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Regards croisés

  • Spinoza, un penseur pour l’éternité

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    838_738_spinoza.jpgLors d’un voyage récent aux Pays-Bas, sur les traces de Baruch Spinoza, au cours  d’un tour organisé par un passionné du philosophe, j’ai pu découvrir in situ, la vie du grand penseur ; sans doute l’un des plus grands penseurs de notre civilisation.

    Quel triste destin pour ce philosophe de la "joie" ! Un mémorial dans le jardin de l’église de Nieuwe Kerk, à la Haye, à quelques centaines mètres de son domicile, rappelle discrètement sa mort. Sur la pierre, une épitaphe en latin laisse entendre discrètement que jadis dans cette terre étaient enterrés les os de Spinoza. Et puis ? Rien. Les os ont été disloqués et disséminés dans une fosse commune après l’expiration de la concession, au bout de 12 ans, jusqu’à aujourd’hui, on ne sait pas précisément où.

    Né à Amsterdam en 1632, il meurt de tuberculose, à la Haye, le 21 février 1677. Or, il fallut vendre ses quelques 160 livres pour parvenir à l’enterrer. 

    Dans une armoire en bois aux cinq rayons, à peu près toute sa richesse ave le lit de ses parents qu’il emmenait partout avec lui, un acte notarié répertoria devant Rieuwerts son éditeur-imprimeur, chacun de ses livres et qui permettra d'en récupérer 140 de sa bibliothèque d’antan et présentés au musée Spinoza à Rijnsburg près de Leyde.

    Celui qui parlait le portugais, le flamand, l’hébreu, l’italien, l’espagnol, puis le latin, - il a essayé quelques tentatives modestes en grec- mena une vie monastique, ce n’est que grâce à un quatrain sur la façade du mur de la maison qu’il a occupée à Rijnsburg qu'on retrouvera ses traces.  Il vécut chez un chirurgien durant 3 ans, de 1660 à 1663, parmi les « Collégiants », secte protestante libérale établie dans cette région.

    "Si tous les hommes étaient des sages

    Qui de surcroît feraient le bien

    La Terre pourrait être un paradis

    Alors qu’elle ressemble à un enfer. »

    Achetée il y a plus de 122 ans et devenue Musée, on peut y découvrir dans une maisonnette avec un jardinet, un humble logis, composé de 2 pièces, sa chambre et sa bibliothèque et un atelier avec un banc de polissage où il y polissait ses verres. Le Livre d’or est une mine d’information, on y trouve entre autres, les signatures de Albert Einstein qui lui dédiera un poème et le président portugais Mario Suares. Sa correspondance avec Leibniz, une copie du herem* (l’excommunication) prononcée, le 27 juillet 1656, par la communauté juive de Amsterdam et qui signifie véritablement « destruction », « anéantissement » et exclusion aussi du peuple juif d’Israël ou la lettre signée de la main du président Ben Gurion sont exposées au 1 er étage de la petite demeure.

    La Lettre de Ben Gurion est intéressante, car il écrit ne pas comprendre pourquoi on devrait lever le « herem ». Selon lui, il n’existe tout simplement plus et n’a aucun effet, pour preuve, le philosophe est  enseigné à l’Université hébraïque et une rue porte son nom à Tel-Aviv et en conclusion, il s'informe sur les coûts de la tombe de Spinoza pour participer aux frais. Pourtant, on sait qu’en 1948, il a tout de même fait une demande de levée du ledit herem qui a été rejetée par les rabbins. Mais plus encore, un autre document du registre familial de la famille Spinoza, montre son nom tracé sur cette lignée familiale. Et là, on ressent, la violence, tout entière sur ce simple trait ; l’exclusion la plus totale et la plus anéantissante.

    A Amsterdam, une philosophe bénévole vous donne rendez-vous devant sa statue réalisée,  en 2008, par Nicolas Dings, puis, ensuite, tout proche,  on peut continuer la visite  du quartier où Spinoza avait dû habiter et travailler dans l’entreprise familiale d’import-export, avant de devoir s’éloigner des siens.

    Ce philosophe de la « joie » et de la béatitude qui cachetait ses lettres avec ses initiales au moyen du sceau« Caute » (prudence) est mort en toute sérénité. A la veille du grand départ, celui que ses amis nommaient affectueusement Bento, prépara ses écrits, décida de ce qu’il fallait garder et détruire,  surtout la correspondance. Son ami Louis Meyer appelé à son chevet emporta tous ses écrits vers Amsterdam acheminé en barque par le canal situé à quelques mètres de sa maison. Toute son œuvre emportée discrètement commencera par être publiée après sa mort de façon anonyme sous "Oeuvres posthumes" pour la postérité et grâce à cet ami proche, nous pourrons à tout jamais accéder à l’ensemble du travail du philosophe qui résuma toute sa pensée sur Dieu par un « Deus Sive Natura » Dieu sinon la Nature et qui signifie aussi Dieu est la Nature et qui lui vaudra les foudres de tous les religieux tout en nous offrant les prémisses de la laïcité où Dieu n’a pourtant jamais été autant pensé.

    Dieu est partout, nul besoin de miracles ni de mystères, Il est là, Il est en nous, nous sommes Lui, Il est nous, nous ne faisons qu’un. Il fallait oser le dire, à une époque, où le religieux déjà soumet l’individu et le domine entièrement. Adopter le Dieu de Spinoza annonçait le glas des religions et sans doute son lot de guerres avec pour corollaire tendre vers la liberté des hommes et leur offrir un accès au  divin qui les grandit au lieu de les rabaisser. S'éloigner d'un Dieu anthropomorphe qui ressemble si tristement aux humains et à leurs passions et qui n'en est qu'une émanation. Diviniser les hommes et cesser d'humaniser Dieu, un paradigme qui préfigure la modernité. 

