03/07/2017

Les chants de la mémoire

images.jpgUne belle histoire qui vient de m'être contée et tout à l'honneur du travail de Oliver Sachs et sa recherche neurologique sur la musicothérapie et les bienfaits de la musique sur les personnes atteintes d'Alzheimer.

La maman de * Akane est gravement atteinte de la maladie de  Alzheimer au point de ne plus se souvenir de ses enfants. Elle vit à Kyoto, elle quitte souvent la maison et s'égare, elle prend le taxi pour retourner sur les lieux de son enfance à des milliers de kilomètres de là, dans un autre pays où elle vivait alors quand elle était petite. Souvent, il faut se rendre au poste de police pour déclarer sa disparition et cela plusieurs fois par mois. Au Japon, on est très gêné de devoir faire appel aux forces de l'ordre parce c'est un aveu d'échec sur l'étroite surveillance qui aurait dû être faite. Mais plus encore, cette vieille dame âgée de 93 ans, fait nouveau, se met à fredonner des airs, jour et nuit. Ses deux fils épuisés décident de l'envoyer dans une maison spécialisée pour personnes âgées atteintes de ce mal si répandu, au Japon.
Mais voilà non seulement elle chante, mais ses chansons lui rappellent le temps où elle était enseignante et en entrant dans le home, elle croit être revenue à ses classes d'antan où elle enseignait,  à l'école primaire. Chaque jour, elle réunit sa classe de personnes âgées et les fait répéter  en pensant que ce sont ses jeunes élèves d'autrefois. Tous en chœur, ils chantent, heureux de trouver quelqu'un qui se souvient de si vieux refrains oubliés de tous.
La vieille dame prend aussi le personnel soignant pour ses élèves et les traite comme tels. Elle a transformé son home en classe d'école où tous chantent tous les jours. Et maintenant, c'est du bonheur qui se lit sur le visage de la dame, elle se sent tellement heureuse, elle se sent revivre. Toute sa mémoire sur sa période d'enseignement revient à la surface et émerge de ce chaos d'une mémoire devenue si friable et cela grâce aux chants et elle se voit renaître depuis.
Sa mémoire fracassée est revenue sur une période de sa vie de manière claire et précise quand tout le reste s'est effacé. Même ses enfants sont devenus ses élèves.
Et c'est une femme devenue heureuse que ses enfants découvrent aujourd'hui quand bien même si parfois elle ne sait plus qui ils sont précisément.

 

Alive inside – Vivants à l'intérieur, un documentaire à ne pas manquer sur le travail de Oliver Sachs.
https://www.youtube.com/watch?v=IaB5Egej0TQ


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24/06/2017

Du traitement du corps de l’ennemi- L’espion Eli Cohen

EliCohen.jpgDans un billet précédent "Une leçon grecque quant au traitement du corps de l’ennemi" je rappelai l’usage chez les Grecs antiques de rendre le corps de l’ennemi à ses proches.

Jusqu’à ce jour, la veuve Nadia Cohen, épouse de feu l’agent Eli Cohen, considéré comme le plus brillant agent du Mossad à la mémoire photographique unique et aux « rendements exceptionnels », implore au gouvernement syrien de pouvoir récupérer la dépouille  de son époux, père de leurs trois enfants. 

Né à Alexandrie en 1924, d’un père d’origine syrienne, Eli Cohen sera chassé en 1957 juste après la crise de Suez par Nasser avec l’expulsion de tous les autres juifs. Il rejoint sa famille déjà installée en Israël.

Durant son armée, Il travaille comme analyste dans les services de renseignements et, postule pour le Mossad, sa candidature est rejetée. Blessé dans son orgueil, il travaillera alors pour un cabinet d’assurances de Tel Aviv et se marie avec Nadia, d’origine irakienne. 

En 1960, il est engagé comme espion au sein de la Branche des Renseignements de l’armée israélienne. Un an plus tard, il est envoyé en Argentine, qui compte une grande communauté arabe, pour y façonner sa couverture de marchand arabe syrien, antiquaire, spécialisé dans l’import-export. Pour parfaire sa légende de riche vendeur de meubles et de tables de jeux damascènes, il nomme des contacts à Münich et Zürich pour faire transiter ses meubles par l’Europe et fait miroiter aux industriels et commerçants syriens son réseau international, alors qu’en réalité, il s’agit des agents du Mossad avec qui il peut correspondre et communiquer sous couvert de commerce.

Nommé Kamel Amin Taabat avec un nouvel arbre généalogique, le juif orthodoxe devient musulman, il doit passer de l’accent égyptien à l’accent syrien. D’un naturel chaleureux, là où il passe, chacun veut devenir son ami ; il est aimé par tous, il est décrit comme jeune et séduisant au "sourire désarmant". Sous cette fausse identité, sans statut de diplomate, Eli Cohen, l’infiltré se créé un réseau et rencontre notamment l’attaché militaire syrien à Buenos Aires. Quelques mois plus tard, Eli-Taabat «revient» à Damas et gagne progressivement la confiance de plusieurs militaires et dignitaires syriens. Il infiltre les milieux bassistes et devient incontournable. Sa couverture est parfaite même pour son épouse Nadia pour qui il est commerçant amené à beaucoup voyagé pour ses affaires. 

