14/07/2009

- Six jours pour grandir !


TmarrakechBW.jpg1967- Il y a des années qui sont marquées au fer rouge, elles restent définitivement ancrées et au fil du temps on finit par donner un sens à ce que l’on a vu et vécu.

Enfant suisso-tunisienne, je me retrouvai plantée à la Goulette dans une famille tunisienne d’origine africaine. Ma grand-mère d'origine valaisanne avait cru bon de me laisser chez cette ancienne nounou pour venir travailler quelques mois en Suisse. A cinq dans une chambre d'un  appartement qui donnait de plain-pied  sur la ruelle animée et où les enfants y jouaient du matin au soir, je découvris avec émerveillement ce quartier qui devait devenir le mien par la suite.
Il fallait véritablement se l’appropier à une époque où la Tunisie multiculturelle vous offrait la chance de frayer avec plusieurs langues et plusieurs religions. A l’époque, les portes des maisons restaient ouvertes et on pouvait passer ses journées à aller chez les uns et les autres, les enfants étaient toujours bien reçus et particulièrement moi qui devais décrire la Suisse sous tous ses angles , parfois,   je devais lire pour l'un ou pour l'autre, tant bien que mal,  les lettres en français que certains recevaient de France ou des journaux français sans rien y comprendre surtout lorsqu'il s'agissait de lettres administratives.

Dans cette ruelle d’un quartier populaire, il y avait les Siciliens installés en Tunisie depuis plus de 20 ans et qui jouaient aux cartes en riant et en se disputant, ils allaient pêcher le dimanche. Un jour, la Madalena m’invita à rentrer dans la chambre de son père mourant; un homme fort vieux qui ne pouvait s’empêcher de parler de la Sicile sans ravaler un sanglot qui finissait par le faire longuement tousser au point de l'étouffer.  Au-dessus du lit,  un crucifix énorme, je restai bouche bée, horrifiée devant le spectacle de ce crucifié dégoulinant de sang, je pris un air dégoûté et Madalena me demanda si je ne le trouvais pas magnifique. Du haut de mon innocence, je répondis :”Je le trouve affreux!”- Elle s’en est allée quérir un balai et m’a couru après dans toute la maison. Soit, je compris qu’il y des choses qu’il fallait éviter de dire, que cet homme souffrant sur une croix  était supposé être très beau !

Entre l’agneau adorable dans la cour et auquel on s’attachait irrémédiablement et qui finissait égorgé et quelque temps après la circoncision du fils aîné qui hurlait à vous déchirer les  tympans, je naviguais curieuse dans ce milieu relativement nouveau et populaire, chamarré et bruyant. Ayant appris à danser le twist en Suisse, j’étais le clou du spectacle des mariages du quartier, on m’invitait à faire ma danse “zazou” aux sons des darboukas.

Puis il y eu des inondations épouvantables, dans tous les foyers on ne parlait que d’enfants aspirés par des bouches d’eau, des morts par noyades. J’osai à peine sortir de crainte d’être moi même engloutie par je-ne-sais-trop-quoi. Mes visites régulières se faisaient le plus souvent chez Sarah, la belle et jeune voisine qui vivait plus loin, pâtisserie et bonbons, j’y trouvais toujours quelques bonnes surprises et de surcroît elle parlait le français. Lorsque ses amies venaient l’aider pour les grandes festivités, elles se mettaient à plusieurs dans la cuisine, et parfois elles baissaient la voix pour parler , j’imagine des anecdotes drôles et pas pour les oreilles d’une enfant.

Les semaines se transformèrent peu à peu en mois et  se déroulaient plus ou moins bien. Le mari de ma logeuse qui travaillait sur les ferries français, ramena, une fois, une télévision. Très fiers de cette grande nouveauté, ils la posaient sur le bord de la fenêtre avec un cintre en guise d’antenne et des gens du quartier s’asseyaient dans la rue, qui sur des chaises, qui sur des coussins, qui sur des tapis pour écouter des discours auxquels je ne comprenais rien, mais chargés de cris, de haine. Les gens dans le quartier s’échauffaient, la colère grondait.  Un beau matin, on décréta que je ne pouvais plus aller chez Sarah, la voisine sous prétexte que les “juifs mangent les enfants arabes”- Stupéfaction, incompréhension de ma part.  Sarah,  au fur et à mesure  des jours pleurait davantage, je continuai à me glisser en douce chez elle pour papoter comme nous avions pris l’habitude de le faire et continuer à manger des pâtisseries.
Un matin, je trouvai les volets de sa maison clos, le portail  cadenassé. Ils étaient partis. J'arpentais inlassablement la ruelle en espérant voir quelque chose se produire, un jour, deux jours passèrent, puis il fallut se rendre à l’évidence, ils ne reviendraient plus.

J’avais tout supporté jusque là, mais je compris que quelque chose de grave s’était produit, qu’en quelques jours tout avait changé. Du coup, je restai couchée , refusant de manger, une colère sourde, quelque chose d’injuste s’était passé mais je ne savais  comment l’expliquer, les journées se noyaient dans mes larmes.  Après trois jours de mutisme absolu durant lesquels on me força à manger, un marabout vint très sérieux faire des prières en vue de ramener mon âme. Ils avaient conclu que Sarah était partie avec elle et que la voisine juive m’avait maudite, voire ensorcelée.

Bien des annés plus tard, je compris que nous avions vécu la guerre des six jours.

Aujourd’hui, le deuxième prénom de ma fille est Sarah, je refuse d’avoir une  télévision et j'abhorre les fascistes de tous bords qui du reste étonnamment se ressemblent sur tous les points du globe, dans toutes les religions et dans toutes les cultures.

23:52 Publié dans Résistance | Tags : la guerre des six jours, la goulette, tunisie | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

Commentaires

Bonjour !
J'espère que votre statisticomètre va battre des records et, surtout, que vos visiteuses et vos visiteurs sauront lire avec le coeur.
Très beau texte qui illustre des pensées plus belles encore.
Merci !

:o)

Écrit par : Blondesen | 15/07/2009

Ce beau texte m'a fait revivre l'époque dont vous avez évoqué, je suis goulettoise qui a perdu tous les bons souvenirs de son enfance avec le départ de ses petits(es) amis(es) de la goulette

Écrit par : chérifa | 10/01/2011

Merci pour ce beau récit, qui me fait sentir proche de votre sensibilité.
Cordialement.
Angelo

Écrit par : Angelo | 27/03/2015

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