveilleuses qui démontrent l'ouverture d'esprit de cet homme de culture qui voulait s'assurer que tout un chacun ait accès à ladite culture.   Un père très engagé, franc-maçon, socialiste, une figure marquante pour l'enfant. La Villa Jasmin sera réquisitionnée pour l'ambassadeur d'Allemagne, c'est ensuite  le leader nationaliste, Benromdane qui hébergera la famille Moati.

Pour Serge Moati, né Henri Haïm Moati , en réalité  il reprendra le nom de son père, il dira de cet  été 1957. J'avais perdu mon père, ma mère et mon pays, la Tunisie. Le tout en deux mois. Trois disparitions en un été : une sacrée distraction. »


 

Trois ans plus tard en 1960, je nais dans la Villa Fifi à St-Germain (Ezzahra actuellement) , en 1963, à l'aube,  des bruits affreux dans la maison, des hurlements, mon père est emporté  puis sera condamné à mort et exécuté. Il était un  leader nationaliste tunisien, syndicaliste  et chef de la résistance. Cette Villa Fifi, j'y retourne, souvent, elle est fermée, le gardien qui vivait juste à côté pense qu'elle peut lui revenir d'office.  On m'invite souvent à raconter aussi, je pense à une réplique de la Villa Jasmin, deux destins contrariés de Tunisiens. Nous n'étions que des enfants Serge Moati 10 ans, moi 3 ans. 

L'Histoire traverse les murs de la maison de mon enfance. Non pas comme  dans la Villa Jasmin,  où plane  une odeur parfumée et entêtante de jasmin, mais plutôt le   parfum des  orangers, citronniers, oliviers, eucalyptus arrachés depuis.

Serge Moati et moi sommes sur la plage, debout,  face à face, avec nos destins croisés, destinées contrariées,  chacun est touché et ému par l'histoire de l'autre, chacun a perdu ses lieux de l'enfance de façon brutale et violente, mais la mémoire reste  intacte. Puis à la question souhaite-t-il s'acheter une maison en Tunisie ? Il hésite, répond non . « Je viens souvent, loue parfois, on m'invite. »- Je hoche de la tête, c'est vrai, je le ressens bien, nous ne sommes même plus des exilés, on me posait la question récemment : Exilée ? Non,  mais des errants, des nomades, de nos maisons, pour l'un et  l'autre, nous ne gardons en mémoire  plus que l'odeur des fleurs si évanescentes, comme nos deux vies chahutées par l'Histoire.

 

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21/03/2011

L'amour de clic en clic - 233 jours et des poussières

30+janvier.JPGParis- Un livre iconoclaste repéré au Salon du Livre à Paris et imprimé à compte d'auteur. 233 jours d'échanges email entre deux amants, la naissance d'un amour-passion, un feu d'artifice aux couleurs lumineuses d'une relation qui se déploie, atteint son paroxysme et s'achève, pour mourir, se faner après valses-hésitations.  Il n'y  a qu'un expéditeur qui est la femme et qui nous laisse deviner les réponses de l'homme.

Le email permet une correspondance qui n'a rien à envier aux échanges épistolaires amoureux d'antan, à la différence près que l'autre est juste au bout d'un clic, si proche, si présent bien que virtuel. Une correspondance intime et secrète, puisque tous deux sont mariés, qui s'offre des airs d'indépendance et de liberté retrouvée. A l'ère des nouvelles technologies, on se demande dans quel registre inscrire cette nouvelle forme  de correspondance amoureuse qui peut se targuer d'appartenir définitivement à la littérature, mais d'un genre contemporain qui sied à notre temps.  Dans le fond, rien n'a changé, les mots sont toujours présents, à aller et venir, la syntaxe, la ponctuation, hormis lorsque la femme voyage et que le clavier asiatique l'empêche d'écrire certaines lettres, mais tout y est. Les ingrédients des plus grands épistoliers amoureux sont au rendez-vous.

A l'exception, qu'on ressent comme une frénésie, un bouillonnement incessant, une urgence, qui ne permet pas la distanciation d'autrefois où il fallait des semaines pour recevoir la réponse de l'aimé-ée;  tout fuse, s'enflamme, le titre choisi dans l'objet du email annonce la couleur, il est plus difficile de se retenir, tant il est devenu simple de s'écrire, mais la pensée elle, est là,  intacte, pleine. L'érotisme plane comme une brise légère au dessus d'un clavier, face à un écran lumineux.

"...Je te rencontre, tu me séduis, tu m'attires, je me lis en toi, me lie à toi... " Clic - "..J'aimerais ressentir ce délassement dans tes bras et me laisser emporter par lui, ma peau contre la tienne, sans avoir à me soucier de l'heure guillotine ...." Clic - "Dieu qu'il faut être solide pour transiter ainsi d'un homme à l'autre, d'un amour passionnel à la linéarité conjugale...." Clic.

Une oeuvre originale qui donne à repenser la littérature sous un jour nouveau, peut-on encore s'aimer par email ?  Peut-on exprimer aussi aisément ses sentiments ?  Force est de constater que  l'écriture est la même,  seul  le medium  change.

pour accéder à l'oeuvre : http://www.thebookedition.com/233-jours-et-des-poussieres...