Installé dans un appartement au dernier étage, proche du QG militaire syrien, il peut y installer une antenne pour son émetteur miniature et suivre tous les mouvements de l'armée. Chaque matin, à 8h30, il envoie un message radio aux services de renseignements israéliens.

Proche du Ministre qui deviendra président, Hafez El Assad dont il est le confident, Eli Cohen dit Kamel Amin Taabat est pressenti pour un poste d’adjoint du Ministre de la défense syrien. Ses bonnes manières, son statut de riche commerçant, sa capacité à parler plusieurs langues (Arabe, Hébreu, Français, Italien, Allemand, Anglais, Espagnol) l’aident à tisser un réseau dense au plus haut des sphères stratégiques. Des pilotes l’emmènent se promener en avion au-dessus du Golan et qui lui permettront d’envoyer des informations précises sur le plateau. Il transmettra le nom des pilotes syriens. Sa mémoire prodigieuse et surtout photographique en fait un espion redoutable. Il transmet des détails sur l’emplacement des fortifications, la position des bunkers et des bases de tirs syriens qui seront utilisés lors de la Guerre des Six Jours durant laquelle, la Syrie perdra le plateau du Golan grâce aux renseignements de l’espion.

Les Syriens, comprennent peu à peu qu’un espion transmet des informations. Début janvier 1965, il est démasqué par des spécialistes égyptiens du contre-espionnage ayant localisé, grâce à un nouveau système de radiogoniométrie d’origine soviétique, les ondes radio de messages chiffrés en morse émises depuis le poste émetteur miniature dans son appartement. Un appartement où se trouvait toute la panoplie du parfait espion : rasoir électrique dont le fil servait d'antenne, des codes de transmission écrits à l'encre sympathique, des modes d'emploi d'explosif dissimulés dans des savons Camay, un fouet électrique pour y cacher l'émetteur miniature, cachets d'aspirine en réalité   pilules de cyanure, cigares truffés de dynamite.

Eli Cohen est arrêté le 24 janvier 1965, au moment où il transmet des messages secrets à Israël. Dans son dernier message codé, il annonce à ses homologues israéliens qu’il est démasqué. Le Mossad se rend compte que la frappe « du pianiste » n’est plus la sienne, sa façon de frapper sur l’émetteur avait une signature. Il est ensuite torturé, jugé à huis clos en Syrie, et condamné pour trahison à la peine capitale par pendaison.

En dépit des interventions de plusieurs  chefs d’État européens et du pape Paul VI, Eli Cohen est pendu sur la place des Martyrs, au centre de la ville de Damas le 18 mai 1965, à 3h35 du matin sous l’œil de milliers de Syriens. Au pied de l’échafaud, un vieux rabbin prie pour lui. Le condamné refuse au bourreau, le géant Abbu- Salim de le laisser mettre un capuchon sur la tête. Deux minutes après, il est déclaré mort.

A la fin de la Guerre des Six Jours, malgré de nombreux efforts, Damas refuse de transférer le corps d’Eli Cohen.

Depuis, les autorités syriennes ont toujours refusé de renvoyer la dépouille de Cohen à sa famille pour qu’il soit enterré en Israël. Les demandes de sa famille sont encore aujourd’hui ignorées par le gouvernement syrien, même Poutine a appuyé cette requête.

Or, il reste encore des zones d’ombres à élucider sur cet espion qui lors de son dernier passage en Israël avait fait savoir au Mossad qu’il avait besoin de mettre fin à sa mission, exceptionnellement longue. Malgré cela, elle sera prolongée.  C'est un homme affaibli et épuisé, fragile psychologiquement  qui repartait à Damas, devenu nerveux et imprudent.  L'objectif final était-il qu'il se fasse prendre? Pour jeter le trouble en Syrie, où tout le monde se méfierait alors de tout le monde dorénavant puisque les plus hautes sphères avaient été infiltrées ? Le système syrien serait alors totalement désorganisé et devenu incohérent, mis à genoux  et prêt à être attaqué ?  Eli Cohen a-t-il été sacrifié par le Mossad ? 

Lorsqu’il se trouvera en Israël, après quatre ans à l’étranger, d'octobre et novembre 1964, pour la naissance de leur troisième enfant, il a lancé des appels de détresse. Nadia découvre un homme épuisé et nerveux,  au bord de l’effondrement. La veuve Nadia Cohen reprochera toujours au Mossad de n’avoir pas mis fin à sa mission et renvoyé un homme devenu incapable de prudence. Dans une dernière lettre écrite de sa cellule, d'une main tremblante, peu avant son exécution, il dira : * " Ma chère Nadia, ma chère famille, .... Je te supplie, chère Nadia, de ne pas passer ton temps à pleurer à propos de ce qui doit être considéré comme du passé. .... N'oublie pas de prier pour l'âme de mon regretté père et la mienne."

