18/12/2009

La smala de Gorée - Une mère courage !


P1000353.JPG

 

Elle m’avait invitée pour les vacances de Noël . Le billet en poche pour Dakar, je m’imagine prendre la chaloupe qui m’amènera sur l’ìle de Gorée, l’île aux esclaves. Des vacances idéales les pieds en éventail, à boire du lait de coco, entre baobabs et bougainvillées, en regardant la mer au loin. Soit, la paresse au rendez-vous, douce détente.

Entretemps, je recois un email dévastateur qui ébranle jusqu’aux tréfonds de l’âme. Mon amie m’annonce la mort de son mari, un français installé au Sénégal depuis de nombreuses années, entrepreneur d’une entreprise de recyclage de matière plastique avec ses 30 ouvriers. La voilà propulsée à la tête de l’entreprise et seule avec 14 enfants, la plupart sont adoptés. Ce petit bout de femme qui va devoir se démener, avec toute sa souffrance pour seul bagage.

Les vacances se passeront à ses côtés à tenter de sauver l’usine, à soutenir les enfants. Le plus urgent, trouver les fonds 15’000 euros pour acheter la matière première, bloquée au port de Dakar pour relancer l’usine. A part écrire, que puis-je faire ? Je me console en me souvenant que Rimbaud a bien été chef de chantier à Chypre et en Egypte. Passer de la plume au chantier. Je lui annonce que je compte du coup faire un reportage sur place, les ouvriers sont ravis. Suivre, jour après jour, le sauvetage de l’entreprise en plein deuil.

Mon arrivée à Dakar est prévue le 20 décembre.

Affaire à suivre………

 

Novembre - MES CONDOLEANCES A MA BELLE SMALA DE GOREE QUI VIENT DE PERDRE UN PERE ET UN MARI.

 

Mai 2009

Il y a de ces amitiés solaires qui ne prennent pas une ride en trente ans. Seules les années nous ont légèrement égratignées, marquant leur passage de  traits profonds, autant de  belles signatures. Le temps du pensionnat à Vevey où nous déambulions en jupe bleu marine et socquettes blanches est si loin, un vieux souvenir poussiéreux, a-t-il même existé ?

Deux bonnes amies qui se retrouvent et en quelques heures nous passons en revue, la famille de l’une et de l’autre : des parents déjà morts, des suicidés, des toxicodépendants, des naissances, des amours joyeuses, d’autres beaucoup moins, des voyages, des études, des mariages, des divorces, et puis une ribambelle d’enfants.

Mon amie, un minuscule bout de femme,  qui a gardé son regard plein de malice me raconte sa vie sur l’île de Gorée où elle réside, située à moins de quatre kilomètres de Dakar, au centre de la rade que forme la côte sud de la presqu'île du Cap-Vert. Sa vie joyeuse avec  14 enfants âgés de 14 ans à 26 ans, 5 filles, le reste sont des garçons. C’est le destin qui l’a voulu ainsi;  trois enfants sont les siens dont deux avec Eric un Français du Beaujolais qui travaille à Dakar dans le recyclage de plastique et qui fabrique entre autres des meubles très design. Puis la soeur qui décède et laisse sept enfants, on fait donc un peu de place, à eux tous viennent s’ajouter encore quatre autres enfants qui ont décidé et demandé à partager la vie de cette joyeuse bande.

Mais comme si cela ne posait aucun problème, mon amie Marie-Jo arrive encore à prendre le bateau tous les matins et se rendre à sa Galerie d’art L'Artisanerie, proche du débarcadère à Dakar. Un lieu d’insertion pour le travail des prisonniers et des enfants de la rue, c’est une coopérative artisanale. Quelqu’uns de ses enfants "adoptifs"  travaillent avec elle et gagnent ainsi un peu d’argent, le reste va dans une cagnotte qui permettra d’acheter ce qui manque aux autres. Et quand vraiment y a plus assez et que les caisses sont vides, on se retourne vers “Tonton Eric”.

Elle se met au fourneau tous les  soirs et prépare des mets cap-verdien, français ou sénégalais. Comme certains enfants sont musulmans et d’autres chrétiens, c’est avec porc ou sans porc, on honore toutes les fêtes religieuses, le Carême, le Ramadan, Noël, certains vont à l’église, d’autres à la mosquée. Chaque enfant respecte la religion de l’autre et même de ceux qui ne pratiquent pas. Avec les parents on parle français pour qu’Eric ne se sente pas exclu, les enfants entre eux parlent wolof.