 

Souvenons-nous  des lettres de Georges Sand au poète Alfred de Musset, à lire d'une traite pour les romantiques,  une ligne sur deux pour les plus coquins en commençant par la première ligne, pudibonds s'abstenir  :

 

Lettre de Georges Sand à Alfred de Musset

Cher ami,

Je suis toute émue de vous dire que j'ai

bien compris l'autre jour que vous aviez toujours

une envie folle de me faire

danser. Je garde le souvenir de votre

baiser et je voudrais bien que ce soit

une preuve que je puisse être aimée

par vous. Je suis prête à montrer mon

affection toute désintéressée et sans cal-

cul, et si vous voulez me voir ainsi

vous dévoiler, sans artifice, mon âme

toute nue, daignez me faire visite,

nous causerons et en amis franchement

je vous prouverai que je suis la femme

sincère, capable de vous offrir l'affection

la plus profonde, comme la plus étroite

amitié, en un mot : la meilleure épouse

dont vous puissiez rêver. Puisque votre

âme est libre, pensez que l'abandon ou je

vis est bien long, bien dur et souvent bien

insupportable. Mon chagrin est trop

gros. Accourrez bien vite et venez me le

faire oublier. À vous je veux me sou-

mettre entièrement.

 

Votre poupée

 

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20/03/2011

Salon du livre de Paris - Présence suisse

P1030568.JPGParis, samedi- une foule compacte qui coule pareille à un fleuve entre les stands, un salon bondé avec comme invitées d'honneur les lettres nordiques. Sur le stand des éditeurs suisses, je croise Jean-Michel Olivier, assis à sa table derrière sa pile de livres : "L'Amour nègre". Assise à ses côtés, j'engage la conversation. Quelle impression ça fait d'être à Paris ? Il se sent un peu étranger, mais dans le fond il a été bien accueilli, puis il ne s'attendait pas du tout à recevoir le Prix Interallié, face à des maisons d'édition mammouth, son éditeur l'avait prévenu, il y avait  peu de chance de l'obtenir. Surprise ! Le livre est couronné.

Quant au titre, il fera couler beaucoup d'encre sous les commentaires du quotidien Libération, pour finir un internaute répond brillamment et coupe court à l'esclandre : "mieux vaut l'amour nègre que la haine blanche !" Tout est dit.

Jean-Michel Olivier est euphorique, emporté par  le flot du courant qu'induit le succès. Mondanité, conférences, voyages, des propositions originales comme la dernière pour le café Maestro Lorenzo qui invite l'auteur à écrire des nouvelles en lien avec le café.

L'écrivain reste humble, parce que la littérature nous force à le rester. Et au milieu de 2'000 écrivains au Salon, on se sent comme une goutte d'eau dans la mer, on lance sa bouteille dans cet océan et qui sait quelqu'un la trouvera peut-être.  Après avoir été vampirisé, happé par ce tourbillon, il ne reste plus qu'à reprendre le chemin de l'écriture fait d'exigence et de perfection. En écriture, on n'arrive jamais nulle part, il faut continuer à aller de l'avant, faire toujours mieux, évoluer sans cesse. C'est un peu comme l'expansion de l'univers, plus on avance, plus il s'élargit devant soi.

Je l'observe du coin de l'oeil, quelques secondes, avec son pull rouge à fermeture éclair, sous son costume bleu, c'est vrai, il y a quelque chose de très humble chez lui, une tranquillité à peine surprise par tout ce ramdam autour de son oeuvre.

 http://jmolivier.blog.tdg.ch/archive/2011/03/16/la-vie-es...

P1030575.JPG

Sur le même stand un peu plus loin, je croise Slobodan Despot qui organise un apéritif pour fêter les cinq ans de sa maison d'édition Xenia, cinq ans d'audace pour celui qui ose éditer. Je l'interpelle, qu'est-ce que vous osez de plus que les autres maisons d'édition ?  Rééditer par exemple l'oeuvre complète de UNABOMBER, le militant radical anti-industriel , dans le fond ça reste une critique de notre société qui reste intéressante à découvrir, répond-il sans hésiter. Slobodan Despot ? peut-être mon futur éditeur, il aura fallu se rendre à Paris pour en rencontrer un, en chair et en os.

http://www.editions-xenia.com/

 

 