Il est souvent comparé à Richard Sorge, l’espion russe qui avait annoncé l’attaque des troupes de Hitler contre l’URSS en juin 1941.

 

Vidéo diffusée sur le Facebook "Syrian Art Treasures" et qui montre  l'exécution d'Eli Cohen  et dont les images sont reconnues comme authentiques.  On la voit apparaître sur les réseaux pour la première fois postée,  le 10 septembre 2016.


https://www.facebook.com/search/top/?q=syrian%20art%20tre...








 

Netflix va co-produire avec Canal+ une série sur Eli Cohen, intitulée« The Spy " , produit par Alain Goldman (La môme) et réalisée par Gideon Raff (Homeland) .

 

 

* La dernière lettre de Eli Cohen avant son exécution 

« A ma chère épouse Nadia et à mes chers parents,

Je vous écris ces derniers mots, quelques minutes avant ma fin, en vous suppliant de rester toujours en bons termes entre vous. Chère Nadia, je te demande de me pardonner et de prendre soin de toi et de nos enfants. Occupe toi bien d'eux, élève les avec une éducation complète et ne les prive ni de ta présence ni de rien.

Je te prie aussi de rester toujours en contact étroit avec mes parents.

Tu peux te remarier afin de ne pas priver les enfants d'un père, je t'en donne la totale liberté.

Je te supplie, chère Nadia, de ne pas passer ton temps à pleurer à propos de ce qui doit être considéré comme du passé. Occupe toi surtout de toi en regardant vers un meilleur futur. Mes derniers baisers à toi, aux enfants Sophie, Irit, Shaoul, à nos familles.... N'oublie pas de prier pour l'âme de mon regretté père et la mienne.

Recevez tous mes derniers baisers et ma bénédiction. Eli Cohen, le 15 mai 1965. »

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10/06/2017

Les Réverbères de la mémoire – Franz Werfel

Unknown-1.jpegRaconter pour se souvenir et se souvenir pour ne plus oublier, les écrivains sont les réverbères de la mémoire. 

En revenant de Damas en 1930, Franz Werfel qui accomplit son second voyage au Moyen-Orient et accompagné d’Alma Mahler est ému à la vue des orphelins arméniens qu’il voit travailler dans la plus grande fabrique de tapis de la ville.

Des images d’adolescents squelettiques, des fantômes échappés « du néant de la déportation » quinze ans plus tôt, hantent depuis ce voyage , les nuits de l’écrivain. Il s’attelle alors à ce qui deviendra un chef-d’œuvre historique. Une fresque qui retrace la résistance de 5000 Arméniens qui pour échapper à la déportation se sont réfugiés dans le massif du Musa Dagh (la montagne de Moïse), au Nord-Ouest de la Syrie ottomane, au Nord d’Antioche. Après avoir esquivé les attaques répétées de l’armée ottomane, ils seront sauvés par la flotte française et évacués vers Port-Saïd, en Egypte.

Une œuvre difficile à lire, car contrairement à Franz Werfel visionnaire, juif de Prague et ami de Franz Kafka qui la publie en novembre 1933, le lecteur connaît déjà le second génocide perpétré par les nazis et ne peut s’empêcher cette double lecture. Elie Wiezel dans la préface de l’œuvre rééditée en 1986, souligne l’intuition artistique ou la mémoire historique de l’écrivain, l’une liée à l’autre, le vocabulaire et la mécanisme de l’Holocauste avant l’Holocauste sont déjà décrits. Ce roman préfigure l’avenir dans un terrible pressentiment de l’auteur.

Les 40 Jours du Musag Dagh, à la demande des Turcs, a été interdit par Hitler et brûlé au cours d’autodafés. Franz Werfel sera exclu de l’Académie des arts. Une œuvre sur la résistance qui circulera pourtant dans les camps de concentration nazis.

 

La résistance de cinq villages arméniens basée sur un fait historique. 

Avec 120 fusils modernes et autant de vieux fusils à pierre et de pistolets, les Arméniens menés par l’un des chefs arméniens, Pierre Dimlakian, lutteront jusqu’au bout pour protéger  hommes, femmes, enfants, et vieillards.  Ils résisteront en réalité 53 jours (juillet-septembre 1915) . Du sommet de la montagne où ils se sont réfugiés,  encerclés de toutes parts par l’armée turque, ils faisaient des signes désespérés avec un drapeau de la Croix-Rouge et un autre drapeau sur lequel ils avaient peint une croix immense, et ce jusqu’à ce que l’équipage du Guichen, vaisseau français, les remarquera. Pierre Dimlakian ramené sur le navire Desaix par baleinière,  insiste sur leur situation d’extrême urgence. Il ne leur reste, aux insurgés que 48h de munitions alors que les turcs avancent à toute vitesse et exigent soit la reddition dans les 24h soit le massacre.