Ils l’appellent tous Maman et Eric “Tonton” et parfois lorsqu’ils sont tous partis soit au travail, soit à l’école, soit en formation, on entend dans la grande maison vide, dite d’une voie éraillée un “Maman ! Maman ! strident, c’est le perroquet surnommé “Tocard” qui ne veut pas être en reste.
On compte parmi cette joyeuse troupe, des footballeurs professionnels, un tailleur, un moniteur d’équitation, un mécanicien de précision. Eux tous mettent volontiers la main à la pâte pour du bricolage à la maison sous l’oeil attentif d’Eric. Tous les enfants traitent avec le plus grand respect l'Oncle Charles,  50 ans, qui a perdu la boule et qui n'est qu'un enfant de plus, le personnage central de la maisonnée. Ils apprennent la tolérance et à intégrer la différence.

Si c’est compliqué ? Ils s’autorégulent, s’organisent entre eux, règlent leurs problèmes souvent à l’amiable, les grands grondent les petits lorsqu'ils font des bêtises ou parlent mal aux "parents.  Le  week-end, d’autres enfants viennent élargir le groupe.
Quant aux courses, elles se font par 50 kg au minimum, achetées à Dakar mises dans la chaloupe, puis transportées à la maison à pied. Il n’y a pas de voitures sur l’île. Chacun repart avec une liste de commissions et ce sont des centaines de kilos par an de nourriture.
Tandis qu’elle me raconte cette vie joyeuse et intense, son portable ne cesse de sonner. Oui ! installe la table au centre de la cour, répond-elle à l’artiste peintre au bout du fil. Actuellement, elle organise à distance une exposition de peinture par des artistes qui participent au Festival annuel artistique sur l’île de Gorée.


Leurs enfants écoutent avec passion les années suisses de “Maman” ou la France d’Eric, ils s’imaginent ces paysages, cette tranquillité, ce calme, cet ordre, la neige, le froid. Marie-Jo a vécu douze ans en Suisse, et achevé ses études avec une licence en droit à l'Université de Fribourg.

A force de gérer autant d'enfants, elle me raconte l'anecdote avec Sarkozy qui s'était  rendu sur l'île de Gorée, elle était entrain de lui parler en sa qualité de conseillère municipale, présidente de la commission environnement, avant même qu'elle ait fini son discours, il se retourne et part. Elle l'interpelle :"Eh ! Vous là-bas, je n'ai pas terminé" . Il revient sur ses pas et l'écoute jusqu'au bout, elle expliquait les avantages de faciliter l'obtention des visas pour les conjoints de ressortissants français, afin d'éviter les demandes de naturalisation. Elle me dit en s'excusant qu'est-ce que tu veux avec tous ces enfants, on finit par traiter tout le monde du pareil au même.

Ce que ça apporte tout ça ? - La générosité, l'ouverture sur des mondes nouveaux, maintenant on s'intéresse au foot, aux chevaux, au design. On n'arrête plus d'être passionnés.  C'est vrai, il y a parfois des problèmes à régler, des remises à l'ordre mais en rapport à ce que l'on peut vivre, ça vaut tous les efforts du monde. On n'a pas le temps de se regarder le nombril et de se sentir mal, on est juste pris dans ce mouvement dynamique d'un groupe qui évolue si vite, tous ensemble.

Elle termine sur un grand éclat de rire et me lance un énergique, tu sais quoi  ? "Je me réjouis trop de devenir grand-mère!"

Pour convaincre, elle a son argument choc, “le contraire de noble, c’est ignoble” alors soyons nobles et grands, si on peut et même si les moyens manquent parfois, et d'autant plus lorsqu'on peut  partager généreusement ce que l’on a la chance de posséder.

 

00:25 Publié dans Solidarité | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | | |

Commentaires

un article magnifique, emouvant, plein d'amour et surts d'AMITIE... maman je suis contente de te voir heureuze, profites-en bien. que le seigneur garde précieusement votre amitié aussi longtemp que possible. on est ts trés impatient de te voir tata Djémila. gro bisous de toute la famille!!!

Écrit par : althéa | 31/05/2009

Ca alors, vous aussi vous avez des amitiés au Sénégal ! Moi aussi, et je suis invité dans le Sine Saloum depuis un moment déjà, et j'ai bien l'intention de répondre à cette invitation dès que j'aurai un peu de temps, et aussi les sousous pour me payer le voyage ! Et j'ai bien l'intention aussi d'apprendre suffisamment de sérère avant de partir pour pouvoir parler à mes amis dans leur langue, un minimum au moins !

Amicalement.

