07/04/2010

LE TALISMAN DE KANDY

 

P1010591.JPGLes pales de l'énorme ventileur suspendu au plafond tournent lentement, elles fendent l'air péniblement dans une rotation lente et difficile, à croire qu'elles ne parviendront jamais à faire un tour complet, elles s'arrêteront en cours de route, certainement, essouflées, usées par l'âge, elles tressautent dans un léger cliquetis qui agace l'oreille.

A travers la moustiquaire en mousseline blanche et légère du baldaquin en bois d'acajou, je les observe comme des monstres à cinq pattes, la fièvre me fait claquer des dents.  La douleur traverse mon corps de toutes parts, les muscles mis à l'épreuve le matin me tirent, les pieds  endoloris et légèrement enflammés brûlent. La douleur me retient à la vie, elle prouve au moins que j'ai survécu au tsunami, elle a au moins ce mérite de vous rappeler que vous êtes encore de ce monde. Je la sens en moi comme une bête tapie, je la surveille, elle va et vient comme chez elle, sans s'annoncer, hôte indésirable, elle vous envahit et repart sans crier gare.

 

Des ombres passent devant mes yeux, des personnes semblent s'occuper de moi, je n'en suis pas très sûre, tout paraît si aérien, si fantomatique dans cette lumière tamisée, derrière ce léger voile qui réduit tout en ombres vacillantes et chuchotements.  C'est peut-être encore un rêve, ou un cauchemar comme celui d'une vague immense.

L'odeur des insectes qui s'approchent trop près de ma lampe posée près du lit dégage une forte émanation, une volute subite,  le léger grésillement de leur corps qui se consument en quelques secondes me désespèrent et me donnent la nausée. Des éphémères  trop amoureux de la lumière, ectoplasmes de mes  délires fiévreux ?

 

Je ne sais plus trop comment je suis arrivée là, des hôtels bondés de touristes qui sont venus pour la plupart de la côte et qui ont fui, ils affichaient complets,  dépassés par ces arrivées massives, certains ont improvisé des dortoirs.

Le chauffeur m'a parlé d'une maison coloniale à l'extérieur de Kandy, il était déjà tard, il faisait si nuit, la fièvre qui m'a saisie durant ce long voyage depuis la côte m'a définitivement brouillé la vue.  Une grande  maison blanche aux longues  colonnades, des escaliers très larges, une chambre aux hauts plafonds, des voix, puis une sensation de draps frais, on m'allonge, je me laisse faire.

 

Tout le monde sait ou devine que le Sri lanka est le royaume  des fantômes et des vivants, des sorciers et des rituels étranges.  Royaume où les frontières entre réel et irréel sont si ténues.   Le tsunami m'a emportée, je suis passée de l'autre côté sans le savoir , vivante hier, chimère aujourd'hui.  Je me remémore ces croyances étranges, ces regards suspicieux pour détecter précisément de quel monde vous venez celui des morts ou des vivants, celui des zombies ou des fantômes anxieux de vie qui s'accrochent tant bien que mal à  l'existence en se donnant des apparences humaines et qui vous surprennent tantôt  présents ,  aussitôt volatilisés.  Pays peuplé d'apparitions, d'ombres, d'illusions, vous adressiez la parole à quelqu'un et soudain vous vous apercevez qu'il n'est plus là, vous auriez juré sur toutes les têtes de vos amis et de vos ennemis qu'il était là devant vous, assis précisément là sur cette chaise.  Vous secouez la tête, êtes-vous entrain de la perdre ?

Je sens  mon talisman, je le touche, s'il est encore là, c'est que moi aussi j'existe encore, j'hésite, j'en doute un peu , ai-je vraiment survécu à cette vague dévastratrice ? Rien n'est moins certain..................................

 

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