    Et qui se passionne de Spinoza peut verser à tout jamais et pour toujours dans l’œuvre de ce penseur unique. La bénévole du musée à la Haye, me raconta qu’un Kurde qui venait de leur rendre visite la semaine précédente, fit de la prison pour ses idées politiques en Turquie et y découvrit Spinoza. A l’issue de sa libération, il vint à Amsterdam pour se consacrer entièrement à ce philosophe. Tandis qu’en Espagne, un fonctionnaire aurait touché son salaire pendant au moins un an sans travailler, utilisant ce temps libre pour devenir un spécialiste de Spinoza. Son absence a été remarquée en 2010, le jour où il était attendu pour se voir remettre une médaille de récompense de ses années de service.

    Quant aux blogueurs une petite note de Spinoza qui nous ramène tous à beaucoup de modestie :

    « Enfin, les honneurs nous sont une forte entrave dans la recherche du vrai bien en ce que pour les atteindre on doit nécessairement diriger sa vie selon l'opinion de la foule, c'est-à-dire, fuir ce qu'elle fuit communément et rechercher ce qu'elle recherche. »

     

    Un parcours à ne pas manquer si vous vous rendez à Amsterdam. Pour les spinozistes férus, et si vous insistez, un deuxième voyage pourrait sans doute être organisé  par notre philosophe passionné.  

     

     *  Le texte du Herem

    « Les messieurs du Mahamad* vous font savoir qu’ayant eu connaissance depuis quelques temps des mauvaises opinions et de la conduite de Baruch de Spinoza, ils s’efforcèrent par différents moyens et promesses de le détourner de sa mauvaise voie. Ne pouvant porter remède à cela, recevant par contre chaque jour de plus amples informations sur les horribles hérésies qu’il pratiquait et enseignait et sur les actes monstrueux qu’il commettait et ayant de cela de nombreux témoins dignes de foi qui déposèrent et témoignèrent surtout en présence dudit Spinoza qui a été reconnu coupable ; tout cela ayant été examiné en présence de messieurs les Rabbins, les messieurs du Mahamad décidèrent avec l’accord des rabbins que ledit Spinoza serait exclu et retranché de la Nation d’Israël à la suite du herem que nous prononçons maintenant en ces termes: 

    A l’aide du jugement des saints et des anges, nous excluons, chassons, maudissons et exécrons Baruch de Spinoza avec le consentement de toute la sainte communauté d’Israël en présence de nos saints livres et des 613 commandements qui y sont enfermés. Nous formulons ce herem comme Josué le formula à l’encontre de Jéricho. Nous le maudissons comme Elie maudit les enfants et avec toutes les malédictions que l’on trouve dans la Torah.

    Qu’il soit maudit le jour, qu’il soit maudit la nuit, qu’il soit maudit pendant son sommeil et pendant qu’il veille. Qu’il soit maudit à son entrée et qu’il soit maudit à sa sortie. Que les fièvres et les purulences les plus malignes infestent son corps.

    Que son âme soit saisie de la plus vive angoisse au moment où elle quittera son corps, et qu’elle soit égarée dans les ténèbres et le néant. 

    Que Dieu lui ferme à jamais l’entrée de Sa maison.

    Veuille l’Eternel ne jamais lui pardonner. Veuille l’Eternel allumer contre cet homme toute Sa colère et déverser sur lui tous les maux mentionnés dans le livre de la Torah.

    Que son NOM soit effacé dans ce monde et à tout jamais et qu’il plaise à Dieu de le séparer pour sa ruine de toutes les tribus d’Israël en l’affligeant de toutes les malédictions que contient la Torah. Et vous qui restez attachés à l’Eternel , votre Dieu, qu’Il vous conserve en vie."

     

    *Mahamad : le conseil supérieur des Juifs portugais d'Amsterdam.

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  • Deuxième sommet de la diaspora albanaise à Tirana

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    DSC01362 (1).jpgLa diaspora albanaise a été reçue à bras ouverts, à Tirana, durant les 28 février, 1er et 2 mars 2019. C’est un tapis rouge qui l’attendait. Une réception au Ministère organisée par le Ministre de la diaspora Monsieur Pandeli Majko a lancé le sommet, 600 personnes y ont été amenées au moyen d'une  trentaine de  bus. Ministres, présidents, vice-présidents, ils étaient nombreux à cette édition édition du Sommet de la diaspora, tous réalisent la manne que rapportent les Albanais de l’étranger, première source de revenus, ils forment aussi le gros du contingent annuel des touristes se rendant en Albanie et au Kosovo.

    La délégation suisse était largement représentée par d’abord celui qui est surnommé en Albanie : L’ambassadeur des nations -  Monsieur Astrit Leka. L’homme le plus décoré d’Albanie et qui a sur créer des ponts entre la Suisse et l’Albanie en sa qualité de directeur de l'association SOLIDEST (Assoc. Int.de Solidarité pour le Dévelop. des Pays de l’Est) en installant d'abord  le buste de Skanderbeg à Genève et ensuite celui de Eugène Pittard, l'anthropologue genevois,  à la faculté des sciences de Tirana. Mais encore, il a permis que des étudiants en archéologie puissent effectuer des fouilles une fois par an en Albanie, sur le site d'Orikum. L'association culturelle lausannoise ILIRËT  était aussi représentée par son directeur Illir Bytyqi. Agim Paçarizi,  l’ancien directeur de la Ligue des enseignants et des parents albanais, à Genève participait également à ce sommet avec d’autres personnes de la Suisse allemande. Une brochette de représentants fiers de représenter la Suisse parmi les 60 nations présentes.

    Ce fut aussi l’occasion de rappeler par la diaspora d’Israël,  le rôle qu’a joué l’Albanie durant la 2ème guerre mondiale ; le pays a reçu des milliers de Juifs de l'Europe du Nord et de la Grèce les cachant parmi la population en leur créant de faux papiers pour leur permettre ensuite de partir en Israël. Un voisin qui cachait un Juif n’aurait jamais été dénoncé ni par son village ni même par la police. Besa oblige. Un code d’honneur à respecter sur l’hospitalité que rien ne doit violer même pas les ordres des Nazis.