Spipou. :)

Écrit par : Spipou | 08/12/2009

Avez-vous par vos amis des contacts avec des "acteurs économiques" au Sénégal ? J'ai depuis plusieurs années une idée pour le développement économique des pays sahéliens : la fabrication de capteurs solaires, avec la matière première - le sable pour la fabrication du silicium - en abondance, et l'ensoleillement dont bénéficient ces pays. Je ne vends pas mon idée, je la donne à qui veut bien la prendre (je n'ai malheureusement pas un sou pour investir !), mais ni mes amis sénégalais qui vivent en France ni moi n'avont réussi à trouver des gens qui ont l'air d'être prêts à s'investir sérieusement dans un projet industriel autonome. Des félicitations pour mon idée, j'en ai reçu des tonnes, mais je ne vois rien bouger là-bas, pendant que les chinois achètent des pans entiers de l'Afrique ! Vous avez mon e-mail, si vous pensez pouvoir faire quelque chose, n'hésitez pas à m'écrire, je vous en dirai un peu plus, entre autres sur les contacts que j'ai essayé d'établir.

Écrit par : Spipou | 08/12/2009

je ne vois pas votre adresse email vous pouvez me l'envoyer svp à jetdo@infomaniak.ch

Écrit par : djemâa | 08/12/2009

Bonjour Spipou,
Votre idée m'intéresse, ayant moi-même avec une association commencé des actions au Sénégal. Avez-vous un site où vous expliquez votre concept?
Bravo pour votre engagement!

Écrit par : Marie-France de Meuron | 18/12/2009

Bonjour Marie-France,

Non, je n'ai pas de site, à vrai dire il s'agissait d'une simple idée que j'avais essayé - sans succès pour le moment - de pousser à l'aide de mes amis sénégalais. Mais l'idée est à prendre par qui le veut, voici les principales "lignes directrices" :

- les pays du Sahel ont un ensoleillement record et une pénurie d'énergie chronique (pétrole entièrement importé, etc.)
- le sable qu'il suffit de ramasser est de l'oxyde de silicium, matière première pour extraire le silicium des capteurs solaires
- je sais qu'il existe en Afrique de l'Ouest des entrepreneurs qui réussi, il y a quelques exemples au Sénégal. Il faudrait arriver à en intéresser quelques-uns pour monter un projet industriel de fabrication de capteurs solaires, même à petite échelle pour démarrer. Comme il s'agirait d'une entreprise industrielle avec des investissements de départ relativement importants, je pense que ça devrait passer par les mécanismes du capitalisme classique, mais mon souhait est que ce capitalisme soit AFRICAIN, pour créer au Sénégal, au Mali ou dans les pays limitrophes autre chose que des emplois sous-payés avec les bénéfices qui partent en Europe, au Canada ou en Chine. J'imaginais, dans mes rèves les plus fous :), une industrie nationale exportatrice, la création de centres de recherches technologiques et scientifiques, le dépôt de brevets par des entreprises africaines, la réduction de la facture pétrolière des pays concernés, la sortie de l'économie de la débrouille et de l'assistanat...

Voilà en gros l'idée de base. N'hésitez pas à demander mon e-mail à Djemâa si vous voulez me contacter directement, mais je vois en lisant le paragraphe qu'elle a rajouté à son article qu'elle a déjà fort à faire pour sauver une entreprise en difficulté ! Enfin, ne perdons pas courage !

Amicalement.

Spipou

Écrit par : Spipou | 19/12/2009

@ Djemâa

Je vous souhaite, tout ensemble, bon courage, de bonnes fêtes, et mes amitiés à Marie-Jo, aux enfants et aux ouvriers de l'usine. Sincèrement.

Écrit par : Spipou | 19/12/2009

Merci, Spipou, de transmettre votre idée. Je vois que tout est encore à faire!
bon dimanche!

Écrit par : Marie-France de Meuron | 20/12/2009

*djemâa, merci pour ce récit, emprunt d'amitié et de tendresse. L'amitié n'est pas un vain mot.
A l'adresse de Spipou, l'argent n'a pas d'odeur et tous les investisseurs européens ne sont pas des fripouilles. En cas de manque de liquidités, pourquoi ne pas créer une société anonyme pour sauver cette entreprise ?
Aussi un prêt par une banque pourrait être envisagé sur base d'un dossier bien ficellé.
Joyeux Noël et que Dieu soit avec vous
Inch'Allah

PS. Je suis avec intérêt la suite

Écrit par : Etoile de Neige | 22/12/2009

Les commentaires sont fermés.