05/04/2010

LE TALISMAN DE KANDY

P1010591.JPGFuis ! Fuis  ! Je n'entends plus que ça ou je  me le dis, je ne sais plus trop bien, tout est si confus à présent.  La vague paraît me courir après comme un chien enragé, elle réduit tout en miettes sur son passage. Bruits, fracas, frayeurs, surtout ne pas se retourner sous peine d'être transformée en statue de sel, paralysée par la peur.  Une pente, puis une cabane sur pilotis sur les hauteurs, je grimpe les escaliers deux à deux, reprends mon souffle.  Du promontoire, c'est un spectacle de désolation qui s'impose à mes yeux horrifiés, des femmes tenant des enfants dans les bras surprises dans leur sommeil et qui sautent de leur bungalow, des mains qui s'accrochent puis qui lachent prise, des corps entraînés par la vague, des objets, des tables, des toits, des arbres arrachés, tout s'en va pêle-mêle dans une confusion épouvantable.

La vague passe sous le bungalow où je me trouve, en se retirant tout flanche, craque autour de moi, tout va s'effondrer, dans un dernier sursaut de courage, je me hisse sur  le parapet de la terrasse et saute sur un arbre le plus proche, courbé déjà par le poids de l'eau, c'est un cocotier au tronc  fin, mes tongs sont déjà perdues, l'écorce de l'arbre dévore ma chair à vif, les pieds en sang, je m'agrippe de toutes mes forces.  Advienne que pourra, je ferme les yeux, et  respire profondément. Dans un geste animal, primitif, je m'accroche à la vie comme nos ancêtres,  autrefois, qui sans cette rage de vivre nous ne serions pas là. Au-delà de ma vie, je sens que je me bats pour assurer la survie de notre espèce, quel sentiment étrange, si rare. Accrochée comme une fourmi à sa brindille qui résiste à la montée de l'eau, je me sens appartenir à la race des êtres humains, celle qu'il faut préserver et perpétuer coûte que coûte, dans cette fureur de vivre, je sens tout le poids de notre humanité, de tout ce qui me lie à elle.

En quelques secondes qui paraissaient une éternité,  la vague s'est retirée.  L'Océan au loin n'est plus qu'une mer de détritus, où les corps sont engloutis sous les objets, on voit à peine l'eau, des centaines de bateaux de pêche ont été drainés au loin, la balançoire où jouaient peut-être des enfants se balance dans le vide.  Je n'ose pas imaginer les enfants emportés. Quel spectacle de désolation !  Je redescends prudemment de l'arbre. Sanglots, pleurs, hurlements, gens hagards, perdus.  Je ne sais plus trop ce qui se passe, je remets ma robe en place déchirée, les pieds me brûlent,  mon sac en bandoulière est toujours là.  Le talisman aussi.

J'aide pareille à un automate les uns et les autres, et cet Océan si loin, qui s'est tellement retiré, ce n'est pas normal, on n'a jamais vu l'Océan se retirer pareillement.  Ce n'est pas possible il va revenir, une autre vague suivra certainement.  Nous sommes fous de rester là, inconscients et choqués certes,  pensé-je dans un dernier sursaut de lucidité.

Et cette voix étrange qui me conseille de partir le plus vite possible, là bas, vers le nord, vers Kandy.  Des champs de théiers se dessinent sous mes yeux pareils à de vieilles réminiscences d'un autre temps.

Hébétée, je me décide finalement à quitter rapidement la plage, récupère les quelques affaires que j'avais laissées à la réception construite en dur et qui furent épargnées. Un homme venu d'on ne sait où et qui conduisait un véhicule s'arrête à ma hauteur,  je lui demande de m'emmener : où  ? me demande-t-il. En hochant la tête, je lui réponds : "Je n'en sais trop rien, les routes sont détruites" -  l'enfer semble à ce moment partout sur terre, je ne sais plus très bien où aller. Tous mes repères ont disparu.  Impossible de se rendre à Colombo par le littoral,  le tsunami a frappé toute la côte selon la rumeur qui court parmi les rescapés. Dans la ville la plus proche, des milliers de cadavres déjà flottent, surtout des femmes et des filles qui n'avaient jamais appris à nager. Même devant le danger, force est de constater qu'il y a inégalité des  chances.

Il me le propose comme une évidence : "Je peux vous emmener à Kandy"- je touche aussitôt  mon talisman comme pour me rassurer, dernier radeau dans cette mer d'angoisse auquel je m'accroche désespérement - Oui- partons immédiatement !

Le chauffeur aurait pu proposer  n'importe quelle autre ville plus proche : Ratnapura, Ella Bandarawela, Nuwara Eliya, mais pourquoi précisément Kandy,  quelle force obscure et étrange l'a poussé à se décider pour Kandy : celle du talisman  ?

 

 

 

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