    Monsieur Leka qui souhaite que je devienne sa biographe m’a proposé de venir à ce sommet et de visiter par la même occasion,  l’Albanie et le Kosovo pour m’en faire une idée et décider ensuite après cela,  si j’avais un intérêt quant à l’histoire de son pays et la sienne. Il n’a pas attendu ma réponse pour me présenter comme telle à tous,  y compris aux présidents qu’il connaît personnellement. Un sourire, un étonnement, puis une joie se lisaient sur les visages, à l'idée que quelqu’un s’intéresse à l’histoire de l’Albanie. Deux auteurs albanais m’ont invitée à lire leur livre sur M.Astrit Leka et les citer si j’y puisais des informations. Le romancier albanais Ismaël Kadaré pourrait signer le préambule de la biographie à venir. Bref, le travail ne manque pas et il est colossal avec 80 ans de résistance et d'engagement.

    En arrivant au Kosovo, je me suis rendue au mémorial de Adem Jashari, le fondateur et dirigeant de l’UCK assassiné, le 5 mars 1998, avec toute sa famille, au total 52 personnes, un triste record mondial. Puis une visite de la ville de Mitrovica divisée en deux entre le Kosovo et la Serbie par le pont qui enjambe l’Ibar. Filer ensuite,  à Tirana en bus, à environ 4h de Pristina, et être soumis au contrôle douanier pour quitter le Kosovo et entrer en Albanie.

    Il est certain  que l’Albanie et le Kosovo méritent d’être mieux connus surtout en Suisse, où vivent plus de 200'000 albanais dont une majorité du Kosovo. Une histoire qu’il faut sans cesse revisiter tant elle est complexe et dont une grande partie échappe à notre compréhension. En Macédoine, où 25,2 % de la population est albanaise, l’Albanais a été reconnue comme langue officielle. Mère Teresa y est pour beaucoup. Qui refuserait de ne pas reconnaître sa langue me souffle mon voisin assis à côté de moi lors du sommet ? L’aéroport de Tirana porte son nom Nënë Teresa.

    Dorénavant, j'ai mon surnom en Albanie « La biographe » et qui pourrait être un titre de roman. Monsieur Leka ne cachait pas sa joie en me disant qu’avoir sa propre biographe c’est comme une pierre qui brille sur une couronne;  celle qu’il a tressée sur ses grands combats durant des décennies.

    Le 3ème sommet de la diaspora est prévu en 2021.

     

    ZVICËR  Suisse en albanais

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     Monsieur Leka et le Ministre de la Diaspora Pandeli Majko

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    Président de la République  du Kosovo Hashim Thaçi

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    Premier Ministre albanais Edi Rama

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    Illir Bytyqi  de l'association ILIRËT

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    Le rabbin de Tirana  Yisroel Finman qui explique le rôle joué par les Albanais durant

    la 2ème Guerre mondiale. 

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    Monsieur Astrit Leka  

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  • Astrit Leka, un monument vivant de la résistance albanaise

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    1718019496.JPGUn coup de fil surprenant la semaine passée. Une voix que je reconnais aussitôt, ferme et tranchante et qui roule légèrement les "r", celle de Astrit Leka qui m’invite à le revoir (j’avais écrit un billet en 2009 sur le blog Pâquis j’adôôôre) et demeure surprise de cet appel après tant d’années.  Nous fixons rapidement un rendez-vous et je débarque chez les Leka avec mon carnet de notes et un stylo, curieuse de savoir ce qu’il souhaite me dire.

    Je l’avais prévenu : « Monsieur Leka, s’il vous plaît, une heure maximum. » Parce que je le connais bien, ses 80 ans de résistance et d’engagement ne se résument pas autour d’un café, entre deux gorgées.

    Comme je l'avais prévu et malgré mon avertissement,  il commence son récit par l’ancêtre , le châtelain catholique Jean Leka qui en 1571 se fera exploser avec tous ses combattants en mettant le feu aux poudres pour ne pas se rendre aux Ottomans. Tous se sont nourris dès le biberon et ce depuis des générations ,de l'acte héroïque de Jean Leka. A son tour, après des oncles et des frères plus âgés, Astrit Leka marquera cette longue lignée par un autre acte de bravoure. Durant l’occupation allemande, dès 1943, il s’introduit à Tirana, au Ministère sous le nez et la barbe de tous les gardes, et, menace d’un revolver le Ministre de l’économie pour obtenir un laissez-passer que seul lui pouvait délivrer et ainsi parvenir à livrer armes et nourritures à ses compagnons de résistance. Un film en noir et blanc tourné récemment en Albanie évoque cet épisode devenu historique.

    Une heure a déjà été largement dépassée, Benito Mussolini dont le français appris en Suisse était plus que rudimentaire nargue Leka - il l'a croisé en Italie,  à l'âge de 14 ans Leka parlait un français châtié pour son jeune âge en plus de l'italien - , Nelson Mandela, Jacques Chirac, toutes les personnalités qu’il a connues défilent dans cette sarabande du temps qui passe. Micheline Calmy-Rey, Flavio Cotti, Kaspar Villiger, Otto Stich, Alain Berset; un long cortège de personnalités à travers les 56 pays où il a été invité et la Suisse où il y vit depuis 30 ans.

    IMG_2994.jpgTassée au fond de mon fauteuil, je souris à Emine Leka , ravie de me revoir, elle me montre le prix qu’elle a reçu, en 2017,   à l’occasion du 65ème anniversaire de la fondation de la faculté vétérinaire de Tirana, elle est si fière de son prix. Elle me raconte les souffrances et les sacrifices d'antan. "Enver Hoxha était un deuxième Staline!" lâchelle-t-elle, les yeux écarquillés pour exprimer l'horreur. Travailler dans une porcherie ou divorcer de son mari. Vétérinaire de formation, elle se soumet à la première solution. Ses recherches attireront des scientifiques chinois venus consolider la révolution chinoise en Albanie. Et pourtant ancien professeur de son mari, le fondateur du parti communiste albanais,   le sauvera six fois de la condamnation à mort. Le maître est sans doute resté attaché à son turbulent et pourtant brillant ancien élève.