L’amiral Dartige du Fournet en charge de faire appliquer le blocus de la côte syrienne, et sans réponse de Paris après son télégramme de demande de visa d’évacuation, - une réponse ne viendra que trois mois plus tard « Où est le Mont Moïse? » - et après un refus de Chypre d’accueillir les fugitifs, donne l’ordre immédiat d’évacuer tous les Arméniens vers Port-Saïd où les Egyptiens les acceptent.

Dans ses mémoires l’amiral raconte le sauvetage des Arméniens qui se déroulera du 5 au 14 septembre 1915. Ce jour-là, un 12 septembre, par une houle haute de deux mètres et des conditions de mer difficiles  : « il y avait là de pauvres bébés enveloppés dans des serviettes éponges qu’on se passait de main en main à travers le ressac, petits Moïses vraiment sauvés des eaux et qui ne sauront jamais à quels dangers ils ont réchappé. »

Il ne nous reste plus qu’à espérer qu’à Genève, on saura aussi faire preuve de courage et permettre l’installation d’un Mémorial Arménien au Parc Trembley qui actuellement butte contre un carré de gazon que les riverains craignent de voir disparaître au profit de l’œuvre de Melik Ohanian, en mémoire du premier génocide du XXème siècle.

Prions pour l’élévation et la grandeur d’âme de quelques esprits chagrins.

  

Les résistants arméniens du Musa Dagh 

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  AMIRAL DARTIGE DU FOURNET

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LE CROISEUR CUIRASSE DESAIX 

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Source :

Sauvetage de 4092 Arméniens par la Marine Nationale Française 5 au 14 septembre 1915

Plage du Ras el Mina au pied du Musa Dagh in Imprescriptible. fr 

 

Franz Werfel - Les 40 jours du Musa Dagh chez Albin Michel- 1936- Réédition  2015- 952 pages 

10:24 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

06/05/2017

Les Réverbères de la mémoire (4) – Roland Godel

Unknown-1.jpegSur les traces de la mémoire arménienne en attendant les Réverbères de la mémoire au Parc Trembley, nous nous laissons éclairer par la lumière des écrivains qui continuent à cultiver cette mémoire sans cesse menacée par le déni et l’indifférence.

Après Koumrouyan Harry, voici un autre Genevois, Roland Godel et son roman « Dans les Yeux d’Anouch».  Un roman qui se lit d’une traite, qu’on ne lâche plus et qui a reçu le prix Gulli du Roman Jeunesse en 2015 ; une œuvre écrite pour les jeunes lecteurs et qui s’adresse en réalité à tous.

Planent dans l’œuvre, les souvenirs de la grand-maman Méliné Papazian qui habitait au cinquième étage, cette magnifique « Amy » solaire a marqué l’enfance de l’auteur par « ses plats orientaux qu’elle cuisinait avec amour pour toute sa famille, et par son rire qui lui faisait monter les larmes aux yeux » . Le petit-fils parviendra à la persuader d’écrire, et de témoigner en fait de ce qu’elle a vécu lors de sa propre déportation et celle de sa famille.

De ses petits feuillets couverts de sa petite écriture nerveuse foisonnant de détails et précis, naîtra le matériau brut du roman.

La rafle de 1915 nous revient racontée sous un angle toujours nouveau ; cette année qui verra les cinq sixièmes de la population arménienne éliminés et reconnue comme le premier génocide du XXème siècle. Dans les yeux d’Anouch, c’est le futur des gens qu’elle regarde, apparaissent tantôt un feu d’artifice de belles images , un lac doré, des fleurs, tantôt des formes étranges et menaçantes, des corps, éparpillés sur un immense terrain, dénudés. Au-delà d’une histoire d’amour naissant entre deux adolescents sur fond de tragédie, c’est le récit insupportable de la déportation arménienne et des proches que l’on voit mourir sous ses yeux, abattus, affamés, épuisés.

Et si Anouch devait continuer à regarder dans les yeux de Turquie, qu’y verrait-elle ? Sombre présage, sans doute, un pays rampant, dans l'impossibilité de se construire sur l’amoncellement des cadavres arméniens ignorés. Voir dans les yeux de ce pays, l’ombre immense d’un génocide, poids dans l’inconscient collectif et qui rend toute dynamique saine au-dessus de ses forces, tant cette énergie est concentrée à enfouir le passé et le contenir de toutes parts. 

A notre tour de protéger cette mémoire et de s’assurer de ne point sombrer dans une indifférence traîtresse. Se souvenir pour ne jamais plus oublier et ne plus oublier pour ne pas recommencer la barbarie.

En attendant, on voit des pétitions et des recours naître contre l’installation de neuf réverbères, œuvre de Mélik Ohanian, au Parc Trembley, à Genève et de se demander avec surprise et surtout effroi, quels sont les enjeux de ce qui pèse dans la balance ? D’une part, la mémoire arménienne et le génocide de plus d’un million d’Arméniens et d’autre part, le confort de quelques riverains qui craignent entre autres griefs,  la disparition d’un bout de gazon.

