20/06/2009

Un homme tendre si violent !

6a00e553c8c40f883301156f1d2264970c-320wi.jpgElle tremble, ses mains s’entrechoquent, il a encore frappé, cette fois-ci,  elle est restée étendue dans la cuisine devant ses enfants tétanisés par ce spectacle affreux. Elle sanglote, il part et s’enferme dans leur  chambre à coucher après avoir claqué la porte, les enfants aident leur mère à se relever, ils pleurent aussi, ils n'y comprennent rien , leur père a tellement changé. Est-ce bien encore lui ?

Elle jure qu’il n’était pas comme ça au pays, il n'avait  jamais fait acte de  violence  avant qu’ils ne viennent  en Europe, c’était un père aimant, un mari qui montrait une si grande tendresse. Il aidait pour tout , à la cuisine, aux courses, au repassage.

Et dès son arrivée en France, il a commencé à changer, à se transformer, à s’enfermer, à se replier sur lui-même. Juriste de formation, il ne trouvera pas de travail, par défaut il acceptera  un poste de vigile  de supermarché.

Il est vrai qu’à le voir dans son uniforme personne ne peut le craindre, il est tout petit, maigre, c’est son uniforme de service qui semble plutôt le porter, il est comme suspendu à un cintre, ses habits de service sont trop grands, il nage dedans ce qui lui prête un air encore plus misérable. Il n'est qu'un petit point, minuscule, insignifiant, perdu sur ces grands parkings de supermarché français.  Il est la risée des malabars, on le bouscule, on le méprise, on l’insulte. Il a peur de perdre son job, il n'arrive pas à montrer son autorité malgré son costume sombre de vigile et sa casquette qui sont supposés être respectés par les petits voyous qui, eux, sans se gêner et sous ses yeux,  renversent les chariots du magasin et repartent en hurlant de rire et le montrant du doigt en se moquant. Inutile d'essayer de leur courir après, il ne réussira même pas à les attraper, il préfère plutôt relever rapidement les chariots avant que la direction du magasin ne s'aperçoive de son incapacité à gérer la situation. Sa seule hantise à lui est de ne surtout pas perdre son travail qu'il a eu tant de peine à décrocher.

Puis au fur à mesure des mois, tout le monde s’organise face à la montée de sa violence, les femmes font corps autour de son épouse, on lui fait coller des affiches,  dans la cuisine, distribuées par une association de “Femmes battues” et qui montrent clairement ce qui pourrait advenir s’il continue ainsi.  Les concierges invitent l’épouse et les enfants, le mari est entouré par d’autres maris, chacun essaie d’aider comme il peut pour sauver cette famille d’immigrés à la dérive.

Trop pauvres pour acheter des lits pour les enfants, des amis en achètent en douce et les livrent pendant qu’il travaille, il les refusait ces meubles, il avait honte de faire appel à la charité de quiconque. C’est l’hiver les enfants avaient froid, on insiste et on passe outre les sentiments de honte du  père. Choix douloureux :  sacrifier la dignité du père qui n'arrive pas à subvenir aux besoins des siens  pour le confort urgent des enfants.
La femme va chez un psy qui la soutient tant bien que mal, elle résiste avec l’aide de tous. Puis peu à peu, les scènes de violence diminuent, il n’ose plus frapper, il sent la pression extérieure planer sur lui et il ne sait pas exactement d'où elle vient.  Il boude, il s’enferme dans sa chambre, il mange seul, lui d’un côté de la pièce, les femmes et les enfants à l’autre bout, ils se regardent en chiens de faïence. Mais personne ne veut l'abandonner, les enfants aiment leur père et la femme son mari. Que ferait-il tout seul, abandonné en France ?

Après quelques mois, il se transforme peu à peu, il se remet à parler à la maison, à aider ses enfants à faire les devoirs. Il achète un beau pull à son épouse. Tout le monde retient son souffle, quelque chose a changé en lui, il rentre en riant, il est joyeux.
Mais qu’est-ce qui s’est produit pour qu’il change ainsi ? Evidemment, les femmes se disent que c’est parce qu’il a une maîtresse, son épouse en doute.

C’est bon, les coups et les cris ne sont plus qu’un vieux souvenir, il est redevenu comme quand ils vivaient au pays, un homme très doux.  Il s'est excusé profondément, il ra emercié sincèrement son épouse de ne l'avoir pas abandonné durant ce passage difficile, de folie furieuse.

Et finalement, nous avons tous eu le fin mot de l’affaire, c'est sa femme qui le donne en riant de joie.

A côté de son travail, sans rien dire à personne, il est devenu écrivain public bénévole, cet acte de générosité lui a redonné confiance en lui,  la reconnaissance des autres le rassurait dans ce qu’il était, pas un être méprisable, un exclus réduit à néant,  un migrant insulté et maltraité, mais quelqu’un qui était capable de donner  et  d’offrir généreusement. Le fait d’aider les autres, de valoriser ses propres compétences enfin reconnues paraissent lui avoir redonné confiance en la vie. Et même les petites frappes du supermarché ont fini par le respecter, non pas à cause de son uniforme de vigile trop grand pour lui , mais parce que de manière spontanée et généreuse, il aide leurs parents quasi analphabètes à rédiger leurs lettres administratives.

Cette anecdote pour illustrer le prochain billet ,

Ces mots qui enchantent : La générosité

11:45 Publié dans philosophie | Tags : violence | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

Commentaires

Bonjour et bon dimanche,

C'est une belle fin (ou début d'autre chose) avec de l'espoir à une époque où on peint tout en noir! J'ai bcp apprécié l'histoire!

Bonne suite!

Écrit par : légensontétranges | 21/06/2009

Enfin un peu de reconnaissance et de la dignité restituée à l'homme.
C'est comme une prison qui lui ouvre ses portes.
Enfin une place dans un terreau commun pour se développer !

Écrit par : Nepotin | 14/07/2009

Les commentaires sont fermés.