    Deux mémoires qui ont tant à raconter ! Finalement, après deux heures passées, je demande à Monsieur Astrit Leka s’il envisageait un billet pour son prochain rendez-vous à Tirana, le 28 février prochain, pour une énième remise de prix à  l’Albanais de la diaspora le plus médaillé et récompensé de l’histoire de ce petit pays qui a donné de si grands héros.

    - Pas du tout ! Il ne s’agit pas de ça me rétorque-t-il. Je le vois s’installer plus confortablement sur sa chaise et se pencher vers moi. Non ! il s’agit d’écrire ma biographie en français. A ce stade, j’avale mon café de travers et m’étouffe.

    Mais pourquoi moi ? m’étonné-je, il y a d’excellents traducteurs albanais et tant d’autres gens mieux placés que moi pour un tel travail historique.

    - Je vous ai choisie parce que vous êtes d’origine multiculturelle , vous êtes une passeuse de cultures, vous seriez à même d’expliquer aux Occidentaux ce pan de l’histoire albanaise sans a priori et sans préjugés et vous garderiez tous les droits pour vous, je m'occuperai de la traduction albanaise et garderai les droits sur celle-ci.

    Je reste songeuse et observe dans son bureau des tonnes d’articles, de documents éparpillés, des CD qui trônent, 80 ans de résistance. C’est un engagement moral aussi, je songe aux heures, aux semaines aux mois que je vais y passer et pour lui le temps presse, à 94 ans, l’urgence est déjà à sa porte. Et de penser et qu'en est-il de mon roman sur Benkos Bioho, l’esclave libre qui reconstruira en Colombie une communauté africaine et  qui n’avance pas et qui me fait hésiter ?  Je songe à Stefan Zweig et ses biographies sur Marie-Stuart, Magellan, Marie-Antoinette, Fouché et bien d’autres figures historiques et de m’interroger quand l’auteur écrit des biographies réalise-t-il pleinement son travail d’écrivain ?

    Nous décidons d'un nouveau rendez-vous afin que je vienne chercher- je l’imagine à l'avance - deux cabas pleins de documents, de photos, de coupures de presse. Toute la vie du grand Astrit Leka jetée pêle-mêle au fond de deux sacs et qu’il faudra extirper à la lumière de l’Histoire albanaise et ainsi participer modestement à rendre, par ce  travail de fourmi, une dignité à un peuple souvent maltraité et incompris ; un petit pays avec une si longue histoire.

     

    Emine,  malgré sa difficulté à marcher,  insiste pour m'accompagner jusqu'en bas de leur immeuble situé aux Pâquis, j'ai peur qu'elle n'attrape froid, elle insiste: chez nous, c'est une tradition d'accompagner les invités! Il y a quelque chose d'émouvant chez ce couple, tous deux témoins de l'histoire de leur pays et qui depuis leur petit appartement pâquisard balaie d'un geste un presque siècle de récits historiques. Assurément, deux figures emblématiques.

     

     

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  • Le slogan publicitaire du guillotiné

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    IMG_1463.JPGLe poète russe, Vladimir Maïakovski relate ce fait divers dans le prologue de son oeuvre "A pleine voix", un fait auquel la presse russe donne un large écho, en 1910. La firme Van Houten, inventrice  de la poudre de cacao, avait fait la proposition à un condamné à mort de lui faire crier au moment de son supplice, quelques seconde avant d'avoir la tête tranchée par la lame de la guillotine :"Buvez le cacao Van Houten!" - en échange de cette réclame, la compagnie s'engageait à assurer la subsistance de sa famille.

    L'écrivaine albanaise Ornela  Vorpsi, impressionnée par les vers de Maïakovski reprendra dans son recueil de treize nouvelles écrites  en italien, en 2005, le titre de l'odieuse réclame :Buvez le cacao Van Houten". Des récits, à la noirceur amère,  où l'onctuosité flirte avec l'amertume.

    La marque Benetton n'a rien à envier, à Van Houten,  avec ses campagnes souvent décriées,  mais le coup publicitaire du chocolatier  a réussi, pour preuve, on le mentionne encore un siècle plus tard grâce au poète russe qui immortalisa ce naufrage de la morale dans son.

    " Ça va bien quand on cache au fond

    d'une blouse jaune une âme hautaine.

    Ça va bien,

    quand lancé sous la dent de l'échafaud

    on crie

    "Buvez le cacao Van Houten!""

    Et d'imaginer que jusqu'à la dernière seconde de sa vie, le condamné a tenté de mettre les siens à l'abri de la pauvreté. Il est certain que eux n'ont jamais dû boire le  cacao au goût de guillotine.

    La firme Van Houten,  hollandaise à l'origine, fêtera cette année,  ses 191 ans de gourmandise et d'expériences chocolatées.