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Né à Genève, Roland Godel a grandi auprès de plusieurs univers de langues et de cultures - de l'Allemagne à l'Arménie, en passant par la Suisse et, plus tard, la Grèce.

Il a durant 16 ans exercé la profession de journaliste, puis il est passé de l'autre côté du miroir en devenant chargé de communication pour l'Etat de Genève. Un changement de cap où il s’est mis à écrire pour la jeunesse.

Roland Godel- Dans les yeux d’Anouche- Gallimard Jeunesse 2015- 208 pages

 

Prochain auteur - Franz Werfel - les 40 jours du Musa Dagh

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01/05/2017

Ces Colombiens, descendants d’esclaves aux traditions africaines

DIASPORA.jpgCartagena/Colombie - « C’est la boxe Madame qui a amené l’électricité et l’eau dans le village de San Basilio de Palenque ». Mon interlocuteur très bien renseigné sur les différents groupes ethniques du pays pour avoir conduit des camions dans toute la Colombie durant plus de 20 ans,  est ravi de me raconter l’histoire du boxeur Kid Pambelé.  Dans son enthousiasme, il lâche les mains de son volant pour imiter les coups de poing, la voiture dévie de la route, nous avons failli tomber dans un fossé.

C’est le boxeur Antonio Cervantes dit Kid Pambelé au sommet de sa gloire après avoir reçu le titre de champion en 1972 qui amènera la lumière au sens propre et figuré sur sa communauté palenque, lui-même originaire du village. Le roi des rings qui connaîtra après la gloire la descente aux enfers, drogue, alcool, aura réussi au moins une mission; celle de faire connaître sa communauté palenque, descendants d’esclaves .

Environ 4'000 habitants vivent dans ce village Palenque de San Basilio , situé à 70 kilomètres de Cartagena, situé dans les contreforts des Montes de Maria, au sud est de Cartagena, premier port négrier de la Couronne espagnole. Fondé par un roi africain Benkos Bioho, d’origine du Congo ou de l’Angola, saisi par les Portugais, revendu à des Espagnols, transporté en Colombie, ce village faisait partie de la série de villages fortifiés par les esclaves fugitifs cherchant refuge et fondé au XVIIème siècle.

 En 1713, les esclaves seront libérés et le décret hispanique leur accordera des terres. Palenque est un terme qui désignait toute structure politique animée par des noirs ou des marrons (esclaves africains en fuite) qui s’ organisaient de façon autonome.

Habitée principalement par des Afro-colombiens, descendants directs d’esclaves africains amenés par les Espagnols, on peut entendre parler le palenquero ou le suto, seule langue créole qui mixte du bantou, de l’espagnol et du portugais. L’organisation sociale est basée sur l’appartenance au kuagro qui crée entre les membres du groupe un ensemble de droits et de devoirs. Comme en Afrique, l’igname et le manioc sont présents dans les plats quotidiens.

La musique palenque y règne en maître, à tel point qu’en 2008, on voit apparaître un studio d’enregistrement dont deux CD sortiront avec le documentaire « Jende ri Palenge ». Lors des rites funéraires, on retrouve les rythmes africains comme le Lumbalu qui représente un dernier adieu, chanté et dansé et qui ouvre la voie au monde des morts.

3c8a4caef3d066f70da46641417f1532.jpgOn peut voir les femmes dans leur magnifique costume coloré et que l’on reconnaît à Cuba aussi, porter leurs fruits sur la tête et vendre dans les ruelles de Cartagena.

Ce coin d’Afrique en Colombie reconnu par l’UNESCO comme « Patrimoine oral et immatériel de l’humanité » en 2008 appartient entièrement à cette culture afro-colombienne qui on l’espère saura, elle aussi,  trouver sa place dans cette nouvelle ère de paix, en Colombie.

 

 

 

A lire 

Les droits spécifiques des minorités ethniques et culturelles dans l’Accord de paix entre les FARC-EP et le Gouvernement colombien du 24 août 2016

Droits des minorités (Colombie)

https://revdh.revues.org/2526

 

