09/11/2009

Le "Nègre Gelé" de Diemtigtal

images.jpgEn voyant les premières neiges sur les sommets des montagnes, le souvenir de l'Africain gelé en février 2009 à Diemtigtal ressurgit tel un fantôme dans ma mémoire. J'imagine encore cette triste histoire, la tragédie d'un homme qui n'avait pas reçu la juste information au bon moment , ce réfugié à qui on n'avait pas suffisamment expliqué en quoi consistait son statut de NEM - non entrée en matière.  Il a préféré s'enfuir, se cacher, il le payera de sa vie, de sa méconnaissance des conditions rigoureuses des montagnes suisses en hiver. Ce fait divers a été repris de manière libre dans un prochain roman, mais tout en écrivant cette histoire, je songe à l'errance solitaire de cet homme jusqu'à sa fin ultime. Paix à sa mémoire !

 

"Amir  se souvient d’avoir croisé au Centre de requérants , Mustafa, un Somalien très souriant avec qui il partageait les tâches de nettoyage du réfectoire, Mustafa parlait dans un anglais hésitant. Un jour, il vit que le Somalien était très dépité, il venait de recevoir une réponse négative en lien avec sa demande de statut de réfugié, il craignait tant d’être renvoyé en Somalie, ce qui signifiait pour lui la fin de tous ses espoirs, la mort. On lui colla l’appelation d’un NEM, non entrée en matière. Il lui fit comprendre qu’il allait disparaître bientôt, se volatiliser pour être sûr de ne pas être rapatrié chez lui. Effectivement, un matin, on constata que Mustafa avait disparu.

Quelques mois plus tard, sur un ton laconique, le présentateur du téléjournal annonçait un “Nègre gelé” dans les Alpes, le descriptif correspondait si bien à lui, qu' Amir était certain qu’il ne pouvait s’agir que de Mustafa bien que personne ne connaissait de manière précise le nom de l’Africain gelé ou du moins on n’estima pas nécessaire de le nommer ni de révéler  sa véritable identité. Il avait déchiré ses papiers, s’était réfugié en plein hiver dans les hautes montagnes sans connaître les conditions exactes et cruelles des froids hivernaux. Les villageois de Diemtigtal dans l’Oberland bernois, s’étonnaient de voir un Noir, si noir sur cette neige blanche que l’on voyait apparaître et disparaître au fond de cette vallée des Alpes bernoises sises à 1600 mètres d’altitude. Les chasseurs avaient écarté l’idée qu’il puisse s’agir d’ un homme et encore moins d’un Africain, aucun homme ne pouvait échapper aux nuits glaciales. De vieilles légendes réapparaissement comme par enchantement. Les dires des anciens du village se réactualisaient et se réinterprétaient sans fin au vu des derniers événements, des histoires de fantômes, de revenants, de loups-garous ressurgissaient comme par miracle, les vieilles histoires cachées du village transpiraient, refaisaient surface avec toute sa cohorte de vieilles haines,  transmises de génération en génération,  entre les familles du village.  On se souvenait de la jeune fille morte dans des douleurs atroces après un avortement subi à la sauvette à l’aide d’aiguille à tricoter, son fantôme probablement ou celui de son enfant devenu grand. Ou alors l’assassin du boulanger qui a été pendu, haut et court, autrefois et qui s’avérait être innocent et qui désormais hante les blanches montagnes pour décrier la noirceur du monde.

Soit la présence fugitive de cet Africain dont on ignorait tout et dont même la présence était incertaine avait réveillé les mémoires, délié les langues, dans les bistrots on commentait la chose en baissant la voix de crainte d’être entendu, d’effrayer les femmes et les enfants. La région entière finissait par vivre à l’ombre de l’Africain errant transformé en arbre à palabres des villageois qui commentaient cette noirceur du fond de leur verre de blanc. Une femme prétendit l’avoir aperçu; un Africain qui avait si fière allure. Une autre serveuse à qui il commanda à boire, un jour, appela la police très inquiète de voir un Africain pour la première fois dans cet endroit perdu, dans ce trou du cul de Judas. Le policier très débonnaire lui dit qu’en Afrique on n'appelle pas la police lorsqu'un  Blanc commande à boire et qu’il ne voyait pas pourquoi il devait se déplacer pour un contrôle d’identité chaque fois qu’un Noir commandait à boire dans un village perché des Alpes suisses.

Mustafa donc se réfugia d’un cabanon à l’autre, il entrait par effraction, y passait une nuit ou deux sans rien voler, ni nourriture de réserve qui se conservait longtemps, ni habit, ni couverture. Juste dormir, échapper à la police se croyant pourchassé.  Puis une propriétaire d’un de ces refuges de montagne réalisant que quelqu’un y avait passé la nuit, fit cadenasser la porte épaisse en bois. Décision fatale, ce fut précisément devant cette cahute “Ramseli” que Mustafa arriva épuisé, transi de froid, il n’eut plus la force de revenir en arrière, il tenta en vain avec ses dernières forces de fracturer le volet, mais il s’affaissa et le froid fit le reste. On le retrouva raidi, tout gelé couvert d’une mince pellicule de neige. La police enquêtera principalement sur le fait de savoir ce que le pauvre homme avait volé pour survivre.
Au sein de la résidence, cette histoire fit grand bruit, les Somaliens craignaient tous de finir gelés comme leur compatriote. Mais il aurait suffi d’expliquer à Mustafa que même si la loi était inique, car quand bien même le statut de réfugié lui était refusé, il ne pouvait pas être renvoyé chez lui et qu’en bout de course, il se retrouverait simplement dans une situation illégale et qu’hormis notifier l’infraction, la police se trouverait contrainte de le relâcher après le contrôle de routine. C’était une de ces situations kafkaïennes dans laquelle, le gouvernement se plaisait à engluer les demandeurs d’asile déboutés.

22:43 Publié dans Solidarité | Tags : diemtigtal | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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