13/02/2011

Portrait du décolonisé d' Albert Memmi - à lire de toute urgence !

albert5.jpgA l'heure des soulèvements en Tunisie, en Egypte et espérons bientôt en Algérie, l'ouvrage  corrigé et augmenté d'une postface de "Portrait du décolonisé"  publié en 2004 d' Albert Memmi, écrivain tunisien de langue française,  brille d'une manière exceptionnelle  dans le contexte actuel.  Le lecteur,  au regard des derniers évènements,  peut appréhender,  dès lors, l'oeuvre sous un jour nouveau. Visionnaire, Albert Memmi  a analysé et décrypté avec une absolue justesse les mécanismes des dictatures post-coloniales.

50 ans après l'indépendance, rien n'a changé sinon en pire. Partout la corruption et la tyrannie, la misère autant de plaies purulentes qui accablent les jeunes nations pour lesquelles les ex-colonies montrent une complaisance complice et silencieuse, aveuglement coupable.

 

Simple changement de maître, le colon est remplacé par le dictateur parfois plus tyrannique et dont l'élite avide à laquelle il appartient s'approprie des privilèges sur le dos du peuple, souvent encore ignorant et superstitieux. Albert Memmi décrit cette corruption de façon si juste, lorsqu'on voit comment Ben Ali et sa clique ont pillé la Tunisie :  le bakchich érigé en institution, depuis l'agent de police à qui le marchand de légumes doit sacrifier une partie de sa récolte, on voit avec le drame de l'immolé de Sidi Bou Zid où cela a mené, à l'immolation du jeune Mohamed Bouazizi, verser des dividendes aux fonctionnaires corrompus pour obtenir des licences d'importation. Cette corruption à tous les niveaux qui décompose le tissu social, et le fragilise. Pots-de-vin, bilans truqués, grands chantiers entamés jamais terminés, montages financiers bidons sur lesquels le gouvernement ferme les yeux. Entre 40 et 80 % des revenus sont placés à l'étranger sur des comptes secrets. Toutes ces malversations qui finissent par tuer l'économie et mettre des générations entières au chômage.

 

Potentats soutenus par des parrains occultes et qui n'ont qu'un objectif celui de durer et de prolonger ad vitam ad nauseam par le biais d'un fils, d'un proche, d'une famille nombreuse, fils, neveux,  mis à la tête d'entreprises fructueuses, avec une cohorte de prête-noms si nécessaire.

Quadrillage policier,votes terrorisés, élections truquées avec des résultats si flagrants qu'on en sourit. Et ces dictatures savent utiliser tous les outils modernes de communication qui n'ont pour seul objectif que de chanter leurs louanges.

Le dictature doit s'allier avec les religionistes et les généraux, une alliance fragile en poker menteur, à savoir qui finira par avoir la peau de l'autre.  Le tyran a besoin de l'armée, mais l'inverse n'est pas vrai. On l'a observé en Tunisie et en Egypte. L'armée est apte à s'imposer.

Dans le fond,  les pays décolonisés ne se sont pas débarrassés du colon, ils le reproduisent sous les traits du tyran qui prolonge le travail de l'intérieur tout en restant dépendant et soumis aux ex-métropoles qui laissent faire la tyrannie pour autant qu'elles y trouvent leur compte. Le silence complice de la France sous les coups de matraque des sbires de Ben Ali est une démonstration cinglante de ce qu'avance l'auteur.

Dans ce maelström, les intellectuels brillent par leur silence éloquent, à quelques exceptions près.

Entre fiction et réalité quelles perspectives pour la suite de la post-post décolonisation de  ces pays qui revendiquent leur liberté tout en laissant de nouveaux maîtres s'imposer par la force ? Après la poudre de perlinpin et des promesses vagues, on continue à passer d'une dictature à l'autre, d'un tyran, à l'armée, puis à la religion des enturbannés.  Comment sortir d'une léthargie d'homme soumis pour accéder à une liberté pleine et entière où chacun trouvera sa place, femmes, hommes, minorités dans un monde de tolérance et de respect  ?

Autant de questions, autant de pièges qui s'imposent au décolonisé. Comment se réapproprier son destin propre sans être récupéré sans avancer à reculons, tout en s'aliénant davantage sur fond  de violence au nom de quelque mythe suranné.

L'oeuvre d' Albert Memmi a été reçue froidement à l'époque de sa sortie, rendez-vous radiophoniques annulés, journalistes qui se décommandent à la dernière minute, ses vérités dérangent.  Il dissèque avec une précision toute chirurgicale les mécanismes de l'échec post-colonial. A le relire, il suffit de mettre aujourd'hui des noms, un Ben Ali,  un Moubarak et nous y sommes en plein dedans.

Merci Albert Memmi, vous êtes un grand Tunisien courageux et digne, vous aviez juste quelques années d'avance comme tout visionnaire  !

 

 

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Commentaires

MERCI AVEC L'AMOUR DE CUPIDON EN CE JOUR DE SAINT-VALENTIN. Humain trop humain qui tend la main au peuple, à tout le peuple, qui se fait rejeter à la mer parce que pas assez ceci, pas assez cela. Toujours insuffisant en tout et surtout en ses soutiens pour un camp idéologique ou un autre, il va seul sur son chemin et chante l'hymne à la liberté. Bonne continuation Djemâa. Je mets une parenthèse à mon blog. L'assommoir de Zola a passé par le gourdin tribal...et tellement de tribus pour me taper du sucre sur la tête. J'ai beaucoup de peine personnelle à mon bonheur de voir la Tunisie et l'Egypte se libérer du joug des dictatures. J'ai décidé de m'aérer loin de la blogosphère car ma liberté individuelle ne dépend pas du blog. Heureux qui comme Ulysse a fait et fera encore un beau voyage.

Écrit par : pachakmac | 13/02/2011

@Pachakmac - Quelques mots de consolation en ce presque jour tant aimé. La plume qui court sur la feuille, libre, rebelle et insolente fait beaucoup de jaloux. Pour chacun de mes paragraphes, je perds un faux-ami, la liste des reproches que l'on me fait est longue, dont celui de passer des heures à écrire pour rien (sous entendu ça ne ramène pas un kopeck ). Qu'importe ! rien ne remplacera cette liberté absolue qui vous plonge dans l'ivresse des profondeurs ou des espaces infinis où on se sent si seul mais si bien. Porte-parole de personne, pas de compromission, pas de faux-semblants, on brandit dans le désert l'étendard de toutes nos solitudes pour montrer qu'on ne plie sous la botte de personne. A chacun sa révolution ! merci Pachakmac et ce n'est qu'un au revoir, je suppose du moins.

Écrit par : djemâa | 13/02/2011

Les frèros montrent leurs sales gueules

http://www.youtube.com/watch?v=K_nSf7HRezM&feature=player_embedded

"Cela c'est passé le vendredi en sortant de la prière aux alentours de 14 h de la mosquée ALFATH à quelques mètres de la synagogue de l'avenue de la liberté Tunis : une centaine de personnes vêtus tous en noir, ce sont les adhérents du "parti de la libération" ultra intégriste qui ?uvre pour l'instauration du régime du Califat , ce groupe en passant devant la synagogue a appelé à la destruction de tous les juifs du monde en chantant "KHAYBAR KHAYBAR YA YAHOUD" qui rappelle la tuerie de la tribu juive de Khaybar ; ce groupe a rejoint la foule qui se trouvait devant l'ambassade d'Egypte, ils ont occupé un coin pour annoncer la régime du Califat et l'obligation de chaque musulman de tuer les juifs ; mais il y'a eu des accrochages avec eux par la majorité des manifestants. Ce groupe est issu d'un milieu extrêmement pauvre de la cité Ettadhamen, la cité la plus pauvre de Tunis mais ils sont extrêmement dangereux"

Écrit par : Corto | 14/02/2011

Quand le gouvernement Tunisien est obligé de faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Très difficile exercice que celui de condamner, très discrètement, une manifestation qui révèle la nature intrinsèque du bas peuple surtout quand cette démonstration d'antisémitisme est sensée ne pas avoir eu lieu.

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2011/02/17/97001-20110217FILWWW00443-incidentssynagogue-condamnation-de-tunis.php

Écrit par : Giona | 17/02/2011

Merci Giona de nous avoir transmit le communiqué des autorités tunisiennes qui ne pouvait être autre.

Ceci dit, alors qu'il y à peine quelques mois, le seul motif autorisant des manifestant à protesté dans les rues des capitales maghrébines était le soutien aux palestinien contre l'état d'Israël, sauf en Tunisie, maintenant, très rares sont les allusions contre Israël dans les manifs arabes.

Donc nous assistons à ce que décrivent les statistiques égyptiennes, avant les révoltes, 60% des égyptiens soutenaient les frèros, alors que lors de sondages récents les égyptiens ne seraient plus que 10% à déclarer soutenir ces mouvements.

