24/11/2009

L’infarctus du poisson rouge


555166955.JPGCes nageoires rouges-oranges si fines, translucides, dentelées sur les extrémités pendent misérablement.  Il  touche presque le fond de l’aquarium, légèrement  arc-bouté. Un spectacle affligeant qui vous coupe le souffle,  une fraction de seconde. La vie s’en est allée, sans bruit, bue par l’eau, aspirée tout entière. Pauvre bête ! Le héros de mon roman s’est fait la belle avant la fin, il a clos un chapitre à sa manière, il a marqué le point final, tiré le rideau sur sa courte vie de poisson rouge. Une amie à qui je racontai ce triste évènement, très attentionnée  me transmettra ses condoléances sur un ton grave, d'une voix profonde.

D’abord bouleversée, je constate que dans mon roman, les poissons rouges flottent le ventre  à l’air à la surface de l’eau et ce que je vois-là sous mes yeux m’offre un spectacle très différent affreusement pathétique. Le passage de la littérature à la réalité est nette, tranchant comme une lame de rasoir.

Le deuxième cyprinidé se retrouve seul, il tourne en rond, solitaire. En l’espace de quelques heures, je passe de croque-mort de poisson rouge à agente matrimoniale. Au magasin d’aquariophilie, je décris le drame. Le vendeur, peu loquace conclut à un infarctus. Il m’en propose un autre rouge, minuscule. De toute urgence ne surtout pas laisser l’autre seul, il risquerait aussi de passer l'arme à gauche.  Il n’y a peut être pas que les humains qui meurent de solitude.

En suivant les instructions du vendeur, j’acclimate peu à peu la nouvelle ou le nouveau venu, comment distinguer le genre,   j’observe la rencontre qui se déroule dans une indifférence parfaite. Puis, la vie semble reprendre son cours, tranquille, lente, silencieuse.  Ils nagent  côte-à-côte, s’ignorent superbement.

Mariage de raison, c’est sûr !

Les pages de Marguerite Duras sur la mort d’une mouche et qui m’avaient beaucoup impressionnée me reviennent peu à peu et je pense que ces lignes sont aussi bien adaptées  à la mort d'un  poisson rouge.

"La mort d'une mouche, c'est la mort. C'est la mort en marche vers une certaine fin du monde, qui étend le champ du sommeil dernier. On voit mourir un chien, on voit mourir un cheval, et on dit quelque chose, par exemple pauvre bête....Mais qu'une mouche meure, on ne dit rien, on ne consigne pas, rien.

Le bruit des élytres a cessé. La mouche était morte. Cette reine. Noire et bleue.

Celle-là, celle que j'avais vue, moi, elle était morte. Lentement. Elle s'était débattue jusqu'au dernier soubresaut. Et puis elle avait cédé. Ça a peut-être duré entre cinq et huit minutes. Ça avait été long. C'était un moment d'absolue frayeur. Et ça a été le départ de la mort vers d'autres cieux, d'autres planètes, d'autres lieux.

Je voulais me sauver et je me disais en même temps qu'il me fallait regarder vers ce bruit par terre, pour quand même avoir entendu, une fois, ce bruit de flambée de bois vert de la mort d'une mouche ordinaire.

Oui. C'est ça, cette mort de la mouche, c'est devenu ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire."


Marguerite Duras (Écrire 52-53)

22:10 Publié dans littérature | Tags : poisson rouge, marguerite duras, ecrire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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