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26/04/2017

Monserrate, le chemin de croix

1912970758.JPGBogota - Me proposer le Cerro Montserrate un vendredi saint aurait dû me mettre la puce à l'oreille.  Situé à 3152 mètres, il est l'équivalent du Salève pour les Genevois mais avec une basilique au sommet, la basilique du Señor de Monserrate.
On peut y monter soit en téléphérique, soit en funiculaire, dans tous les cas deux heures d'attente, au minimum, pour ce jour-là.  Des milliers de gens se bousculent, achètent des bougies, des chapelets, des statuettes, il s'agit d'un véritable pèlerinage, sous la pluie.
Dans la longue file, j'observe le lendemain de mon arrivée, les bogoteños, les jeunes filles à peine âgées de 16 ans et déjà mères, - il paraît qu'elles croient se réaliser comme femmes en enfantant – la petite indienne qui le visage impassible, un poncho coloré sur les épaules et mesure à peine 1m40,  dépasse la queue en regardant droit devant elle comme si elle était seule, sourde et aveugle, malgré les récriminations, elle avance, coûte que coûte, déjà en lien direct avec les saints. Des clins d'œil malicieux d'hommes joyeux, un dernier petit péché avant le pèlerinage à la basilique.
On m'offre une bougie à trois couleurs, pour l'amour, la santé et la richesse. Arrivés au sommet,  avancer tient du miracle, des enfants hurlent, des chiens aboient, des femmes tiennent désespérément leur enfant par la main afin de ne pas les perdre dans la foule. Impossible de s'approcher de l'autel. Le curé s'essouffle dans un micro grésillant "silencio, silencio por favor ", sa voix est absorbée par le flux constant, les bousculades. Il est vain de croire allumer  la bougie reçue.
On décide alors de redescendre la montagne à pied par les petits sentiers, pour éviter à nouveau deux heures d'attente. Mais la foule est aussi dense, inutile d'essayer de regarder où on met les pieds, on n'y voit rien, de la boue épaisse et glissante sous les chaussures alourdissent nos pas, il faudra trois heures d'effort intense pour parvenir en bas.  Des policiers observent le spectacle de cette rivière humaine, des enfants sur les épaules pleurent. Une femme enceinte a trébuché, les ambulanciers se préparent à l'emmener mais se frayer un passage est un véritable gymkhana  tant le flux est compact. La police montée exhibe ses chevaux, magnifiques pur sang,  agacés par cette masse en mouvement;  je sens les longs cils du cheval me caresser la joue, incapable de m'en écarter, son haleine chaude sur mon visage me donne le vertige.
Je sens déjà les cloques me brûler les pieds, les joues en feu, à cela s'ajoute le décalage horaire, six heures en moins n'arrange rien. On me félicite pour toute ma peine, c'est bon, le péché s'exhale, il sort par tous les pores, il suinte. Enfin, je comprends qu'il s'agit d'un pèlerinage, moi qui pensai faire une promenade du type montée au Salève.
Nous faisions partie des 77'000 personnes à gravir et descendre le Montserrate.

Un vendredi saint qui avait toutes les allures de l'enfer.

 

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25/04/2017

"Los pobrecitos venezolanos" - "Les pauvres petits Vénézuéliens"

venezuela.jpgBogota - Dans le parc Usaquén, un groupe de jeunes avec leur sac à dos parlent fort et rient. L'amie avec qui je marche me demande si j'ai reconnu-là, les Vénézuéliens, identifiables à leur accent.  Certains dorment dehors dans des sacs de couchage, d'autres visages attristés fixent le sol.
Plus de 1.200.000 Vénézuéliens fuient la plus grave crise qu'ait connue le pays, parmi eux de nombreux Colombiens d'origine ou binationaux qui autrefois échappaient au conflit armé et qui reviennent pour échapper à un autre mal, la faillite d'un pays tout entier et son lot de misère.
Et les Colombiens de rappeler qu'eux aussi ont émigré vers d'autres pays , presque 5 millions à l'étranger dont une grande partie aux Etats-Unis.
Les 2'200 kilomètres de frontière ont créée des synergies, des familles se partagent entre les deux pays, les relations avec ce pays voisin sont très fortes depuis toujours.
Et les Colombiens se lamentent "¡ pobrecitos!, à notre tour de les aider, ils ont aussi su nous tendre la main lorsque nous en avions besoin. Enfin, c'est l'occasion de leur montrer notre reconnaissance.
Je suis étonnée et vérifie cette générosité jamais démentie par personne. "Ils viennent chercher du travail !C'est normal pobrecitos , leur pays est en faillite!" Et de demander :"Vous avez peur pour vos emplois ?"- Pas du tout ! Les Vénézuéliens n'avaient pas peur de nous lorsqu'il fallait nous tendre une main secourable.
Toutefois, de nombreux Vénézuéliens vivent de façon clandestine et ne s'annoncent pas aux autorités de peur d'être renvoyés vers leur enfer. Les associations demandent à ce qu'on puisse leur délivrer un visa humanitaire qui leur permettrait d'accéder à tous les services sociaux et leur garantir un minimum vital. Des écoles ont été accusées d'avoir accepté des enfants de clandestins bien que l'article 100 de la Constitution colombienne confère aux étrangers le même droit qu'aux Colombiens.

Cette générosité me paraît magnifique et d'imaginer les Genevois tendre une main secourable à leurs voisins frontaliers avec qui ils partagent 110 km de frontière commune et qui seraient en grande difficulté m'interpelle, lorsqu'on entend tout ce qu'on entend. Mais sans doute, des circonstances particulièrement graves comme celles de la crise au Vénézuela, où on y meurt de faim, pourraient donner l'occasion à de meilleurs sentiments que la perpétuelle guéguerre de voisinage.  Assurément, on découvrirait une générosité insoupçonnée en temps de paix.