 Quant à moi, comme à la Foire du Livre de Bruxelles, je me promène avec mes livres dans ma valise à roulettes. Lorsqu'on n'a pas vraiment d'éditeur qui assure la promotion de vos oeuvres  il faut de bonnes jambes. La dédicace de la veille fut  longue et fastidieuse, heureusement qu'un lecteur féru a commenté mes livres qu'il a quasiment tous lus,  avec beaucoup de spontanéité et de sincérité, il m'a fait part de ses impressions plutôt flatteuses. Puis une femme Bosniaque, prend le "Sarajevo, le poisson rouge", elle porte sa main à son coeur, non je ne  peux rien lire sur la Bosnie, il y a encore trop de souffrance. Patienter derrière ma pile de livres, c'est encore une autre façon de parader derrière une vitrine, mais à Amsterdam ça rapporte plus de s'exhiber ainsi, une mise à nu éprouvante.   Jean-Michel Olivier rit de cette comparaison. Mais surtout un évènement comme le Salon du Livre, c'est l'occasion de rencontrer des gens, d'acheter des livres, de découvrir de nouveaux auteurs, de rencontrer des poètes qui traînent aussi leur valise avec des oeuvres aux titres qui font  rêver  dont un qui retient toute mon attention : "A fleur d'âme" et ramèner encore et encore des livres du monde entier. Quelle magnifique occasion de découvrir l'âme d'autres peuples sous de nouveaux horizons et s'autoriser par ce biais une pensée universelle et une meilleure compréhension du monde !

 

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15/03/2011

Ce que dit mon ami Ioan - Comment tuer nos parents

oreille.gifEn me rendant à la bibliothèque, j'ai croisé mon ami Ioan, je lui fis remarquer que j'évitais par toutes les façons Monsieur Untel, personne d'un certain âge, qui chaque fois qu'il me voit, me raconte comment en 1942, il achetait l'huile et le café avec les tickets de rationnement, il a dû me le dire  au minimum trente fois.

Ioan me sourit d'un air cruel et me félicite :

« Jolie façon de tuer les gens, me dit-il, et sans laisser de trace ; pas de sang, pas de preuves, rien, chirurgical, c'est propre et net ?!»

Il me sourit encore une fois et continue, impitoyable :

« On  les tue en les contraignant au silence. Nul besoin d'arme à feu, ni d'arme blanche, ni de poison ni même de malnutrition. Il suffit de les empêcher de parler, de les interrompre régulièrement quand ils radotent, ou de ne plus les écouter. »

Ioan me fait remarquer que c'est  n'est pas pour rien que les personnes répètent inlassablement les moments vécus de leur vie. Elles racontent leurs grandes victoires, leurs échecs, la mort mystérieuse de l'oncle qu'on a jamais connu,  la terre cultivée saison après saison, l'arrivée des grands-parents avec leur valise en carton, l'exil. Ça fait peut être trente ans et plus qu'on connaît ces histoires par cœur. Mais pour eux, c'est la vie ou la mort.

Les personnes âgées doivent de se rappeler de plus en plus souvent qui elles sont, se raconter, pour une raison dramatique : elles s'aperçoivent en réalité qu'elles  sont en train de s'oublier.

Le passé, elles  le sentent s'effacer, des années qui passent, des moments d'amnésie, des souvenirs qui s'estompent, se noient dans un flou inquiétant. Raconter pour ne pas s'oublier, pour compter encore, pour ne pas se perdre dans les méandres du temps...  Ce processus de reconstruire et d'affirmer qui porte même  un nom technique - l'individuation - la reconstruction permanente de notre identité.

Ces souvenirs nous façonnent, nous constituent, nous rappellent de quel matériau nous sommes composés. Revivre en racontant des histoires.

Les en empêcher c'est les forcer  à oublier qui elles sont. Pour les laisser vivre le plus longtemps possible, il est nécessaire d'offrir cette chance, ce cadeau de vie, de  les laisser parler et  les écouter attentivement, avec sincérité, avec une vraie présence.

« A propos, rajoute-t-il , ceci me rappelle une histoire... » Je l'interromps :

« Ah, oui, moi aussi je me rappelle qu'une fois... »  :-)

 

http://nasredin.blogspot.com/

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01/03/2011

Et si John Galliano avait un vrai goût pour les marches militaires nazies ?

Etrange !  Je ne me suis jamais particulièrement intéressée au monde de la mode, mais en lisant les titres sur  John Galliano soupçonné d'antisémitisme, une  vidéo filmée en juin 2010 lors du défilé Galliano,  par une étudiante  en direction artistique et qui m'avait été présentée me revient en tête.

Je me souviens de cette vidéo et ce qui me surprenait c'était le lien entre Charlie Chaplin,  le Fürher et la marche martiale, avec dans la cadence du pas plus d'Adolf que de Charlie, un défilé sur un rythme très soutenu, à pas militaires sur le ton harangue hitlérienne.  Les défilés nazis de l'Allemagne hitlérienne ont-ils été source d'inspiration, une esthétique toute martiale, toute militaire, toute fasciste.  L'habit ne fait  pas le moine, mais le militaire ?

Défilé John Galliano juin 2010 :  Charlie Chaplin revu par John Galliano, un Chaplin à l'heure du Führer, la mode est-elle un support d'idéologie, que nous transmet-elle comme message subliminal, nostalgie des temps modernes pour des temps anciens  ?

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Copyright Photo John Galliano défilé juin 2010 S. Cader/étudiante direction artistique à Genève

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Copyright Photo défilé juin 2010

S.Cader/étudiante direction artistique  à Genève

 

 

 

 

 

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       La vidéo du défilé juin 2010 (choisissez full screen pour visionner plein écran )

 

 

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