15/06/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : L'argent

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Pourquoi tant l’aimer ? D'où nous vient cette passion, cet affolement, cette folie pour ce rien qui vaut "tout l'or du monde ? " Honni, méprisé, adulé, envié, vénéré, il ne laisse personne indifférent.
A lui tout seul, l’argent ne vaut pas tripette,  c'est notre projection sur lui qui en fait sa valeur, il a la valeur des objets qu'on acquiert grâce à lui. Il brille à nos yeux, il rehausse tout d'un éclat quasi magique, la preuve la plus évidente et la plus courante est le prix d'un tableau qui à priori ne vaut rien et prend malgré tout de la valeur; tout le monde se l'arrachera non plus pour ses qualités esthétiques mais pour sa valeur marchande.

Il tente de concrétiser nos désirs et nos rêves, ce qui signifie qu'il nous projette en avant, dans un monde futur, il nous plonge dans un monde féerique, voire mythologique à venir. On rêve les yeux ouverts de cet Eden "quand j'aurais de l'argent, je pourrais réaliser mes rêves" soit plonger dans son propre mythe et lorsqu'on y est, quelle déception, ni féerie, ni Eden, il nous faut aller encore plus loin pour éventuellement espérer que les choses se réalisent vraiment comme on les rêvait, et nous voilà pris dans la "course à l'argent" on court inlassablement après son futur en tentant de capter l'inconnu par notre masse d'argent, arrivé à ce point du futur devenu présent, il faut se projeter plus en avant pour ne pas "mourir". Courir après l’argent équivaut à courir après son ombre, l’ombre se déplace au fur et à mesure que l’on avance. Le désir exaucé meurt, quelle déception, vite le remplacer par un autre désir, c’est un peu comme le fantasme, sa réalisation le tue et doit aussitôt être suivi  par un nouveau fantasme.

Il est intéressant de voir comment  les personnes atteintes d'une  pathologie manient l’argent; la maladie change ce rapport à l'argent qui peut se manifester de façons très variables, inattendues, couvrir la gamme complète du plus pingre à poche percée de manière  la plus totalement débridée, l’argent n’a plus aucune valeur, il est dilapidé aveuglément, jeté par la fenêtre, il brûle les doigts, plus de projection vers le futur ? Au contraire, plus un sous ne sort, le porte-monnaie reste vissé au fond de la poche, mille et une excuses pour ne pas le sortir, rupture d’échanges avec les autres ? Plus rien ne peut être donné, recroquevillé sur lui-même, l'avare aurait l'impression de lâcher sa vie en lâchant ses sous.  En  retirant son argent de  l'échange, l’avare le stérilise, le réduit à un  concept d'angoisse au lieu de célébrer la vie, l'argent de l'avare est-il devenu mortifère ou le pingre est-il devenu morbide ?  Il lui enlève la seule vertu qu'on peut  lui reconnaître, celle de permettre un échange, une relation, de manifester par l'échange l'interdépendance des êtres. L’avare se coupe du monde par son avarice. On entend souvent mentionné un "rapport maladif à l'argent"

Le côté morbide de l'argent est réel, il nous limite, il nous impose une idée de fin, je rêvais d'acheter une maison, je la possède, mon futur disparaît avec, vite un autre rêve pour assurer ma continuité ! Pour Spinoza le "désir est la marque de la misère de l'homme" et l'entraîne dans ce besoin de posséder, par conséquent posséder de l'argent est l'objet le plus désiré car il invite à l'accès de tous les autres objets. Ce que l'argent peut s'étend à moi, devient moi, moi le possesseur, les qualités de l'argent deviennent les miennes : laid , je puis m'acheter la plus belle femme et vice versa, la beauté de l'argent déteint sur ma laideur et me transfigure, il me rendra beau aux yeux de la belle, sur mon visage repoussant, elle y inscrira ses rêves de beauté, elle y projetera ses désirs de possession enfin assouvis  et transcendera cette laideur. Je suis un voyou, mais ma fortune me fera passer pour le meilleur des hommes parce que l'argent est vénéré et on me vénère à travers lui.
Entremetteur par excellence, l'argent qui est un moyen est tout-puissant par lui-même, médiateur pour moi, il l'est aussi pour l'existence d'autrui, du coup "mon prochain,  c'est l'argent". Son existence devient monnayable, il transforme autrui en objet que j'achète ou vends, l'argent étend sur autrui son pouvoir de possession, je peux acheter les gens avec cette surpuissance liée à l'argent.
Shakespeare dans Timon d'Athènes décrit superbement le pouvoir de la richesse :" De l'or! De l'or jaune, étincelant, précieux ! Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole... Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, noble l'infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs; il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs; c'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l'or l'embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d'avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations..."