     

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  • Toute vie mérite son récit

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    AAA2D81B-661B-449C-B9DB-71B9E57E9EC7.png7H30 du matin, dans un froid glacial, un jour encore endeuillé par une noirceur indélébile, un homme fait du stop, je l'embarque et une conversation s'engage.
    Très rapidement, il se confie. Il vient de décrocher un travail à Genève dans une cuisine, son bébé fête ses trois semaines de vie, la voiture a été accidentée la veille, l'auteur de l'accident a pris la fuite, manque de pot, il ne touchera son salaire que dans deux semaines. Il n'a pas de quoi la réparer, il n'ose pas demander une avance à son patron alors qu'il vient à peine d'entrer à son service. Le couple s'énerve, des mots désagréables fusent. Je prodigue mes conseils, la patience, la maîtrise, ne pas   se laisser emporter par la colère. Il en convient, sa colère immense explose sans raison parfois, il a déjà perdu plusieurs jobs à cause d'elle. Il se décrit comme  impulsif. Et de lui demander mais qui commande en vous ? Vous ou votre colère ? Qui est le commandant à bord? Je vous suggère de tenir votre impulsion pareille à un cheval fougueux,  lorsqu'elle s'emballe, vous tirez sur les rênes, à fond. Il réfléchit, long silence. Je lui propose de le prendre chaque matin quand je le verrai au bord de la route, il acquiesce et me remercie.
    Puis avec son accent mâtiné, un brin rauque,  il commence à me raconter quelques bribes de sa vie, des parents siciliens immigrés en France, les quartiers nord de Marseille où ils habitent puis la taule pour trafic de drogue. Dix longues années. Il m'observe, je ne moufte pas, ne juge de rien et l'écoute. Nous arrivons à hauteur des arrêts de tram, le jeune homme quitte la voiture et me fait un signe de la main, on se souhaite une bonne journée.
    Durant le deuxième trajet, un jour après, j'embarque le même cuistot et un trader, il neige. Je leur raconte l'histoire de vengeance extraordinaire de Eliahu Itzkovitz que j'ai écrite, à deux mains. Ils retiennent leur souffle, posent des questions, trouvent magnifique ce co-voiturage.
    Troisième trajet. Le cuistot monte à nouveau dans ma voiture, seul. Il a réfléchi toute la nuit à mon histoire. Il se renseigne, comment écrire  la biographie des gens. Puis timidement, il se dit que lui aussi a une histoire de vie. Il se confond en excuses :"Naturellement, c'est pas aussi grandiose que celle que vous avez racontée, mais bon, c'est ma vie! 

    Je le regarde  et lui réponds très sérieusement d'une voix grave.

    - Chaque vie est précieuse, chaque vie mérite d'être racontée.
    Encouragé par mes mots, il ose poser la question.
    - Alors votre truc, ça marche comment ? me demande-t-il carrément intimidé.
    - Ecrire une biographie? Il y a plusieurs façons, lui dis-je, vous pouvez commencer à écrire, ou alors prendre un dictaphone, ou bien on se rencontre et vous racontez et je prends des notes. Tout dépend de ce qu'on choisit, conclus-je. Et puis il faut penser à trouver un titre, dans votre cas ça pourrait être "Mémoire d'un "Voyou", vous voyez, je mets déjà des guillemets à voyou, vous savez pourquoi, parce qu'il faudrait bien se poser la question et savoir et comprendre comment  vous en êtes arrivé là ? Et à la fin, le lecteur trouvera que tout au fond de vous, vous êtes quelqu'un de bien, voilà pourquoi je mettrai des guillemets. Il hésite, il trouve que le titre ce n'est pas encore tout à fait ça, mais je le rassure, il y aura mille autres propositions jusqu'à ce qu'on se mette d'accord.

    A nouveau un long silence dans la voiture. Il réfléchit puis égrène ses souvenirs, il respire profondément.
    - Quand je vois ce matin encore plongé dans la nuit, je me souviens de ma pauvre mère réveillée à 4h du matin pour prendre le train et venir me voir en prison avant son travail,  j'avais alors 15 ans. Transie de froid, elle était là chaque jour, fidèle au rendez-vous, elle me tenait par la main, sans rien dire, le visage bleui par le gel…………..

    Une vibration dans la voix, c'est la première fois que je ressens de l'émotion chez mon interlocuteur. J'imagine la pauvre mère sicilienne, tout de noir vêtu, maudissant tous les saints et invoquant la Sainte Vierge pour l'aider dans cette épreuve terrible pour une mère.

    Avant qu'il ne reparte, je lui dis préférer parler avec la personne et écouter son récit et le retranscrire car je ressens l'émotion au fil du récit et entends les silences chargés de signification. Il a les yeux humides, au souvenir de la Mamma!

    Sans le savoir, il m'a déjà offert la première page de son livre de vie.

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  • #BreadMeToo 

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    coupon-rabais-pain-premiere-moisson.jpgUne belle histoire à réverbérer sans limite, qu’elle vienne illuminer nos têtes puis nos cœurs et nous faire oublier nos haines et nos chagrins.

    C’est un ami qui me l’a racontée. Se confiant à un homme très sage, il lui faisait part de la vie difficile qu’il avait eue avec les femmes; les chantages à la pension alimentaire, ses enfants qu’il ne pouvait plus voir, les déceptions amoureuses. Une liste longue comme un jour sans pain. Puis les larmes lui vinrent, un flot ininterrompu, le barrage a craqué, au milieu de ses sanglots, le sage lui recommanda la chose suivante :

    « Mon ami, tu es tellement en colère, une colère qui te pèse et te fait si mal, je te propose de fabriquer du pain et d’en offrir aux femmes comme signe de réconciliation avec elles !

    Sur ces doctes recommandations, voilà que l’ami au détour d’une soirée à organiser, se retrouve à acheter 300 kg de farine, du beurre, du sel et se mit à fabriquer avec d’autres mains exclusivement féminines d’adorables petits pains ronds.

    Le seul homme, présent, là , à pétrir la pâte fit sensation. On le désigna comme le meilleur homme du monde, bon comme du pain, la nouvelle se répandit partout, les femmes toutes émoustillées de voir l’homme pétrir, malaxer, rouler, enfariner, laisser reposer, puis lever le pain se confondaient en mille compliments. L’homme quant à lui tout en pétrissant ses souvenirs et en malaxant son chagrin et triturant ses déboires sentait déjà l’effet bénéfique de l’exercice : Le Pardon.

    Moins de 15 jours plus tard, pour la première fois, il se mit en quête d’une femme à aimer, son intérêt pour la gent féminine enfin ressuscité. Aux dernières nouvelles, il devrait se marier en juin.

    Sur ces faits, je raconte cette anecdote à une amie qui admet elle aussi avoir quelques inimitiés à l’égard de la gent masculine après un divorce compliqué. Elle réfléchit, puis se souvient de sa machine Mista abandonnée dans un coin de la cuisine, poussiéreuse à souhait. Artiste, elle imagine déjà les formes de pain qu’elle envisage de faire, en cœur, en formes de statues grecques, mais encore plus érotiques. Dans son élan, je la freine un peu, mais elle pense que ce serait l’exercice le plus salutaire du monde. Elle aussi décide de fabriquer et distribuer du pain aux hommes. Apaner les relations, les rendre chaudes et tendres, craquantes à souhait.

    Le 14 février, jour de la Saint-Valentin non seulement pourrait être la fête des amoureux, mais une fête de la réconciliation entre hommes et femmes, voilà du pain sur la planche !

     

     

     

     

     

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  • Un million de travailleurs pauvres en France

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    IMG_2778.JPGOn sait depuis longtemps que l'emploi n'est plus une barrière contre la pauvreté.  En France, la définition du travailleur pauvre est le travailleur qui dispose d'un niveau de vie inférieure au seuil de pauvreté, fixé à 1026 euros par mois pour une personne seule en 2016. Au total, avec ceux qui ne travaillent pas , le chiffre de pauvres s’élève à 8,8 millions selon l’INSEE, en 2016, soit des personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. Les familles monoparentales sont les plus touchées avec ensuite les familles avec trois enfants et puis les jeunes de moins de 30 ans.

    Malgré le salaire minimum SMIC situé à 1 150 euros net par mois et qui peut éventuellement être complété par des allocations comment tomber dans un tel gouffre ?  Le temps partiel, ou l’intermittence empêche d'atteindre le SMIC sur l'ensemble de l'année et ce n'est pas faute aux travailleurs précaires de vouloir augmenter leur taux .  Les indépendants et autoentrepreneurs artisans et agriculteurs ont aussi des revenus très faibles voire bien plus bas que les salariés.

    Ce panneau photographié dans un des villages du Col de la Croix-haute montre le ras-le-bol des régions rurales, il résume bien la situation des travailleurs pauvres, fauchés dès le premier jour du mois et souvent endettés.  Du côté de Manosque, l’autoroute y est bloquée par des "gilets jaunes", là les slogans y sont plus durs : « Macron tu nous traites comme des putes, nous ferons de la France un bordel géant », pendant ce temps, les barrières du péage sont levées, les distributeurs de tickets démontés et les conducteurs passent sans autre pour se retrouver coincés quelques kilomètres plus loin sans ticket, à un nouveau péage.

    Les invisibles sont sortis de l’antre de leur misère, avant on pouvait se dire pauvre parce qu’on n’avait pas de travail, aujourd’hui votre emploi qui branle du manche peut vous laisser sur le carreau. Le moindre accident de parcours vous fait plonger ad infinitum dans les abysses de la misère la plus profonde. Une forme de travail qui créé une instabilité permanente. Du côté de Paris, on voit ces travailleurs pauvres loger dans des abris précaires, sur les bords de l’autoroute. Ils se louent une chambre, à plusieurs, une fois par semaine dans un taudis pour s'y prendre une douche, y laver leurs habits et retourner sous leur tente de fortune.

    C’est aussi cette France-là qui se révolte et qui demande un changement de modèle. Et s’il fallait penser à une alternative autre que le travail qui ne protège plus de la pauvreté ? 

    Comment penser à un système qui permette à tout un chacun de vivre dans une forme de dignité ? Les "gilets jaunes " sont aussi les oubliés de la France, ces invisibles qui montent au front pour enfin être vus et réclamer de pouvoir vivre d’une manière décente.

    Et de s'interroger: en Suisse, qui sont nos travailleurs pauvres ? Qui pourrait avoir envie de  porter le gilet jaune ?  Du côté des paysans, où le suicide et la dépression devient phénomène courant ou du côté des femmes victimes d'inégalité de traitement? Mais encore, d'autres invisibles, des personnes âgées qui n'arrivent plus à payer leur assurance-maladie et qui seraient prêtes  à se donner la mort plutôt que de tomber  à l'assistance?

    Qui sont et où sont nos "gilets jaunes" ?Un débat de société auquel nul n'échappe. 

     

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    @ crédit photo D.Chraïti

     

     

    Observatoires des inégalités

    https://www.inegalites.fr/Un-million-de-travailleurs-pauvres-en-France

     

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  • Jean Revillard, le Robin des Bois n'est plus

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    ob_07715d_huelgoat-mfls-101510.jpgJean Revillard n'est plus ! La forêt l'a englouti avec ce lien étrange qu'il avait à elle et qui sublime ce départ.  A 51 ans, foudroyé par une crise cardiaque, la forêt de Huelgoat, connue pour ses mille légendes et qui signifie "Haut Bois"  en breton" l'a emporté dans son  linceul de tendre feuillage aux nuances chaudes de couleurs hivernales  et dans les vapeurs d'encens de résine.  La forêt enchantée l'a enveloppé, bercé sous le regard bienveillant des fées qui aiment à se baigner par soir de pleine lune dans la "rivière d'argent" et brosser  leur longue chevelure avec de fins peignes d'or.  Notre Robin des Bois s'en est allé sur les traces de Merlin l'Enchanteur et du Roi Arthur  pour  immortaliser sur sa dernière pellicule l'écrin sylvestre vert et granitique  des  légendes bretonnes. 

    En novembre dernier, curieux, il écoutait avec la plus grande attention mon récit de forêts mongoles et de chamans tandis qu'il me parlait de son prochain  reportage sur les bateaux de migrants, quitter la forêt pour la mer. Il s'agissait de placer au centre du sujet d'abord les bateaux qui emmenaient ces pauvres hères qui touchaient profondément la sensibilité du photographe. Je l'interrogeai dubitative sur l'esthétique de ses photos qui flirte avec l'horreur, il me répondit en haussant légèrement les épaules : "On n'échappe pas à la beauté, elle règne partout en maître au coeur même de la pire laideur!"

    Nous nous étions promis de nous revoir pour échanger nos rêves et projets et faire la fête chez son ami vigneron, nous avions décidé de photo et de poésie pour performance, à ce soir-là.

    Un billet écrit en novembre 2011 et qui résonne avec une telle singularité aujourd'hui, la forêt était déjà au rendez-vous, au coeur de l'existence de Jean Revillard, celle  qui l'accompagnera tout au long de sa vie  et l'étreindra au dernier jour.

     

    Jean Revillard, Robin des Bois des temps modernes

    1252319822.jpgJean Revillard, le photographe suisse, a une relation particulière à la forêt. Il nous la présente tantôt protectrice où les cabanes  se multiplient de façon sauvage au gré des flux de migrants. Les "Jungles de Calais" aux abords de la Manche, des jungles humaines où chacun se bat pour sa survie, habitats de fortune, abris de désespoir. Le danger est là, à chaque instant qui guette. Mais aussi de la solidarité, sans doute.

     

    _DSC3291.jpgForêt tantôt destructrice pour ces nymphes perdues, ces africaines exploitées que l'on prostitue dans les forêts proches de Turin. C'est  le cas de Sarah que Jean Revillard a rencontrée un jour de mars dans une forêt, au bout d'un chemin de terre d'une route de campagne au Nord Est de Turin. Jean Revillard a réussi à force de patience à apprivoiser la « luciole » - c'est ainsi qu'on nomme les prostituées en Italie - qui s'est s'est livrée en toute confiance après avoir dépassé leurs peurs communes. Il repère longuement les lieux durant des mois, à l'aube, il s'approprie l'espace extérieur et l'intègre aussi dans un long parcours intérieur. C'est sa façon de travailler,  découvrir peu à peu la logique géographique et planter enfin son univers photographique et narratif qu'il nous renvoie entier et qui incite à interroger le monde, à se poser des questions.

    _DSC5022.jpgAu bout du chemin, Sarah retrouvera sa liberté. Cette nymphe lumineuse qui dans son habit doré illumine la forêt sombre où les gens des villes viennent noyer leur manque d'amour.

    "Sarah on the Bridge", une reine plantée au milieu d'un décor où elle paie de son corps la traversée qui l'a amenée en Europe, elle rêvait de devenir couturière, dès lors, elle tisse le pont qui l'éloignera à tout jamais de cette forêt maléfique. Un conte moderne, où les fées sont des Africaines qui à force de patience et de résistance se libéreront des méchants nains profiteurs. Par leur magie, elles illuminent dans la nuit profonde, d'un éclat particulier toute cette noirceur. Après un an de prostitution à attendre sur une chaise, Sarah décide d'arrêter et de s'échapper, elle s'enfuit au moyen d'un faux passeport vers la Grèce et y demande l'asile. Elle y fêtera ses 20 ans.

     

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    La forêt de Robin des Bois, celle des Justes, si rare, clairière au milieu de la sauvagerie existe aussi.   Celle d'un  Jean Revillard qui nous présente au-delà de la clandestinité, de la migration une métaphore d'un monde qui se libéralise et de façon paradoxale nous ramène dans la jungle, nous réduits à notre animalité. Un Robin des Bois qui crie à l'injustice et nous montre à travers une perspective esthétisante l'insupportable réalité de la jungle.

     

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     Jean Revillard était un enfant de Dardagny, un enfant solitaire de la campagne genevoise qui aimait observé la nature qu'il préférait nettement à l'école. Assis à la table de la cuisine conviviale d'un artiste peintre ou sculpteur, il découvrira le monde de la création. Dès l'âge de 10 ans, il sait qu'il deviendra photographe. A l'âge de 14 ans, Il se présentera à l'Ecole de Photo de Vevey. Il suivra les conseils du directeur qui le trouve fort jeune et qui en attendant de grandir l'incitera à obtenir un CFC d'employé de commerce puis la matu. Finalement il fréquentera l'école d'Yverdon où il y suivra les enseignements de Luc Chessex, Jesus Moreno et Christian Caujolle. En 2001 il fonde son agence Rezo.ch avec d'autres photographes, au sein de laquelle il remporte un World Press Award avec son travail sur les cabanes des migrants de Calais

     

     Adieu Jean !Adieu notre Robin des Bois!

     

     

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  • Hommage à Amos Oz

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    IMG_1460.JPGCe matin, à l’aube, je me suis dit que ce grand écrivain israélien dont la mort récente m’a touchée méritait un billet. Péniblement, je me suis extirpée de mon lit dans la grisaille d’un jour laiteux pour le retrouver dans le fouillis de mes livres et chercher ses œuvres. Derrida, Diderot, Stefan Zweig, Tahar Ben Jelloun, Amin Maalouf, Kundera, Maupassant, Voltaire, Jorge Amado, Antonio Lobo Antunes, Yourcenar, Lessing, mais où est donc Amos Oz ? Je fouille et  farfouille, Ô le voilà ! Je le tiens et mets la main sur « Seule la mer » - Depuis le temps qu’on me dit de construire un vrai meuble pour mes livres, et j’en ai encore plein la table de travail et des valises à déborder de ces bouquins. Qu'ils sont indisciplinés !  Ils se baladent librement dans la pièce, et, même dans toutes les pièces de la maison, aucune d’elles n’est épargnée, ils vont et viennent à leur guise, mais quel vent de liberté leur prend-il?

    Tout ou cherchant, je songe à cet homme de paix, à cette colombe, tout ça de moins pour l’humanité et Dieu sait, si elle en a besoin d’hommes comme lui cette humanité meurtrie, cette humanité meurtrière, ils sont rares ces hommes-là. Mais regardez un visage se refléter dans une petite cuillère, voilà à quoi ressemble l’humanité passé minuit me répond l'écrivain.

    L'auteur le répète à l'envi,  on est seul, la vie continue. De toute manière, on est toujours seul. Inutile d’aller voir, à la rue Bostros, le cartomancier grec, celui qui évoque les morts. Même si on ne les voit qu’un bref instant, ensuite la mort reprend ses droits. En fait, nous sommes tous prisonniers, condamnés à attendre la mort, chacun dans sa cellule. On a la prison qu’on peut . Des barreaux nous séparent les uns des autres. L’errance sied à ceux qui sont égarés. Nous allons et venons, nous regardons et désirons. Jusqu’à ce que le moment vienne de fermer et de partir. Tout se recouvre de poussière avec le temps, tout s’effrite et se désagrège, poussière à la poussière retournera.

    Dans le noir engourdie de sommeil, sur la pointe des pieds, la neige étend silencieusement et peureusement une couverture sur lui. Amos, vous serez serein mais pas silencieux, profundo de profundis, votre chant d’outre-tombe touchera notre cœur et nous nous souviendrons du conseil de Zelda votre professeur : »Si tu t’arrêtes de parler de temps en temps, les choses pourraient te parler de temps en temps. »

    La mer a donné la mer a repris. Le silence est là, absolument pur. Le silence se résume au silence.

     

    Amos, merci pour ta recette d'olives décrite dans "Seule le mer" , tes conseils seront suivis à la lettre. Dans ma salaison, je rajouterai l’huile, l’ail, du piment et du laurier et je l’appellerai Oz et Ô toi,  l’éternel vivant,  je me souviendrai avec délice du piment et de la douceur de ta pensée.

     

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  • L'année Léonard de Vinci- 500 ans de Renaissance

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    IMG_0002.JPGVinci, dans le village d'Anchiano, au cœur des monts Albano en Toscane, avec ses collines à flanc de coteaux; ces paysage de vignes et d'oliviers accueillit, le 15 avril 1452, la naissance d'un génie, Leonardo da Vinci.
    Ces paysages divins,  plus tard, offerts aux rêveries du jeune adolescent rebelle qui en quête de tranquillité, loin de la maison familiale, observait pendant des heures la cueillette d'olives et s'interroger comment faciliter le travail des cueilleurs tout en se laissant bercer par cet écoulement du temps infini qu'il jugeait être à la bonne vitesse. Ces paysages aux tendres formes qu'il a observés et qui le marqueront tout au long de sa vie; reproduire et imiter à la perfection la nature, les traits de ce qui est observable, voir, observer attentivement, car ce que l'on voit se transforme toujours et n'est déjà plus.
    Vinci offrira au monde le génie infini de ce Toscan. A 5 ans déjà, son père lui découvre un talent d'artiste, ses dessins lui permettent à 14 ans, de devenir élève apprenti d'un des plus grands ateliers d'art de Renaissance de Florence. A 20 ans, Leonardo est déjà un peintre reconnu dans toute l'Italie, inscrit peu après dans le Campagnia de Pittori, le guilde florentin des peintres. Les commandes affluent alors de partout. L'Annonciation, la Vierge à l'œillet, la Cène, Leonardo met au point la technique inconnue du sfumato, cette brume magique qui contribuera à le  hausser au sommet de la gloire, à l'extirper de l'ombre pour la lumière.  En parallèle, cet esprit scientifique développe des projets visionnaires, des notes, des croquis s'accumulent, il invente, réfléchit et surtout lance les bases de la méthode scientifique tissée d'observations, de comparaisons de données, de matériel éprouvé. Zoologie, anatomie, botanique, rien ne résiste à la curiosité du savant, artiste, architecte, philosophe, féru d'anatomie qu'il est. Selon lui, le peintre doit s'efforcer d'être universel mais aussi multidimensionnel.
    Le génie de la Renaissance pour qui "les détails font la perfection mais que la perfection n'est pas un détail" et qui avait pour devise "obstination et rigueur", nommé par François 1er« premier peintre, premier ingénieur et premier architecte du roi », mourra le 2 mai 1519, au Château du Clos Lucé, à Amboise en Touraine, en France.
    Visionnaire, gaucher ambidextre qui nous laissera son "Codex Atlanticus" trésor de l'humanité regroupé en 1119 feuillets sur douze volumes, rédigé en écriture dite spéculaire, - lisible grâce à un miroir car écrite à l'envers- et qui présente toutes ses inventions en autant de dessins et notes. Philosophie, peinture, physique, mécanique, architecture, astronomie tout y passe. De la catapulte à la bicyclette, du chariot autopropulsé, ancêtre de l'automobile, au char d'assaut ou au pont tournant, de pompes de levage à la vis d'Archimède, au parachute, à l'aile volante, à l'ornithoptère. Leonardo a consigné jusqu'à la fin de sa vie toutes ses inventions et toutes ses pensées dans ce Codex unique au monde et qui met en exergue la philosophie de Leonardo,   tout et surtout la peinture doit toujours être une ouverture au monde et le monde, il l'a appréhendé sous toutes ses formes. Le peintre universel a marqué l'humanité de l'empreinte de son génie.
    Une commémoration des 500 ans qui permettra de revenir au talent du Toscan. Un visionnaire qui disait déjà, autrefois, au grand plaisir des antispécistes de nos jours que:  "Le jour viendra où les personnes comme moi regarderont le meurtre des animaux comme ils regardent aujourd'hui le meurtre des êtres humains." Nous y sommes! Il pressentait tous les changements, à venir.

     Que cette nouvelle année 2019,  nous offre la vision sublime d'un être hors du commun pour qui il ne fallait pas appeler richesses les choses que l'on pouvait perdre. Une réflexion pour toute l'année !

     

     

     

     

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