Cela indique, que la population espérait que les frèros agissent en premier, maintenant qu'ils ont montrés leur lâcheté, ils sont jetés comme des kleenex usagés.

En ce qui concerne les tunisiens, ils ont d'autres chats à fouetter (pardon pour les chats), que de s'en prendre, tant à Israël qu'aux Juifs, au contraire, la communauté juive tunisienne possède ses lettres de noblesse dans l'indépendance de la Tunisie avec Bourghiba, et la Tunisie sera un état laïque, il n'y a aucune crainte à avoir à ce sujet !! !

Écrit par : Corto | 19/02/2011

Mais surtout, c'est le moment d'aller partager cet air de liberté en Tunisie, ils vous attendent fiers et heureux de vous accueillir, partons tous soutenir l'économie tunisienne, c'est le moment !

Écrit par : Corto | 19/02/2011

"En ce qui concerne les tunisiens, ils ont d'autres chats à fouetter (pardon pour les chats), que de s'en prendre, tant à Israël qu'aux Juifs, au contraire, la communauté juive tunisienne possède ses lettres de noblesse dans l'indépendance de la Tunisie avec Bourghiba, et la Tunisie sera un état laïque, il n'y a aucune crainte à avoir à ce sujet !! !"

Mais pourquoi donc cette communauté juive tunisienne possédant ses lettres de noblesse dans l'indépendance de la Tunisie s'est-elle évaporée de ce petit paradis de fraternité ?

Laissez tomber, ce livre est définitivement fermé.

Écrit par : Giona | 20/02/2011

"Mais surtout, c'est le moment d'aller partager cet air de liberté en Tunisie, ils vous attendent fiers et heureux de vous accueillir, partons tous soutenir l'économie tunisienne, c'est le moment !"

Faut voir mais pour l'instant le Ministère des affaires étrangères Polonais essaie de recoller les morceaux de son infortuné ressortissant.

En attendant vous pourriez faire la promotion du tourisme à destination du Mali, non ?

Écrit par : Giona | 20/02/2011

Giona, sur ce plan, il n'y a plus de grands espoirs, mais le combat se déroule sur d'autres terrains, le monde arabe va devoir régler certains comptes avec de nouveaux ennemis déclarés, les vieux démons montés de toute pièce par les mythes propres aux dictatures.

Vous verrez très bientôt l'occident, Europe en tête, se prendre les foudres arabes, la présence maghrébine en France risque vite de faire valoir ses exigences également par le biais de la confrontation.

Ne vous fixer pas sur les gargouillis tunisiens, l'ensemble du monde refoulé se dérègle et la vraie pagaille n'a pas encore relevé ses lèvres, nous assistons en directe à des bagarres de bakchichs suites aux demandes insistantes et argumentées de petites mallettes avec les "autorités" égyptiennes.

En ce moments, c'est la foire aux empoignes sauce bakchichs dans cette nouvelle ère sous couvert de révolutions !

Écrit par : Corto | 20/02/2011

"Giona, sur ce plan, il n'y a plus de grands espoirs"

Y en a t-il jamais eu ?

"mais le combat se déroule sur d'autres terrains, le monde arabe va devoir régler certains comptes avec de nouveaux ennemis déclarés, les vieux démons montés de toute pièce par les mythes propres aux dictatures."

A ce sujet, je ne me fais aucun souci, le monde arabe dispose d'un stock impressionnant d'ennemis fantasmés mais le plus grand, et bien réel celui là, reste incontestablement lui même.

"En ce moments, c'est la foire aux empoignes sauce bakchichs dans cette nouvelle ère sous couvert de révolutions !"

Perso, je ne me fais aucune illusion sur le devenir de ces pays car un clou tordu ne fera que chasser un clou rouillé. Certains auront joué à la révolution sans rien révolutionner du tout et d'autres dindons en auront payé le prix ultime voilà tout. A ce bal des faux culs, les chancelleries des pays de l'U.E. continueront à faire des entrechats maladroits jusqu'à ce que les nouveaux tyrans soient en place.

Maintenant, la question centrale, comme pour le FLN dont les cadres ont fait du lard à Genève pendant des décennies ou comme pour l'A.P. dont Souha, la grande révolutionnaire en dentelle, qui contribue à faire le bonheur des boutiquiers du faubourg St Honoré etc..., est : quel est le Rastignac qui, in fine, réussira à mettre la main sur la clef de la cassette, rien de plus.

Écrit par : Giona | 21/02/2011

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