27/11/2010

YORAM KANIUK ET LE GOÛT DU CUMIN

images.jpgIl neige, tout n'est plus que silence et pas feutrés. Un fumet de cumin envahit la cuisine, je prépare un repas pour ma voisine qui vient de se fouler la cheville et qui pour quelque temps ne se déplacera plus qu'en chaise roulante.

Sur ma table le livre de Yoram Kaniuk : "La vie splendide de Clara Chiato" que je reprends entre deux coups de cuillère en bois pour remuer la soupe de pois chiches au cumin et aux "arpa Sehriye" petites pâtes minuscules en forme de grain de riz.  Lorsque j'ai vu à la librairie le nom magique du romancier israëlien, je n'ai pu m'empêcher d'acheter son oeuvre tant ce nom était beau : court et fort comme un ristretto serré, celui qu'on boit pour se redonner du courage.

La nouvelle : " La vie splendide de Clara Chiato"  épouse parfaitement l'ambiance blanche et épicée des lieux. Je découvre une écriture semblable au nom de son auteur,  tout en promesse : vivante, fleurie, il y a quelque chose d'envoûtant, de palpitant dans ce récit court qui raconte la vie d'une femme. Ange, ou Démon, qui sait et qu'importe ? Mais plutôt un ange qui traverse la vie, un ange aux ailes légères comme l'innocence.

Et tout  en ajoutant du sel et du poivre à mon plat, je déguste "ces mains sages qui savent aimer, tandis que la jalousie ailleurs  aiguise les ongles d'une autre femme. On dit que les  coquelicots cueillis en abondance entre les ruines à Djabeliyeh sont le  sang des Arabes et de s'étonner le jour, où on n'en  trouvera plus à cueillir et de s'interroger  :  le sang des Arabes aurait-il même cessé de couler ?

Mon repas est prêt, j'apporte une assiettée pleine à la voisine, le persil rehausse le rouge de la sauce tomate d'une belle couleur, elle hume le parfum délicat du cumin, quel goût magnifique s'exclame-t-elle. Oui ! C'est du Yoram Kaniuk, riche et épicé.  Pardon ? s'étonne-t-elle.  Ah !  Excusez-moi, je disais que c'est le goût du cumin.

 

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25/11/2010

Le prix : une force symbolique

Papillons_B4.jpgNous sommes assises dans les fauteuils club Chesterfield du restaurant Le Train Bleu,  à la Gare de Lyon de Paris.  Dans cette ambiance surannée Belle époque, je sirote tranquillement un thé vert japonais en attendant le train du dimanche soir qui doit me ramener à Genève. Une femme s'installe en face de moi, j'engage la conversation. Elle déclare être illustratrice, française, vivant à Lausanne et  née en Angola. : Anne Wilsdorf.

Elle a gagné de nombreux prix au cours de sa longue carrière, trente ans, et je profite de l'occasion, sachant que je dois rendre un texte à Haykel pour le blog collectif pour  la questionner sur les Prix. Un petit sourire en coin, très élégamment assise, le dos droit, elle analyse cela, pince sans-rire : " Les prix font souvent plaisir à ceux qui les distribuent . En l'occurrence, il faut bien se les faire offrir par quelqu'un puisqu'on ne peut pas se les attribuer à soi-même.  Et le prix, c'est souvent une affaire de petits copains qui se félicitent parmi, on marque son appartenance, les gardiens du Temple surveillent à ce qu'on continue bien dans leur lignée. Mais aussi le prix permet de se libérer, une fois qu'on l'a obtenu, il nous affranchit et nous autorise enfin à être ce que nous sommes, de sortir de la norme, il est garant d'une certaine liberté."

Pour ma part, lorsque j'apprends qu'un artiste ou un écrivain vient de recevoir un prix, je m'exclame : Aïe, le pauvre ! Je m'imagine la collection de papillons sous verre  aux larges ailes devenues inertes, clouées sur un joli velours rouge ou vert et de les comparer  à tous ces artistes et écrivains cloués au sol, écrasés par le poids des insignes et des honneurs. Les papillons  sont beaux, mais ils ne volent plus. C'est un peu le poids des prix, ils vous empêchent de demeurer  aériens et de butiner librement.

Récemment, on m'a contactée pour m' attribuer un prix pour mon  roman "Les clandestins de ma grand-mère" (je l'annoncerai officiellement dans quatre  mois) , je suis restée dubitative, ne sachant trop que faire de cette information. Je croise au  Bourg-de-Four un protagoniste de mon roman, un Colombien,  autrefois clandestin,  qui nettoyait les vitres d'un magasin. Je le hèle :  Luisito ! Il paraît qu'on a gagné un prix. Il cesse net de nettoyer la vitre , il me regarde sans piper mot. Il pleure d'émotion. Tu l'offriras aux clandestins de Genève, n'est-ce pas ? A ce moment-là, je réalisai la force symbolique du prix et ce qu'il représente aux yeux de tous.