La puissance de l'argent réside aussi dans le fait que c'est un langage, une communication vers l'autre, je m'assure auprès de l'autre qu'un jour j'achèterai chez lui quelque chose dont j'ai besoin pour vivre, ce qui me rassure , il y aura toujours quelqu'un qui sera là pour donner un coup de pouce. L'argent m'assure une confiance en l'avenir, une assurance que  l'autre me procurera le nécessaire pour vivre.
Notre langage a beaucoup évolué, de nouveaux  termes sont nés : transactions boursières, devises, circulation monétaire, spéculation, l'argent est là , toujours, encore lui,  mais il a perdu ses références symboliques, il n'est plus en relation à l'autre, il n'est plus un lien, il est devenu volatile, il n'a plus aucune signification mythique ou féerique, il n'est plus un langage, donc plus aucne éthique, sans référence précise, il circule de plus en plus vite, il perd de son pouvoir. Et on voit où cela nous a menés ? Droit à la crise. Le pouvoir de l'argent est tombé dans un trou noir, il n'y a plus aucun ancrage d'un point de vue morale ou éthique, l'argent est devenu "amoral", inerte et mortifère, il est devenu pauvre en terme de symboles, il n'a plus aucune référence historique, on ne le comprend plus. Son langage et son lien social se sont appauvris isolant davantage les personnes, l'argent a tout simplement perdu de sa souveraineté, de son pouvoir concret.
De la dimension féerique d'autrefois, nous plongeons du coup dans un monde qui nous dépasse où tout n'est que monstruosité et incompréhension, les non-initiés se sont perdus dans les méandres de ce nouveau monde qu'ils craignent dorénavant. La force de puissance pour l'individu est devenue menaçante, elle plane sur tous. Adam Smith parle de "main cachée" , on regarde les initiés de loin pareils à des Dieux grecs sans bien comprendre les enjeux de la bataille. Les motivations échappent à tous, mais sont lourdes de conséquences pour celui qui subit sans rien y comprendre. Tout devient aléatoire,  un discours scientifique fait croire à de la rigueur, à une forme mathématique ou logique alors qu'en réalité il n'en est rien. On acquiert ce langage très codé, très stéréotypé, universel, mais il ne représente plus grand-chose, les medias ne peuvent plus expliquer, ils relatent sans être capables d'analyser ce qui se passe. Les titans boursicoteurs continuent à se battre au loin comme des Dieux grecs mais qui sait pourquoi, et la seule chose que l’on sait , comprend et expérimente est notre propre réalité qui nous devient presque étrangère, incompréhensible tout le reste appartient à la divinité, on ritualise sans plus comprendre le sens, l’argent quitte le monde matériel pour devenir totalement abstrait avec une puissance aussi importante que celle que l’on attribue à Dieu, l’argent déifié. :"Aujourd'hui , je ne peux plus payer ni ma nourriture, ni mon loyer, je viens de perdre mon emploi !" et impossible de comprendre vraiment pourquoi. Les Dieux présents là-haut au cœur des bourses et des marchés d’échanges mènent leurs propres luttes, avec leurs propres armes et langue, et moi je reçois tout cela sans saisir et comprendre d’où vient le coup, avec quelle arme j'ai été frappé, mais je constate saigner abondamment.

Pour Simmel, qui a largement traité de  la philosophie de l'argent, il  expliquait que la monnaie dissout les liens sociaux, qu'elle fonde une société basée sur la rationalité pure, qu'elle abolit les privilèges héréditaires, qu'elle permet d'évaluer toutes choses à une seule aune et même que, par son abstraction radicale, elle libère l'imagination du concret. Il soulignait le contraste entre le social et le monétaire tandis que pour d'autres ces deux notions sont imbriquées, les échanges monétaires permettent aussi la socialisation.
La preuve est qu' à travers les siècles lorsque l'Etat n'a plus le contrôle de la valeur de l'argent, les individus recréent, inventent, fabriquent d'autres monnaies qui circulent sous cape et qui sont revalorisées aux yeux de tous et un déplacement commun se fait vers  d'autres valeurs  que celles liées à l'argent : art, immobilier, terrain, etc. L'argent devient la risée, on y écrit des messages anonymes, il est tombé de son piédestal, il a perdu de son pouvoir, enfin il peut être maltraité. Les Tsiganes le considèrent  comme sale et polluant et qui ne mérite pas qu'on se sacrifie au travail pour cela. Il est juste bon à montrer qu'on peut mener une vie d'artiste, être en représentation continue, joie, fête, virtuosité et puissance, pour eux la valeur de l'argent n’est pas une valeur en soi contrairement dans  d’autres sociétés.

L’argent en tant que tel, n’a pas de valeur hors ses frontières, voyez avec quel mépris on traite l’argent qu’on ramène de vacances, il finit dans une boîte, les pièces de monnaie étrangères traînent dans des tiroirs, il a perdu de toute sa valeur car il n’est plus un langage de communication dans le pays où on se trouve. Il est devenu muet, il ne sert à plus rien.

Tout ne s’achète pas et tout n’est pas valorisé que par l’argent, « le savoir et l’argent n’ont aucune commune mesure » pour Aristote , Flaubert se demandait à quoi servait de publier, c’était dérisoire de vouloir gagner de l’argent ainsi, l’argent ne récompense pas l’effort, son service reste infini donc impayable, dans une lettre à Georges Sand, il dit : »[...] Je maintiens qu'une œuvre d'art (digne de ce nom et faite avec conscience) est inappréciable, n'a pas de valeur commerciale, ne peut donc se payer. » Les religions condamnent aussi l’argent qui représente l’avidité matérielle au lieu de servir Dieu. "Aucun homme ne peut servir deux maîtres : car toujours il haïra l'un et aimera l'autre. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon" - Matthieu 6, 24).. Mais au cœur de l’église on récolte de l’argent et incite les ouailles à payer pour le pardon de leurs péchés. Les impôts ecclésiastiques étaient très lourds autrefois, plongeant la paysannerie dans une plus grande précarité.
Calvin apportera sa propre vision, l’argent, il ne le condamne pas mais il ne doit pas  empêcher l’ascétisme et l’austérité mises au service de l’économie, reprendre et appliquer « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Dans son œuvre L’Argent, Zola lui accorde des mérites divers : généreuse et faconde puissance, force expansive, levier capable de soulever le monde mais reste réaliste en disant que :" l'argent est le fumier dans lequel pousse l'humanité de demain. Le terreau nécessaire aux grands travaux qui facilitent l'existence." - fumier toutefois.

Marx a succombé aussi à  la magie de l’argent, selon lui l’argent est d'allier les contraires, de « convertir la représentation en réalité et la réalité en simple représentation. »

Charles Péguy, visionnaire, écrit en 1913 dans  L'Argent la phrase suivante d'actualité brûlante, décidément rien n'a véritablement changé  :
« C'est parce que la bourgeoisie s'est mise à traiter comme une valeur de bourse le travail de l'homme que le travailleur s'est mis, lui aussi, à traiter comme une valeur de bourse son propre travail. C'est parce que la bourgeoisie s'est mise à faire perpétuellement des coups de bourse sur le travail de l'homme que le travailleur, lui aussi, par imitation, par collusion et encontre, et on pourrait presque dire par entente, s'est mis à faire continuellement des coups de bourse sur son propre travail.»

22:48 Publié dans philosophie | Tags : argent | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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