15/03/2011

Ce que dit mon ami Ioan - Comment tuer nos parents

oreille.gifEn me rendant à la bibliothèque, j'ai croisé mon ami Ioan, je lui fis remarquer que j'évitais par toutes les façons Monsieur Untel, personne d'un certain âge, qui chaque fois qu'il me voit, me raconte comment en 1942, il achetait l'huile et le café avec les tickets de rationnement, il a dû me le dire  au minimum trente fois.

Ioan me sourit d'un air cruel et me félicite :

« Jolie façon de tuer les gens, me dit-il, et sans laisser de trace ; pas de sang, pas de preuves, rien, chirurgical, c'est propre et net ?!»

Il me sourit encore une fois et continue, impitoyable :

« On  les tue en les contraignant au silence. Nul besoin d'arme à feu, ni d'arme blanche, ni de poison ni même de malnutrition. Il suffit de les empêcher de parler, de les interrompre régulièrement quand ils radotent, ou de ne plus les écouter. »

Ioan me fait remarquer que c'est  n'est pas pour rien que les personnes répètent inlassablement les moments vécus de leur vie. Elles racontent leurs grandes victoires, leurs échecs, la mort mystérieuse de l'oncle qu'on a jamais connu,  la terre cultivée saison après saison, l'arrivée des grands-parents avec leur valise en carton, l'exil. Ça fait peut être trente ans et plus qu'on connaît ces histoires par cœur. Mais pour eux, c'est la vie ou la mort.

Les personnes âgées doivent de se rappeler de plus en plus souvent qui elles sont, se raconter, pour une raison dramatique : elles s'aperçoivent en réalité qu'elles  sont en train de s'oublier.

Le passé, elles  le sentent s'effacer, des années qui passent, des moments d'amnésie, des souvenirs qui s'estompent, se noient dans un flou inquiétant. Raconter pour ne pas s'oublier, pour compter encore, pour ne pas se perdre dans les méandres du temps...  Ce processus de reconstruire et d'affirmer qui porte même  un nom technique - l'individuation - la reconstruction permanente de notre identité.

Ces souvenirs nous façonnent, nous constituent, nous rappellent de quel matériau nous sommes composés. Revivre en racontant des histoires.

Les en empêcher c'est les forcer  à oublier qui elles sont. Pour les laisser vivre le plus longtemps possible, il est nécessaire d'offrir cette chance, ce cadeau de vie, de  les laisser parler et  les écouter attentivement, avec sincérité, avec une vraie présence.

« A propos, rajoute-t-il , ceci me rappelle une histoire... » Je l'interromps :

« Ah, oui, moi aussi je me rappelle qu'une fois... »  :-)

 

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Commentaires

On sent dans ce texte, cette volonté bien bourgeoise de faire glisser les mots. Malheureusement, en le lisant, on se heurte justement sur cette forme appliquée qui elle, rebute, distrait le lecteur !

A quoi servent les mots ?

Écrit par : Corto | 15/03/2011

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