Pobrecitos!

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24/04/2017

L'art aborigène, larmes indigènes

DSC00107.JPGGisèle Gygax explique avec enthousiasme en quoi réside l' art aborigène d'Australie qui consiste à faire tomber d'un mince bout de bois,  des gouttes rondes et pleines faites de pigments autrefois naturels. Chaque couleur représente un élément de la nature.
Les grandes fresques sont non seulement une peinture, mais plus encore; les aborigènes entrent en dialogue et communiquent avec l'esprit de leurs ancêtres, ils racontent les aventures de la création du monde, de la terre sur laquelle ils vivent, ils laissent des signes, préviennent, racontent un événement, y parlent de la nature. Lieu de transmission, le dessin prend des fonctions multiples, entre autres, il permet de toucher du doigt le monde invisible.
A moins d'y être autorisé, pour ne pas devenir un voleur d'esprits, on ne reproduit pas un dessin qui est un concentré de symboles sacrés et uniques.
Gisèle Gygax sur qui le pinceau du temps semble être resté suspendu sur un visage encore presque adolescent, raconte cette rencontre magnifique avec un peuple qu'elle admire et qu'elle a appris à connaître et à respecter.
De Montmartre à l'Australie, la Parisienne de la distance, n'en a fait qu'une bouchée. Durant deux ans, de 2013 à 2014, elle a eu la chance de vivre avec une famille aborigène au centre d'une réserve à Broome WA, dans une caravane. Assise par terre, dans un grand hangar à avions proche de la communauté, elle peignait avec Evie qui lui permit de reproduire leurs figures sacrées. Entre décollages et atterrissages, elle retrace les formes mystérieuses, découvrant une culture si proche de la nature, en symbiose avec elle.

Mais tu sais, ce qui m'a le plus interpellé, me dit-elle  avec prudence et en murmurant comme pour ne pas réveiller cette nostalgie d'un autre temps : "c'est la tristesse au fond de leur regard, les aborigènes sont tristes même si leur peinture est vive et colorée, il y a quelque chose de douloureux au fond d'eux."

Une exposition à ne pas manquer :
A l'art dans l'R du 27 avril au 14 mai 2017.
Rue Goetz-Monin 10
1205 Genève

 Vernissage le jeudi 27 avril de 18h à 21h.

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08/04/2017

Les Réverbères de la mémoire (3) – Hrant Dink

4264838968.jpegLe 19 janvier 2007, Hrant Dink est abattu de trois balles dans la nuque alors qu’il quittait les locaux de la rédaction du premier hebdomadaire turco-arménien Agos,  créé par lui, à Istanbul. Sous le drap maculé de sang, une mémoire assassinée, tandis que certains se moqueront de sa chaussure droite trouée et qu’on voit en premier plan sur toutes les photos de presse.

 

hrant dink,les réverbères de la mémoireCette chaussure est devenue le symbole de celui qui arpentait l'histoire, en long et en large en quête de mémoire, celui qui allait des uns aux autres comme un « berger qui surveillerait ses moutons » s’assurant que tout le monde suive son parcours vers la paix, Arméniens et Turcs. Il explique, démontre, interpelle, dénonce, convainc, rassure, insiste tout en répétant inlassablement, tout en s’adressant à la conscience des hommes.

Dans « Deux peuples proches, deux voisins lointains », Hrant Dink ose penser la paix en s’appuyant sur la mémoire commune : "Nous avons vécu très longtemps ensemble sur ces terres, nous avons une mémoire commune. Cette mémoire commune, nous l’avons divisée en mémoires monophoniques. Nous ne jouons , les uns les autres, que les accords que nous connaissons. Pourquoi ne pourrions-nous pas reconstruire notre mémoire commune en transformant le monologue en dialogue ? »

La terre elle aussi a une mémoire, cette Anatolie travaillée durant des milliers d’années, une terre retournée, sur laquelle on a semé, construit, espéré, ce peuple travailleur et loyal auquel le monde a oublié de montrer de la compassion; ce peuple qui a mis sa peine sur le dos et la porte avec fierté où qu’il soit;  peuple déraciné, arraché à la vie et à la civilisation qu'il avait créée. Et Hrant Dink de se souvenir de ce vieil homme sommé de quitter ses terres qui prit le temps de réparer sa planche à battre les céréales, disant à son petits-fils : » Attends un peu, quelqu’un viendra sûrement un jour faire la récolte . »

Remettre en marche l’horloge du temps et arrêter de faire croire que c’est en s’asseyant à l’envers sur un cheval que l’on bat qu'il avancera à reculons, comme l’histoire, il avancera droit devant lui. En aucun cas, on n’avance en reculant.

Hrant Dink, la mémoire assassinée, Hrant Dink, le journaliste, héraut de la paix, héros courageux de la liberté et de la vérité que l’on a voulu condamner au silence, mais la mémoire, elle ne s’efface pas, les criminels ont tenté en vain de la rayer , imperturbable, elle continue à planer au-dessus de tout, immuable et éternelle.

