27/04/2010

Une femme trop amoureuse du soleil

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12h30 -  Sur la plaine de Plainpalais, je déambule en croquant allègrement dans une pomme rouge et juteuse. Un banc tentateur exposé au soleil m'attire comme un aimant,  ma voisine de gauche, dévore un  sandwich au camembert. Elle est très élégante dans son ensemble veste-pantalon vert pistache, des bijoux à tous les doigts, de nombreux colliers,  j'observe deux  tatouages sur son  torse  :  un soleil bleu et un oiseau dans un nid . Elle est napolitaine et raconte comment en 1970, elle a gagné un concours de chanson "O sole mio ! Mais attention, pas n'importe comment mais  en le chantant à la façon napolitaine,  précise-t-elle".  Son expression est fleurie, je paresse au soleil et tout en l'écoutant,  je m'imagine  Naples :  ses ruelles, les habits suspendus sur un fil entre deux immeubles des vicoli pavées , des cris d'enfants, l'odeur de la pasta qui se dégage des cuisines trop généreuses où les fiori di zucchini et les gnocchetti con la ricotta attendent sagement quelques bouches gourmandes.

Elle me montre le tatouage, soleil bleu, pourquoi bleu ? Ma signora, parce que je suis la seule femme à fixer le soleil sans sourciller et je confirme, il n'est pas jaune, mais bleu ! Vous voulez que je vous montre.  Dio mio ! Surtout pas, je la convaincs de renoncer à cette folie.  Elle insiste malgré mes cris de réprobation  et le fixe, yeux grands ouverts, longuement  sans ciller. "Voilà, c'est bien ce que je vous disais, il est bleu et les rayons pas entièrement jaunes mais légèrement roses, dit-elle,  d'un ton vainqueur."

 

Elle surenchérit : " malgré que les docteurs me disent d'arrêter de regarder le soleil, je continue et suis toujours capable de lire et d'écrire sans lunettes. Je ne vois pas bien les gens de loin, mais c'est pratique, ça fait toujours des "nuls" en moins à voir".  Nous rions, joyeusement, sur ce bon mot.

Curieuse, je lui demande quand a-t-elle commencé à regarder le soleil ?  A Naples, enfermée pour une courte période alors qu'elle était jeune dans une clinique psychiatrique , elle s'est assise sur un banc, il faisait beau ce jour-là, elle a regardé le soleil, en le suppliant de la sortir de là, de cet enfermement involontaire, de ce lieu où elle avait tant  peur, de tout et de tous, aussi bien des malades que du personnel soignant.  Oh ! Mon soleil, implorait-elle en joignant les mains,  elle l'invoquait, "donne-moi de ta lumière et fais-moi sortir de cet enfer, de cette obscurité dans laquelle j'ai plongé malgré moi !" Lorsque le personnel médical la vit fixer l'astre lumineux, ils l'enfermèrent et l'attachèrent à son lit.

Aujourd'hui, elle se sent mieux, elle est bipolaire, mais sait mieux gérer cela. Parfois, elle fixe encore le soleil, quelques secondes juste pour l'admirer, mais vraiment juste un tout petit peu, elle ne peut s'en empêcher.  Le soleil l'illumine et la remplit de joie et de surcroît, elle n'est pas aveugle.

Ravie et émue par cette conversation inattendue sur un banc,  nous nous présentons finalement, moi , c'est Djemâa. "Gemma" comme en italien, demande-t-elle  ? Si vous voulez. La pierre qui avale la lumière du soleil ? Si vous voulez aussi.

Après m'être éloignée, de quelques pas, à mon tour, je l'imite et  me risque à fixer le soleil pour vérifier  si il est vraiment bleu comme elle le prétend. Je cesse immédiatement après moins d'une seconde, je suis éblouie, n'y vois plus rien, je ne pourrais même plus écrire ce billet, si je continue, aveuglée quelques instants, des points noirs,   des taches jaunes qui sautillent et dansent devant moi,  j'y renonce, vaincue.

Quelle étrange rencontre, j'ai dû croiser une  déesse-soleil, la déesse Sol ou une prêtresse d'Hélios !

 

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Commentaires

Que j'aime cette histoire, Djemâa! A la lire, on quitte Genève et on y est. à Naples, après l'aéroport de Dakar! Non seulement tu croques la pomme, mais aussi les rencontres...

Écrit par : cailloublanc | 28/04/2010

merci pour ces informations , je lie vos articles tous le temps , merci beaucoup !

Écrit par : african mango extract | 06/04/2012

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