 

BILLET COLLECTIF SUR LE THEME : LE PRIX http://billetcollectif.blog.tdg.ch/

 

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23/11/2010

Des têtes couronnées à abattre

coussin-atelier-r-bernier-trophee-de-chasse-2502015_1350.jpgDevant la vitrine d'une armurerie  rue de la Corraterie, je reste subjuguée par les articles de chasse. Canards, chapeaux à plume de faisan, guêtres et jambières, carabines. Et puis des ouvrages aux titres évocateurs : la chasse au daim en Hongrie, Têtes couronnées, Qui n'a pas rêvé de chasser le cerf en Hongrie (moi ! ça m'est jamais arrivé!) -Chasses crépusculaires - La fièvre bleue (la fièvre de chasse à la palombe)

Soit, le monde de la chasse est un monde en soi.  Je pousse la porte dont la poignée représente la crosse d'une carabine en bois. J'entre avec mon petit carnet de notes, impressionnée par le polaire cashmer à presque 1'000 francs. J'entame la conversation avec le vendeur qui atteste qu'après la révolution de 1789 en France , on a démocratisé la chasse , heureusement, les prix le confirment. Oui, oui, il m'assure que banquiers et plombiers chassent côte à côte, mais disons plutôt que  les banquiers organisent des parties de chasse entre eux. Ils sont certains qu'il n'y aura pas de risques de délits d'initiés ou de fuites du côté des cerfs et des sangliers, confidentialité et secret bancaire assurés.

A ce moment-là, un homme très chic entre, je le soupçonne d'être banquier-chasseur, je lui demande s'il va tout seul à la chasse, il me dit qu'il est préférable d'emmener son épouse avec soi, mais que parfois évidemment......... certains préfèrent emmener des poules ! Et puis comme disait le proverbe :" La difficulté pour un chasseur est de faire lever le gibier et de faire coucher les femmes."

Et puis il paraît que les femmes à la chasse sont des foudres de guerre, quand elles tiennent leur proie, elles ne la lâchent plus, elles veulent leurs trophées, à tout prix.

Sur  internet, je lis ce conseil avisé d'un chasseur : pour chasser le lapin, mettez-vous derrière un arbre et imitez le cri de la carotte !

Vraiment la chasse, ça me laisse un goût de canard à l'orange......

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18/11/2010

L'ACCIDENT

k0653058.jpgMardi - Un ciel bas et pluvieux qui confond les heures de la journée, tôt le matin, tard le soir ? On ne sait plus trop précisément, dans cette grisaille où  tout devient flou. Face  à l'entrée des urgences des Hôpitaux universitaires de Genève, je vois un groupe se former.  Des hommes essentiellement, ils sont huit ou neuf, ils ressemblent à des ouvriers. Ils se resserrent et forment désormais un cercle fermé, un rond parfait comme pour se protéger de tout nouveau malheur, comme pour s'assurer que le destin ne viendra pas encore frapper une fois un des leurs. Les femmes commencent à arriver, ils se serrent la main rapidement, sans se regarder pour être sûr de ne pas rajouter à la tristesse de l'autre en lui offrant le spectacle de leurs larmes.  

 Régulièrement un homme ou une femme du groupe entre aux urgences,  "URGENCES" écrit en grand, collée contre,  l'ancienne inscription Pavillon d'acc...... légèrement en vue et dont les lettres à moitié effacées étaient moulées dans le béton gris, puis plus loin, l'enseigne de la cafétéria des HUG ."Aux bonnes choses", ces trois enseignes côte à côte ont presque quelque chose d'insensé en ce jour de grand drame.

 

A tour de rôle, ils  poussent la porte tournante et disparaissent  dans la bouche sombre comme dans une mine après un coup de grisou, un va-et-vient incessant pour ramener des nouvelles d'en bas qu'ils viennent murmurer aux autres qui attendent en haut.  On imagine les médecins s'acharner à sauver cette vie. Hochement de tête attristé, personne ne parle, les hommes aspirent la fumée en tirant nerveusement par petites bouffées, sur leurs cigarettes, à pleins poumons, comme pour se remplir de vie ou se sentir encore en vie.  Ils  les fument l'une derrière l'autre en aspirant intensément et en rejetant  la fumée en  un soufflement  fort et bruyant, ils sont  fous d'anxiété.

 La presse l'annoncera en quelques lignes laconiques. Un ouvrier meurt suite à un accident de chantier, un homme de 34 ans qui a chuté d'un échafaudage d'une hauteur de huit mètres et laisse derrière lui désormais une femme veuve et quatre enfants orphelins de père.

Selon la TDG "L'ouvrier travaillait pour un sous-traitant de l'entreprise de construction britannique ISG Europe. Selon nos informations, les travaux, censés être achevés le 15 novembre, ont pris du retard. «Une grosse pression est faite sur les ouvriers pour accélérer le rythme de travail, rapporte notre informateur. L'ouvrier en question était un carotteur. Ils lui ont fait faire beaucoup de zigzag, pour faire des trous ici et là, à un endroit où l'échafaudage ne comportait pas de garde-corps. D'ailleurs, ils n'en ont toujours pas mis après l'accident.» Nous n'avons pas pu joindre ISG Europe aujourd'hui.

Le syndicat Unia, qui voulait se rendre sur le chantier comme il le fait à chaque accident, s'en est vu refuser l'accès, ce qu'il dénonce comme une violation de la liberté syndicale. «Nous ne savons rien des circonstances de l'accident, ni du statut de la victime, déplore la secrétaire syndicale d'Unia Filipa Fazendeiro. Etait-il déclaré ou non? Etait-il employé, indépendant, chef d'entreprise? Combien de morts faudra-t-il pour que Mark Muller revienne sur son projet de démanteler l'Inspectorat des chantiers?»

En parcourant ces lignes, je reconnais le drame, le jour et l'heure correspondent, effectivement ceux que j'observais étaient des ouvriers,  sans le savoir, je vivais avec eux l'attente douloureuse et puis comme si ce fut un ami, j'apprends la triste nouvelle de sa mort, émue je songe aux quatre enfants, à la veuve.

Paix à son âme !

12:34 Publié dans Solidarité | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |