12/06/2009

Les mots qui dérangent et qui hantent : La peur

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Avoir peur, c’est d’abord se représenter le danger, c’est un point de vue sur le monde. Un objet ne fait pas peur en lui-même mais c’est tout ce qu’on lui attribue qui fera naître cette crainte. La peur n’a pas d’objet, c’est un système de représentations, elle est ancrée en nous elle est déjà dans l’esprit avant d’avoir un objet . A partir de cela, ces possibilités de danger réels ou imaginaires vont entraîner une chaîne de réactions. Lorsqu’un chien enragé court vers vous, vous avez peur parce que vous imaginez ce qui va se produire et lorsqu’enfin, il vous mord, vous n’avez plus peur, vous avez mal, c’est le rude passage de la représentation à la réalité !

Les manipulations de ces représentations sont les enjeux des politiques sécuritaires, alimenter des peurs sans objet mais travailler sur les représentations de ces peurs. Il est intéressant de constater que ce sont dans des villages où il n’y a quasiment pas d’étrangers qu’on les craints le plus et qu’on serait porté du coup à être le plus xénophobe. On a peur que de ce qu’on ne connaît pas et de ce qu’on ne comprend pas.  Hobbes et Machiavel l’ont bien compris, maintenir les hommes dans la peur, c’est les maintenir sous un grand pouvoir et cette “peur tient donc le plus grand nombre en respect.” Le pouvoir suprême ici-bas est le pouvoir politique. Il est aisé de justifier la peur, caméras de surveillance, passeport biométrique, peur de la grippe aviaire, puis de la porcine, peur de l’Islam, peur des étrangers, peur de la crise, peur de notre alimentation, du Sida. Soit, les peurs changent mais ne disparaissent pas. Autant de peurs sans objet mais toujours avec leur lot de représentations manipulées, amplifiées, démesurées. La pratique machiavélique de la politique n’a aucun mal à justifier la valeur et l’emploi de la peur. Les politiciens savent que la peur est une arme de persuasion très efficace. Pour Hobbes il s’agit d’une “guerre” permanente, l’insécurité prend la forme de « la guerre de tous contre tous ». pour Machiavel, un peuple maintenu dans la peur reste « tranquille ». Il n’ose pas ainsi se dresser contre le pouvoir.

Et le XXI ème siècle ne fait pas exception et excelle dans la manipulation de ces peurs individuelles que l’on transforme en système de pensée. L’utilisation de la peur comme moyen de contrôle politique.

Comment faire disparaitre la peur ? Elle s’évanouit avec la connaissance du phénomène, elle ne se maintient que dans l’ignorance des causes, elle est issue de l’ignorance, mais une peur expliquée aussitôt une nouvelle surgit, on ne la supprime pas, on la déplace, on créera d’autres fantômes pour donner un objet à cette peur qui s’y accrochera toute entière.

Pour Alain « Il n'y a point d'autre peur, à bien regarder, que la peur de la peur. Chacun a pu remarquer que l'action dissipe la peur, et que la vue d'un danger bien clair la calme souvent ; au lieu qu'en l'absence de perceptions claires, la peur se nourrit d'elle-même, comme le font bien voir ces peurs sans mesure à l'approche d'un discours public ou d'un examen ».

Elle a assurément une fonction, elle maintient la vigilance, l’absence de peur nous plongerait dans l’hébétude. L’être reste éveillé, aux aguets, il est accroché dans l’existant par ces représentations qui l’empêchent de tomber dans le néant, dans le vide, dans le nul part. La peur vitale le sauve, il est alerté par le danger et réagit vivement à lui.

La peur psychologique est différente, elle n’a pas besoin d’un danger concret, réel et immédiat. Elle revête d’autres formes tels que malaise, inquiétude, anxiété et qui peut conduire à la phobie. Et ce malaise réside davantage dans la peur de la mort, dans l’anéantissment de l’ego, on a peur pour se sentir vivre et exister, on craint de disparaître définitivement avec sa peur. Elle est une façon de maîtriser les symboles. Aller au bout de sa peur s’en libérer, c’est se retrouver face à sa liberté et Sartre a notamment insisté sur la conscience très vive de sa liberté, on l’éprouve par le sentiment d’angoisse, nous avons l’intuition que rien en nous n’est déterminé, mais que tout est suspendu à notre liberté, que nous sommes entièrement responsables de nous-mêmes. Alors que la peur se porte toujours sur quelque chose d’extérieur à nous, l’angoisse se porte sur notre propre liberté imprévisible. C’est la liberté qui s’angoisse d’elle-même. "L'angoisse est le vertige de la liberté" (kierkegaard)

Au bout de la peur, la liberté, bonjour l'angoisse ! 

Derrière la peur, il y a l’angoisse, elle ne se réfère plus à un objet, les objets deviennent vains, le monde même devient insignifiant. L’homme devient un étranger dans son propre univers, il fuit , il devient délétère, donc il va falloir bien s’acrrocher à quelque chose, à des délires peut-être qui marqueront des arrêts dans cette errance.

Pour Epicure, la peur naît du besoin d’immortalité, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie: non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l'amputant du désir d'immortalité. Il s'ensuit qu'il n'y a rien d'effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu'il n'existe rien d'effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre.

Quant à Georges Bataille, il revendique la peur et l’appelle de tous ses voeux. Il opposait la recherche philosophique de la vérité à la recherche de la peur : "c’est la peur que je veux et que je recherche : celle qu’ouvre un glissement vertigineux, celle qu’atteint l’illimité possible de la pensée". Seule cette peur, parce qu’elle défait la confusion du sacré et de l’utilitaire qui est à la base de toute démarche rassurante, est libératrice à l’égard de l’ordre de la production des choses qui caractérise en propre la société industrielle. Il oppose la peur essentielle, frayeur sacrée, à l’élimination de cette peur sur laquelle s’établissent toutes les aliénations.

Finalement, j’ai bien peur que la peur soit nécessaire ! On peut conclure avec Cioran que la peur de mourir est notre essence de vie et “si cette peur disparaissait, la vie perdrait sa raison d'être.”

00:06 Publié dans philosophie | Tags : la peur | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

Commentaires

Trop bien cet article !
Il faut la surmonter cette peur !


Merci.

Écrit par : Crettol Thierry | 12/06/2009

Nos peurs nous empêchent l'accès à la liberté. Elles sont une conséquence naturelle au sentiment de survie et elles sont utiles pour faire l'apprentissage de notre liberté individuelle et collective. La peur, il faut la prendre par la main, comme un enfant qui demande réconfort et amour. Une fois maîtrisée, la peur devient un outil dans la boîte de notre expression culturelle. Celui qui agît en conscience fait de la peur une adversaire à respecter. Quand il y a absence de peur, on peut penser que la confiance envers l'être humain, ce qu'il y a de plus profond et ancestral au sein de son âme, est rétablie. Comme un homme du désert, il faut s'abandonner à soi avant de s'abandonner aux autres. Ainsi, même les plus dictateurs d'entre-nous sont obligés de reconnaître la relation d'égal à égal sans en référer à une hiérarchie ou à une stratégie de pouvoir.

Écrit par : pachakmac | 12/06/2009

Au bout de la peur, la liberté, bonjour l'angoisse !

Peut-on alors se dire que la religion s'occupe de la peur, et la psychiatrie de l'homme libéré de sa peur, mais angoissé par cette liberté qui est devenue sienne ????

Écrit par : duda | 12/06/2009

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