24/07/2009

Nouvelle provençale - UN COUP POUR RIEN !

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Soucieux, le nez plongé dans son Pastis, Alain épie les moindres mouvements de la jambe de Gilles; cette jambe folle pareille à celle d’un pantin désarticulé, qui va dans tous les sens, qui mène sa vie propre sans plus se soucier de son propriétaire. Gilles , debout devant le comptoir en zinc, après avoir traversé bruyamment tout le bistrot “La Farigoulette” en claudiquant, s’enfile quelques pastagas et repose brusquement son verre en observant tranquillement de biais, Alain perdu dans ses rêves, les épaules voûtées, toute sa vie comme repliée autour de son verre longiligne sur lequel est inscrit “51”, la bouche légèrement ouverte presque pendante sur un visage décharné, des yeux vitreux et hagards et constamment fixés sur le pantalon noir.

Alain revoit inlassablement défiler sous ses yeux la même scène, qui tourne en boucle, invariable depuis si longtemps. C’était par un de ces matins froid d’automne, une légère brume couvrait d’un voile léger la garrique. Dans une odeur magnifique de romarin, de ciste purpureus et de thym mêlée à la senteur chaude de terre et de champignons, ils étaient partis , à cinq, à la chasse au sanglier. Le jour à peine levé encore laiteux et qui annonçait une belle journée; une de ces belles journée automnale où la lumière vive donne au paysage une géométrie parfaite, son fusil sous le bras, les chiens couratant autour d’eux, surexcités, aboyant, furetant partout. Ce matin-là, il avait le coeur légèrement serré, il semblait suffoquer à chaque inspiration comme s’il se trouvait enfermé dans une pièce exiguë et surchauffée, bien que l’air fût frais. C’était l’appel du destin, il ne pouvait pas faire autrement, il était forcé, incité à le faire, pression plus forte que lui et devant laquelle il ne pouvait résister, il le faisait pour Stéphanie. Une voix intérieure le commandait, l’ordonnait, c’était son devoir de le faire, il n’avait plus le choix.
Sa décision était prise, il savait qu’il ne le raterait pas, il était connu pour être le meilleur tireur de la région.
Gilles marchait , quelques pas devant, ne se doutant de rien. Un doigt appuyé sur le chien du fusil, un déclic, un cri renvoyé longuement par un écho lugubre , une douleur lancinante, Gilles s’écroule. Alain sait que les trois autres ont tout vu, témoins et complices malgré eux. Le sanglier courait à bien deux mètres plus en avant, impossible de confondre la bête apeurée et l’homme, même un novice n’aurait pas commis cette monstre bourde.

L’enquête ne donnera rien, tout le monde appuie et confirme la thèse de l’accident, bête et méchant. Gilles a perdu sa jambe, le sanglier court toujours, les villageois regardent Alain avec comme un lourd reproche silencieux au fond des yeux, l’accusation rampante, ils l’ont tous jugé coupable. C’est connu, les grands secrets des villages , c’est comme ceux des familles, ils les enchaînent les uns aux autres par une omerta implacable, même à huis-clos, sur l’oreiller, dans ces confidences chuchotées, on n’ose pas se le dire que ce n’était pas un accident.

Alain avait prévenu Gilles d’un regard haineux, un regard qui tue chargé d’une noirceur diabolique, à sa façon, il lui a bien montré qu’il ne fallait pas s’intéresser à la Stéphanie.
Une jeune beauté qui arrivait d’un pas nonchalant et gracieux, par jour de marché, les mercredi et samedi, marché qui se tenait sur le terrain de pétanque, avec son panier de fromages de chèvre frais, délicatement enroulés dans des feuilles de vigne, ses parents possédaient une ferme à quelques kilomètres de là et qui y élevaient vingt adorables biquettes blanches comme des colombes. Stéphanie avec sa longue chevelure brune et ses yeux en amande d’un vert émeraude était aussi fraîche et appétissante que ses fromages ronds comme sa belle taille. Ses fromages et elle debout devant une minuscule table sur laquelle elle déposait délicatement sa marchandise de ses longs doigts encore potelés, encore à peine sortis de l’enfance, formaient un tableau attachant.
Les gars du village lui tournaient autour, elle riait, joyeuse, ses seins se soulevaient pleins et généreux et Alain se serait damné pour un seul de ses sourires, il aurait vendu son âme pour un seul soupir qui aurait gonflé magnifiquement cette poitrine qui le rendait fou.
Gilles, lui tournoyait autour avec quelque succès, il la faisait rire aux éclats par de bons mots, des compliments joliment tournés. Alain, plutôt taciturne, silencieux et solitaire sentait qu’elle lui échappait. Et dans sa tête, c’était devenu comme air têtu et qui ne vous lâche plus : “ il fallait empêcher qu’il la lui vole, elle est à moi, à moi, à moi…..Ritournelle infernale dans sa tête qui l’envahissait tout entier. Lui aussi avait sa chance, il en était certain. Tiens ! La dernière fois, elle l’avait regardé en souriant, longuement ses yeux plongés dans les siens. Il en était sûr qu’elle s’intéressait à lui.
Jour et nuit, il y pensait, les deux hommes se croisaient sans plus se saluer, ils ne se reprochaient rien ouvertement, mais et l’un et l’autre savaient ce qu’il en retournait : Stéphanie et ses robes à dentelles, Stéphanie et sa belle bouche pulpeuse, Stéphanie, Stéphanie…… qui leur brûlait les sens, qui les rendait fous, qui les empêchait de dormir.

C’était il y a presque trente ans, Alain ne tire plus, il tremble, l’alcool y est certainement pour beaucoup. Il est là, les yeux perdus dans la jambe de Gilles comme si il y lisait toute son histoire, celle d’une vie ratée. Le trou béant de la balle qu’il devine sous le pantalon noir et qui l’aspire tout entier, qui l’engloutit, le dévore, le ronge, le mine, le détruit peu à peu sournoisement.
Et pourquoi tout ça, finalement ! La Stépanie a fini par monter à Paris avec un brocanteur parisien qui vendait de si belles choses, elle est partie sans un regard pour eux, sans un regret, elle n’est jamais plus revenue dans la région, livrant les deux hommes à l’enfer.

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