10/05/2010

PAIN AMER

Fuir à tout prix, cette sale guerre, traverser les montagnes bourrées de mines antipersonnel, échapper aux snipers qui sifflent dans la nuit, monstres enflammés qui semblent vous suivre sans relâche jusqu'à ce que vous sentiez dans votre chair, à l'odeur de brûlé, l'impact qui vous met à genoux, vous couche dans un long hurlement.

Emir l'avait annoncé tout de go  à ses parents, il ne resterait pas une minute de plus dans la  fournaise qu'était devenue Sarajevo, il partirait avec d'autres jeunes, coûte que coûte.  Son cousin du même âge, 20 ans, sera du périple. En pleurs, les yeux rougis, leurs mères ne cessent de rajouter des victuailles dans le sac à dos de Tarik. Elles  le bourrent, oubliant toujours encore une friandise, encore des fruits secs, encore un peu de viande, du pain.  Les deux garçons, tout en riant,  réprimandent leur mère.  Ils n'arriveront même plus à marcher avec ce sac.

Il est tard dans la nuit, ils se sont donnés rendez-vous à l'extérieur de Sarajevo, une  voiture les dépose plus loin hors de la ville tous feux éteints, elle fait plusieurs allers-retours. Ils sont une dizaine, discrète procession, on n'entend plus que le souffle léger, des soupirs. Certains pleurent ce départ.

A l'aube, un cri, un hurlement, ils sont encerclés par des soldats serbes. Ceux-là  sont nerveux, ils n'ont  pas envie de discuter. Ils les alignent et tirent. Les coups partent et résonnent dans la clairière si calme, si verte et arrachent les oreilles. Puis un grand silence tombe, linceul  mortuaire. Emir s'est dès les premières salves laissé tomber et s'est  fait passer pour mort.  Il patiente, une heure ou deux, peut-être, ou plus, il ne sait pas exactement, il  s'assure que tous les soldats soient partis. Il se relève, constate aucune blessure. Il s'assied sur un tronc, encore choqué et tremblant de tous ses membres.  Le soleil brille, les oiseaux chantent, comment la nature peut-être encore être si gaie face à ce spectacle de désolation ?

Emir, reste, là,  perdu. Est-il même encore vivant ? Il en doute, mais une faim terrible le tenaille et lui rappelle que lui est bien vivant. Il se souvient de leur  sac à dos que son cousin portait.  Il ne le repère pas tout de suite son presque frère, son meilleur ami,  dans ce qui est maintenant plus qu'amas de chair, il soulève des corps et reconnaît celui de Tarik.  En pleurant, il lui enlève le sac des épaules, le lui extirpe laborieusement, le corps est inerte, lourd à mouvoir. Il en défait les nœuds, du sang tache ses mains, blessé au thorax, le sang de son cousin s'est infiltré partout se mêlant aux aliments.

Il prend du  pain, l'arrache péniblement avec les dents, lentement, il le mâche de manière automatique, le regard dans le vague,  impossible d'avaler un  morceau , mais la faim est là qui le taraude.  Il continue, le pain est rouge. Il se souvient de son cousin, ils avaient le même âge, mais Tarik était le plus costaud, ils s'amusaient à se battre et c'est toujours lui qui avait le dessus.

Le pain est rouge, quel drôle de goût, le goût du sang..........

 

Le murmure des fantômes ou les Mémoires des oubliés de Bosnie  ( cette histoire m'a été racontée récemment)

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