Paix à la mémoire de Hrant Dink, assassiné le 19 janvier 2007,  par un nationaliste turc.

 

Ce billet s’inscrit dans la série « Les Réverbères de la mémoire » oeuvre de Melik Ohanian, Mémorial du génocide arménien  que nous attendons depuis plusieurs années au Parc Trembley, à Genève, sur fond de pétitions anti-installation, tandis que d’autres éclairages proposés par des auteurs tels que Hrant Dink nous offrent une lumière avec autant de nuances contrastées sur une mémoire arménienne infinie.

 

 

Deux peuples, deux voisins lointains - Hrant Dink- Actes Sud , 2009

 

Prochain auteur  : Roland Godel - Dans les yeux d'Anouch

01/04/2017

Les Réverbères de la mémoire (2) - Harry Koumrouyan

Unknown-2.jpegLes écrivains sont aussi les réverbères de la mémoire. Il y a les réverbères du parc de Trembley, oeuvre de Melik Ohanian,  que nous attendons depuis plusieurs années, sur fond de pétition anti-installation, tandis que d’autres éclairages proposés par des auteurs nous offrent une lumière avec autant de nuances contrastées sur une mémoire arménienne infinie.

Harry Koumrouyan dans son œuvre « Un si dangereux silence » lève un voile sur ces oscillations perpétuelles ; dire, ne rien dire, susurrer, murmurer, oublier, se souvenir. Les survivants de la fratrie Simonian tentent en vain d’oublier la mort des parents massacrés, l’éclatement familial après le génocide qui démarre un 24 avril 1915, date à laquelle 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement.

Anoush, fille du réfugié Aram installé à Genève et transformé en riche bijoutier, veut qu’on l’appelle Anna, de Simonian à Landolt, le tour est presque joué. Joseph fils de Anna et petit-fils de Aram, jeune violoncelliste,  consigne dans son carnet bleu les secrets de famille. Entre Genève et New-York, une histoire qui se construit et se déconstruit, avec en arrière-fond, la tragédie arménienne que chacun traite à sa manière, entre déni et quête douloureuse. «On est à la fois de partout et de nulle part. La famille Simonian s’est habituée à l’immigration. Au départ, c’était la survie ; ensuite, on choisit. On a une valise prête dans le couloir ; on n’attend pas d’être chassé pour partir. » 

Comme un tâtonnement dans l'obscurité, le conteur Koumrouyan dont on sent le récit en héritage, dévoile, esquisse, revient à la charge, recommence, puis abandonne à nouveau pour mieux ressurgir. Pareil à une vague, il s’éloigne et revient, tout au long des 274 pages du livre, sur un événement dont on ne cesse de palper les contours dans une nuit obscure, mais avec l’urgence, avant tout, de ne jamais oublier. Mehmet ottoman auquel a renoncé Anne malgré l’amour qu’elle lui porte et qui ignore encore être arménien par sa grand-mère est lui aussi englué dans l’histoire : « c’est lourd et ça poursuit .»

Et à notre tour de voir surgir un miroir déformant étrange et de s’interroger : où et comment s'est tapi le monstre? Sous quelles formes nouvelles va-t-il surgir et frapper? Quelles questions se posent-ils, eux en face,  les descendants des génocidaires ottomans ? Y-a-t-il aussi une quête à laquelle ne peut échapper de leur côté, la lignée des bourreaux ? Nombreux sont ceux aujourd’hui qui réalisent avec stupeur être les descendants d’une chrétienne d’Arménie arrachée à sa famille; réduite à l’esclavage et convertie de force. La mémoire turque est-elle, elle aussi liée à ce dangereux silence transformé en chape de plomb;  un silence pesant qui plane pareil à un vautour aux larges ailes noires tournoyant presque immobile au-dessus d'un charnier encore frais.

Et l’amour « des fiançailles ottomanes » impossibles de poursuivre :

  • Le génocide c’était y à 100 ans, mais on dirait que c’était hier. Il ne nous lâche pas.
  • Quand on nie les faits, qu’on les refuse, on ne les efface pas. Bien au contraire. On les fait vivre. On a tué une population et on voudrait par le silence, la tuer une seconde fois. C’est impossible. Les preuves des événements existent ; il faut le courage de les regarder, de les accepter puis de dire la vérité. A ce moment-là, la paix reviendra. Peut-être.

 

100 ans dans l’histoire, ce n’est rien, c’est hier et on n’oublie pas. Les silences sont devenus éloquents !

 

Harry Koumrouyan – Un si dangereux silence – Les Editions de l’Aire, Vevey, 2016

L'auteur est né à Genève.  Licencié ès lettres, il a fait sa carrière au département genevois de l'instruction publique. Un si dangereux silence est son premier roman. 

 

Prochain billet - Hrant Dink ou la mémoire sacrifiée

 

 

 

17:38 | Tags : harry koumrouyan, les réverbères de la mémoire, arménie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |