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12/01/2019

Un million de travailleurs pauvres en France

IMG_2778.JPGOn sait depuis longtemps que l'emploi n'est plus une barrière contre la pauvreté.  En France, la définition du travailleur pauvre est le travailleur qui dispose d'un niveau de vie inférieure au seuil de pauvreté, fixé à 1026 euros par mois pour une personne seule en 2016. Au total, avec ceux qui ne travaillent pas , le chiffre de pauvres s’élève à 8,8 millions selon l’INSEE, en 2016, soit des personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. Les familles monoparentales sont les plus touchées avec ensuite les familles avec trois enfants et puis les jeunes de moins de 30 ans.

Malgré le salaire minimum SMIC situé à 1 150 euros net par mois et qui peut éventuellement être complété par des allocations comment tomber dans un tel gouffre ?  Le temps partiel, ou l’intermittence empêche d'atteindre le SMIC sur l'ensemble de l'année et ce n'est pas faute aux travailleurs précaires de vouloir augmenter leur taux .  Les indépendants et autoentrepreneurs artisans et agriculteurs ont aussi des revenus très faibles voire bien plus bas que les salariés.

Ce panneau photographié dans un des villages du Col de la Croix-haute montre le ras-le-bol des régions rurales, il résume bien la situation des travailleurs pauvres, fauchés dès le premier jour du mois et souvent endettés.  Du côté de Manosque, l’autoroute y est bloquée par des "gilets jaunes", là les slogans y sont plus durs : « Macron tu nous traites comme des putes, nous ferons de la France un bordel géant », pendant ce temps, les barrières du péage sont levées, les distributeurs de tickets démontés et les conducteurs passent sans autre pour se retrouver coincés quelques kilomètres plus loin sans ticket, à un nouveau péage.

Les invisibles sont sortis de l’antre de leur misère, avant on pouvait se dire pauvre parce qu’on n’avait pas de travail, aujourd’hui votre emploi qui branle du manche peut vous laisser sur le carreau. Le moindre accident de parcours vous fait plonger ad infinitum dans les abysses de la misère la plus profonde. Une forme de travail qui créé une instabilité permanente. Du côté de Paris, on voit ces travailleurs pauvres loger dans des abris précaires, sur les bords de l’autoroute. Ils se louent une chambre, à plusieurs, une fois par semaine dans un taudis pour s'y prendre une douche, y laver leurs habits et retourner sous leur tente de fortune.

C’est aussi cette France-là qui se révolte et qui demande un changement de modèle. Et s’il fallait penser à une alternative autre que le travail qui ne protège plus de la pauvreté ? 

Comment penser à un système qui permette à tout un chacun de vivre dans une forme de dignité ? Les "gilets jaunes " sont aussi les oubliés de la France, ces invisibles qui montent au front pour enfin être vus et réclamer de pouvoir vivre d’une manière décente.

Et de s'interroger: en Suisse, qui sont nos travailleurs pauvres ? Qui pourrait avoir envie de  porter le gilet jaune ?  Du côté des paysans, où le suicide et la dépression devient phénomène courant ou du côté des femmes victimes d'inégalité de traitement? Mais encore, d'autres invisibles, des personnes âgées qui n'arrivent plus à payer leur assurance-maladie et qui seraient prêtes  à se donner la mort plutôt que de tomber  à l'assistance?

Qui sont et où sont nos "gilets jaunes" ?Un débat de société auquel nul n'échappe. 

 

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@ crédit photo D.Chraïti

 

 

Observatoires des inégalités

https://www.inegalites.fr/Un-million-de-travailleurs-pauvres-en-France

 

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05/01/2019

Jean Revillard, le Robin des Bois n'est plus

ob_07715d_huelgoat-mfls-101510.jpgJean Revillard n'est plus ! La forêt l'a englouti avec ce lien étrange qu'il avait à elle et qui sublime ce départ.  A 51 ans, foudroyé par une crise cardiaque, la forêt de Huelgoat, connue pour ses mille légendes et qui signifie "Haut Bois"  en breton" l'a emporté dans son  linceul de tendre feuillage aux nuances chaudes de couleurs hivernales  et dans les vapeurs d'encens de résine.  La forêt enchantée l'a enveloppé, bercé sous le regard bienveillant des fées qui aiment à se baigner par soir de pleine lune dans la "rivière d'argent" et brosser  leur longue chevelure avec de fins peignes d'or.  Notre Robin des Bois s'en est allé sur les traces de Merlin l'Enchanteur et du Roi Arthur  pour  immortaliser sur sa dernière pellicule l'écrin sylvestre vert et granitique  des  légendes bretonnes. 

En novembre dernier, curieux, il écoutait avec la plus grande attention mon récit de forêts mongoles et de chamans tandis qu'il me parlait de son prochain  reportage sur les bateaux de migrants, quitter la forêt pour la mer. Il s'agissait de placer au centre du sujet d'abord les bateaux qui emmenaient ces pauvres hères qui touchaient profondément la sensibilité du photographe. Je l'interrogeai dubitative sur l'esthétique de ses photos qui flirte avec l'horreur, il me répondit en haussant légèrement les épaules : "On n'échappe pas à la beauté, elle règne partout en maître au coeur même de la pire laideur!"

Nous nous étions promis de nous revoir pour échanger nos rêves et projets et faire la fête chez son ami vigneron, nous avions décidé de photo et de poésie pour performance, à ce soir-là.

Un billet écrit en novembre 2011 et qui résonne avec une telle singularité aujourd'hui, la forêt était déjà au rendez-vous, au coeur de l'existence de Jean Revillard, celle  qui l'accompagnera tout au long de sa vie  et l'étreindra au dernier jour.

 

Jean Revillard, Robin des Bois des temps modernes

1252319822.jpgJean Revillard, le photographe suisse, a une relation particulière à la forêt. Il nous la présente tantôt protectrice où les cabanes  se multiplient de façon sauvage au gré des flux de migrants. Les "Jungles de Calais" aux abords de la Manche, des jungles humaines où chacun se bat pour sa survie, habitats de fortune, abris de désespoir. Le danger est là, à chaque instant qui guette. Mais aussi de la solidarité, sans doute.

 

_DSC3291.jpgForêt tantôt destructrice pour ces nymphes perdues, ces africaines exploitées que l'on prostitue dans les forêts proches de Turin. C'est  le cas de Sarah que Jean Revillard a rencontrée un jour de mars dans une forêt, au bout d'un chemin de terre d'une route de campagne au Nord Est de Turin. Jean Revillard a réussi à force de patience à apprivoiser la « luciole » - c'est ainsi qu'on nomme les prostituées en Italie - qui s'est s'est livrée en toute confiance après avoir dépassé leurs peurs communes. Il repère longuement les lieux durant des mois, à l'aube, il s'approprie l'espace extérieur et l'intègre aussi dans un long parcours intérieur. C'est sa façon de travailler,  découvrir peu à peu la logique géographique et planter enfin son univers photographique et narratif qu'il nous renvoie entier et qui incite à interroger le monde, à se poser des questions.

_DSC5022.jpgAu bout du chemin, Sarah retrouvera sa liberté. Cette nymphe lumineuse qui dans son habit doré illumine la forêt sombre où les gens des villes viennent noyer leur manque d'amour.

"Sarah on the Bridge", une reine plantée au milieu d'un décor où elle paie de son corps la traversée qui l'a amenée en Europe, elle rêvait de devenir couturière, dès lors, elle tisse le pont qui l'éloignera à tout jamais de cette forêt maléfique. Un conte moderne, où les fées sont des Africaines qui à force de patience et de résistance se libéreront des méchants nains profiteurs. Par leur magie, elles illuminent dans la nuit profonde, d'un éclat particulier toute cette noirceur. Après un an de prostitution à attendre sur une chaise, Sarah décide d'arrêter et de s'échapper, elle s'enfuit au moyen d'un faux passeport vers la Grèce et y demande l'asile. Elle y fêtera ses 20 ans.

 

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La forêt de Robin des Bois, celle des Justes, si rare, clairière au milieu de la sauvagerie existe aussi.   Celle d'un  Jean Revillard qui nous présente au-delà de la clandestinité, de la migration une métaphore d'un monde qui se libéralise et de façon paradoxale nous ramène dans la jungle, nous réduits à notre animalité. Un Robin des Bois qui crie à l'injustice et nous montre à travers une perspective esthétisante l'insupportable réalité de la jungle.

 

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 Jean Revillard était un enfant de Dardagny, un enfant solitaire de la campagne genevoise qui aimait observé la nature qu'il préférait nettement à l'école. Assis à la table de la cuisine conviviale d'un artiste peintre ou sculpteur, il découvrira le monde de la création. Dès l'âge de 10 ans, il sait qu'il deviendra photographe. A l'âge de 14 ans, Il se présentera à l'Ecole de Photo de Vevey. Il suivra les conseils du directeur qui le trouve fort jeune et qui en attendant de grandir l'incitera à obtenir un CFC d'employé de commerce puis la matu. Finalement il fréquentera l'école d'Yverdon où il y suivra les enseignements de Luc Chessex, Jesus Moreno et Christian Caujolle. En 2001 il fonde son agence Rezo.ch avec d'autres photographes, au sein de laquelle il remporte un World Press Award avec son travail sur les cabanes des migrants de Calais

 

 Adieu Jean !Adieu notre Robin des Bois!

 

 

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Hommage à Amos Oz

IMG_1460.JPGCe matin, à l’aube, je me suis dit que ce grand écrivain israélien dont la mort récente m’a touchée méritait un billet. Péniblement, je me suis extirpée de mon lit dans la grisaille d’un jour laiteux pour le retrouver dans le fouillis de mes livres et chercher ses œuvres. Derrida, Diderot, Stefan Zweig, Tahar Ben Jelloun, Amin Maalouf, Kundera, Maupassant, Voltaire, Jorge Amado, Antonio Lobo Antunes, Yourcenar, Lessing, mais où est donc Amos Oz ? Je fouille et  farfouille, Ô le voilà ! Je le tiens et mets la main sur « Seule la mer » - Depuis le temps qu’on me dit de construire un vrai meuble pour mes livres, et j’en ai encore plein la table de travail et des valises à déborder de ces bouquins. Qu'ils sont indisciplinés !  Ils se baladent librement dans la pièce, et, même dans toutes les pièces de la maison, aucune d’elles n’est épargnée, ils vont et viennent à leur guise, mais quel vent de liberté leur prend-il?

Tout ou cherchant, je songe à cet homme de paix, à cette colombe, tout ça de moins pour l’humanité et Dieu sait, si elle en a besoin d’hommes comme lui cette humanité meurtrie, cette humanité meurtrière, ils sont rares ces hommes-là. Mais regardez un visage se refléter dans une petite cuillère, voilà à quoi ressemble l’humanité passé minuit me répond l'écrivain.

L'auteur le répète à l'envi,  on est seul, la vie continue. De toute manière, on est toujours seul. Inutile d’aller voir, à la rue Bostros, le cartomancier grec, celui qui évoque les morts. Même si on ne les voit qu’un bref instant, ensuite la mort reprend ses droits. En fait, nous sommes tous prisonniers, condamnés à attendre la mort, chacun dans sa cellule. On a la prison qu’on peut . Des barreaux nous séparent les uns des autres. L’errance sied à ceux qui sont égarés. Nous allons et venons, nous regardons et désirons. Jusqu’à ce que le moment vienne de fermer et de partir. Tout se recouvre de poussière avec le temps, tout s’effrite et se désagrège, poussière à la poussière retournera.

Dans le noir engourdie de sommeil, sur la pointe des pieds, la neige étend silencieusement et peureusement une couverture sur lui. Amos, vous serez serein mais pas silencieux, profundo de profundis, votre chant d’outre-tombe touchera notre cœur et nous nous souviendrons du conseil de Zelda votre professeur : »Si tu t’arrêtes de parler de temps en temps, les choses pourraient te parler de temps en temps. »

La mer a donné la mer a repris. Le silence est là, absolument pur. Le silence se résume au silence.

 

Amos, merci pour ta recette d'olives décrite dans "Seule le mer" , tes conseils seront suivis à la lettre. Dans ma salaison, je rajouterai l’huile, l’ail, du piment et du laurier et je l’appellerai Oz et Ô toi,  l’éternel vivant,  je me souviendrai avec délice du piment et de la douceur de ta pensée.

 

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04/01/2019

L'année Léonard de Vinci- 500 ans de Renaissance

IMG_0002.JPGVinci, dans le village d'Anchiano, au cœur des monts Albano en Toscane, avec ses collines à flanc de coteaux; ces paysage de vignes et d'oliviers accueillit, le 15 avril 1452, la naissance d'un génie, Leonardo da Vinci.
Ces paysages divins,  plus tard, offerts aux rêveries du jeune adolescent rebelle qui en quête de tranquillité, loin de la maison familiale, observait pendant des heures la cueillette d'olives et s'interroger comment faciliter le travail des cueilleurs tout en se laissant bercer par cet écoulement du temps infini qu'il jugeait être à la bonne vitesse. Ces paysages aux tendres formes qu'il a observés et qui le marqueront tout au long de sa vie; reproduire et imiter à la perfection la nature, les traits de ce qui est observable, voir, observer attentivement, car ce que l'on voit se transforme toujours et n'est déjà plus.
Vinci offrira au monde le génie infini de ce Toscan. A 5 ans déjà, son père lui découvre un talent d'artiste, ses dessins lui permettent à 14 ans, de devenir élève apprenti d'un des plus grands ateliers d'art de Renaissance de Florence. A 20 ans, Leonardo est déjà un peintre reconnu dans toute l'Italie, inscrit peu après dans le Campagnia de Pittori, le guilde florentin des peintres. Les commandes affluent alors de partout. L'Annonciation, la Vierge à l'œillet, la Cène, Leonardo met au point la technique inconnue du sfumato, cette brume magique qui contribuera à le  hausser au sommet de la gloire, à l'extirper de l'ombre pour la lumière.  En parallèle, cet esprit scientifique développe des projets visionnaires, des notes, des croquis s'accumulent, il invente, réfléchit et surtout lance les bases de la méthode scientifique tissée d'observations, de comparaisons de données, de matériel éprouvé. Zoologie, anatomie, botanique, rien ne résiste à la curiosité du savant, artiste, architecte, philosophe, féru d'anatomie qu'il est. Selon lui, le peintre doit s'efforcer d'être universel mais aussi multidimensionnel.
Le génie de la Renaissance pour qui "les détails font la perfection mais que la perfection n'est pas un détail" et qui avait pour devise "obstination et rigueur", nommé par François 1er« premier peintre, premier ingénieur et premier architecte du roi », mourra le 2 mai 1519, au Château du Clos Lucé, à Amboise en Touraine, en France.
Visionnaire, gaucher ambidextre qui nous laissera son "Codex Atlanticus" trésor de l'humanité regroupé en 1119 feuillets sur douze volumes, rédigé en écriture dite spéculaire, - lisible grâce à un miroir car écrite à l'envers- et qui présente toutes ses inventions en autant de dessins et notes. Philosophie, peinture, physique, mécanique, architecture, astronomie tout y passe. De la catapulte à la bicyclette, du chariot autopropulsé, ancêtre de l'automobile, au char d'assaut ou au pont tournant, de pompes de levage à la vis d'Archimède, au parachute, à l'aile volante, à l'ornithoptère. Leonardo a consigné jusqu'à la fin de sa vie toutes ses inventions et toutes ses pensées dans ce Codex unique au monde et qui met en exergue la philosophie de Leonardo,   tout et surtout la peinture doit toujours être une ouverture au monde et le monde, il l'a appréhendé sous toutes ses formes. Le peintre universel a marqué l'humanité de l'empreinte de son génie.
Une commémoration des 500 ans qui permettra de revenir au talent du Toscan. Un visionnaire qui disait déjà, autrefois, au grand plaisir des antispécistes de nos jours que:  "Le jour viendra où les personnes comme moi regarderont le meurtre des animaux comme ils regardent aujourd'hui le meurtre des êtres humains." Nous y sommes! Il pressentait tous les changements, à venir.

 Que cette nouvelle année 2019,  nous offre la vision sublime d'un être hors du commun pour qui il ne fallait pas appeler richesses les choses que l'on pouvait perdre. Une réflexion pour toute l'année !

 

 

 

 

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26/10/2018

La réinsertion sociale des prisonniers ?

ujhy.jpgDevant le magasin la Coop, un homme mendie, blond, yeux bleus, il a un bon bagou. Je l'aborde et lui demande s'il vend au moins un journal de rue. Il me répond du tac au tac : " J'vends rien mais j'ai une histoire à raconter". Il tombe évidemment sur une oreille très attentive, j'enlève mon casque à vélo pour mieux écouter et je lui annonce que je suis tout ouïe attendant de pied ferme l'histoire promise.
"Je suis un faussaire, je me suis fait arrêter après plusieurs années durant lesquelles je fabriquais de faux billets de 50 euros au moyen d'une imprimante HP et j'avais le bon papier. Je vivais grassement, naturellement. J'ai acheté un appartement à ma copine et lorsqu'elle est décédée c'est son père qui en a  hérité parce que nous n'étions pas mariés. Quand je suis sorti de prison ben les poches vides, je n'ai eu droit à rien et suis devenu ce que vous voyez là en face de vous , je suis SDF non déclaré en Suisse et je n'existe plus pour les Français. La prison c'est dur, imaginez que j'étais dans une cellule à Bellechasse, prison de haute sécurité  avec un cinglé qui a tué un homme et violé sa femme alors âgée de 60 ans en la bourrant de coups de poing. Après quand je suis sorti, on m'a collé une amende de 10'000 francs suisses pour mendicité que j'ai réussi à payer en puisant dans le maigre héritage que m'a laissé ma mère, en mourant."

Je lui suggère d'écrire et vante le Salut par l'écriture. Il me rétorque :" mais pour écrire, il faut un logement et manger au minimum". Je lui assure que s'il écrit une bonne histoire d'ici janvier, je peux l'aider à la publier sur Amazon ce qui assurera peut-être quelques rentrées d'argent . Il est effaré : " mais si vous pensez me trouver encore ici en janvier, debout dans la rue, c'est que ma situation serait intenable, imaginez passer l'hiver dans la rue ? Mais c'est sûr dit-il que je peux écrire, j'ai raccourci les peines de plusieurs détenus en écrivant des lettres. "
Je lui tends 2 francs, il les refuse.  Et je sais pour l'avoir lu à quelques part qu'il faut une année pour se remettre d'un jour passé à dormir dans la rue et j'insiste en lui tendant l'argent et songeant que s'il parvient à accumuler 5 frs il pourra dormir à l'Armée du Salut,  cette nuit.
"Vous avez raison, je vais écrire, mais après avoir trouvé de quoi loger et de quoi manger. J'étais content de vous avoir raconté mon histoire, vraiment vous êtes sympa ! Vous m'avez tellement bien écouté, c'est rare vous savez. On croise parfois des gens qui vous regardent avec un tel mépris qu'on a qu'une seule envie, c'est de les frapper. "

Se non è vero è ben trovato

 

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18/10/2018

Librairie du Boulevard sous tous les regards

517371572.jpgDes passants défilent écrire leur mot de soutien.  Des  post-its de toutes les couleurs décorent la vitrine,  cassée par des membres de l'extrême-droite, dans la nuit du lundi au mardi. Dans leur élan rageur, ils ont  pris la grille de la bouche d'égout proche et ont fracassé la vitrine. Les libraires choqués par cette sauvagerie sont un brin inquiets, ils ne sentent plus en sécurité et craignent une escalade de la violence. Mais la solidarité affichée par leurs lecteurs, leurs lectrices, leurs passants et leurs passantes leur donne du courage.
C'est une vitrine sur l'antifascisme qui a attiré les foudres de l'extrême-droite et à voir cette librairie attaquée de pareille sorte font remonter à la surface les souvenirs d'une période moins glorieuse quand  les autodafés clouaient les écrivains au pilori;  livres interdits, censurés, brûlés les rendaient muets et leurs auteurs avec . Il est intéressant d'observer que les extrémistes se considèrent eux-mêmes comme des fascistes et ne supportent aucune critique à leur égard. En lisant la définition du Larousse pour fasciste : Qui impose une autorité arbitraire, dictatoriale et violente à son entourage, abréviation populaire: Facho.) il n'y a pas de quoi être fier de l'être et  la crainte qu'il faut avoir des "fachos" est absolument fondée.  Or, pour  ne plus être la cible d'autres actes de vandalisme, les libraires ont abandonné l'expo de bouquins antifascistes de la vitrine.
Le livre reste au cœur de tous les débats. L'action barbare des lâches qui ont œuvré dans la nuit démontre surtout le pouvoir des mots qui sont la plus sublime résistance et ce sont encore avec des mots que la lutte et le mouvement de solidarité s'organisent.

 "La lumière est dans le livre, laissez-le rayonner," ce mot de V.Hugo pour la fin 

 

Sélection des billets collés contre la vitrine de la Librairie.

 

 

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13/10/2018

Entre Tariq Ramadan et son grand-père, une troublante ressemblance !

Toujours plongée dans les carnets personnels et inédits de Gabriel Dardaud, journaliste durant 30 ans, au Caire,  pour l’AFP, on peut découvrir, lors d’une rencontre avec le grand-père de Tariq Ramadan qui lui ressemble sous divers aspects, le portrait de  Cheikh Hassan El Banna. Le journaliste français,  nous le décrira de manière si précise qu’on pourrait presque s’imaginer se planter devant lui et dire à cet homme si bien dépeint, qu’il aurait, un jour,  un petit-fils en prison à Paris, soupçonné  de viol. Jamais il ne l’aurait cru, même plus, il vous aurait chassé pour avoir proféré de telles horreurs. Et de songer à ces familles, auxquelles j’appartiens aussi , prises dans les filets de l’Histoire et de la décolonisation et qu’un jour sous la plume d’un parfait inconnu , à travers une saga immense qui couvre trois ou quatre générations , soit sur presqu’un siècle, un tableau se dessine sous les yeux du lecteur: de la colonisation, de la révolution, du sang, de l’exil, de la prison, du scandale…… !

Tariq Ramadan, est un personnage qui nourrit une longue saga historique dont les heures glorieuses qui  l'ont été aussi, un peu  moins parfois et qui appartiennent d'ores et déjà  à l’Histoire, là, où tout se déverse et où tout coule comme un long fleuve qui suit son cours, charriant irrésistiblement son lot de récits et de drames, dans un brouhaha assourdissant, et où la mémoire même  finira par vaciller.  Du Caire à Genève, de Genève à Paris, le récit se distendra puis deviendra, une légende, puis un mythe, englouti par le sable comme ces cités immenses qui nous rappellent qu’un jour, il s’est passé quelque chose ici, à cet endroit-là,  mais on ne sait plus quoi précisément, c’était il y a très longtemps, dans un autre temps ! Observer les événements sous l'angle de la perspective historique est toujours un exercice intéressant, il nous permet de nous déplacer dans le temps et voir à travers ce kaléidoscope,  des nuances subtiles et des mosaïques infinies, en perpétuel mouvement,  rien n'est figé, tout se transforme ! Le temps pétrit l'Histoire et la colore de teintes sans cesse renouvelées. 

Extrait des carnets de Gabriel Dardaud "A la découverte d'un Orient éternel et changeant" (Le Caire, 1927-1956)

« Dans une grand bâtisse bourgeoise du quartier du Pont-Limoun, entre la place de la gare centrale et le collège de la Sainte-Famille des jésuites, la confrérie des Frères musulmans avait installé son quartier général et la rédaction de son journal El Ikhwan el Mouslimin. Son guide suprême, le cheikh Hassan El Banna, y recevait avec une grande courtoisie les étrangers qui, comme moi, s’intéressaient à ses activités. Sa modeste apparence inspirait confiance autant que son accueil bienveillant. Comme tous les fonctionnaires, il portait le tarbouche national ; il avait été instituteur et avec, son veston à l’européenne, se distinguait des oulémas de l’Azhar en turban blanc et long kouftan. Sa barbe bien taillée et la douceur de son discours n’évoquaient en rien un prophète de la violence ; il aimait à souligner, en parlant de l’islam, son ouverture au monde entier et sa tolérance à l’endroit des autres religions, celles des « gens du Livre ». Par étincelles, on percevait pourtant dans ses propos de redoutables menaces. «  Pour lui, « tous les maux de notre peuple, sa déchéance morale, sa soumission aux colonisateurs, son oubli des devoirs religieux sont venus du Canal de Suez ». Il expliquait : "Ce fossé qui coupe la route des pèlerins d’Afrique vers la Mecque a divisé en deux parties la conquête du Prophète et de ses successeurs et il justifie aussi la mainmise des étrangers sur notre sol puisque, nous dit-on, nous sommes obligés de laisser passer d’une mer à l’autre, sans jamais pouvoir nous y opposer, les navires de tous les pavillons. » Et je l’entendais dire : "Il nous serait facile de le fermer, ce canal maudit ! Chacun de nos frères n’aurait qu’à verser un sac de sable dans la voie d’eau que leurs ancêtres ont creusées de leurs mains. » Sur ses fidèles, il exerçait un pouvoir magnétique. »

 

Cheikh Hassan El Banna sera abattu par la police politique sur ordre du roi Farouk, à la sortie de la Mosquée ,tombé dans une embuscade le 2 février 1949. 

Quant à Tariq Ramadan, attendons que la justice fasse son travail, de façon pleine et entière et en toute équité. Pour ma part, il y a quelques mois, j'ai croisé un certain Stéphane, proche d'acteurs politiques français,-  né en France de parents algériens et fils de  harki  - encore un Arabe qui a changé de prénom ? Originaire de Rouen, il a tellement insisté pour que je rencontre une des plaignantes de T.Ramadan qu'il connaissait personnellement et que j'écrive un billet pour ce blog, à ce sujet. Face à tant d'insistance quelque chose m'a mis la puce à l'oreille. Un trouble étrange s'est insinué et de m'interroger :  Quels enjeux politiques derrière les plaintes et la volonté de destruction totale et définitive de Tariq Ramadan ? Quelque chose de l'ordre de l'intuition, un warning s'est allumé dans ma tête et a passé au rouge. J'ai dû fermement m'opposer à ce qu'il appelle la plaignante qui s'était déjà montrée souvent aux médias et me la passe au bout de son  portable malgré mon refus.  Du reste, il  est cité et remercié dans les conclusions du livre de ladite plaignante, à côté du Prince du Cambodge pour leur soutien, à tous deux. 

Mieux vaut la vérité que la boue, elle seule est digne d'intérêt, tout le reste n'est que bruit, fureur et manipulation.Que la justice nous donne ses conclusions, une fois pour toute est en toute indépendance.

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11/10/2018

Saint-Exupéry perdu et retrouvé (4)

616.jpgSaint-Exupéry ne saura jamais que , du Quai d’Orsay, pendant qu’on le recherchait de part et d’autre du canal de Suez, un télégramme avait été adressé « à l’attention urgente de la légation de France au Caire ». « Si on retrouvait les corps de l’aviateur Saint-Exupéry et de son mécanicien dans les déserts d’Egypte, n’oubliez pas , cette fois, de les faire placer dans des cercueils plombés pour faciliter leur rapatriement. »

Le ministre de France, M. de Witasse, avait médiocrement apprécié le reproche inclus dans l’expression « cette fois » ; elle évoquait de pénibles souvenirs et rappelait de multiples complications administratives. L’année précédente, un groupe de jeunes administrateurs des colonies avaient décidé d’inaugurer leur long congé dans la métropole par un raid automobile transafricain ; au lieu de s’embarquer, comme tous leurs collègues, à Dakar pour Bordeaux, ils avaient décidé d’affréter un camion avec lequel ils traverseraient la zone tropicale d’ouest en est, du Sénégal au Nil.

L’aventure avait été soigneusement préparée : ils emporteraient avec eux vivres, pièces de rechange pour la voiture, provisions d’essence et d’huile et même des secours médicaux. L’itinéraire prévu passait du lac Tchad au Kordofan en direction de Khartoum, capitale du Soudan anglo-égyptien. Il évitait la zone marécageuse du Bahr-el-Gazal dans laquelle s’était enlisée la mission Marchand en 1898. Cette première partie du voyage fut couronnée de succès et le plan de route scrupuleusement exécuté les amena à la date prévue au confluent du Nil bleu et du Nil blanc, où s’élèvent les trois villes qui forment l’agglomération de Khartoum. Les fonctionnaires anglais, mis au courant de l’itinéraire que leurs collègues français se proposaient de suivre pour continuer leur route jusqu’au Delta, les mirent en garde devant les dangers qu’ils devraient affronter pour terminer leur randonnée. Aucune route, au Soudan, ne suivait le cours encaissé du Nil vers la Nubie égyptienne. La seule voie praticable, mais ô combien périlleuse, était la piste traditionnelle des caravanes des marchands d’esclaves et de gomme rejoignant le fleuve en Moyenne-Egypte près de Minieh. On n’y trouvait que deux ou trois puits, à peu près toujours à sec, et les Français devraient progresser sur 1500 kilomètres, sous un soleil de feu, à travers des dunes de sable mouvants ; ils n’auraient comme jalons que les ossements blanchis des voyageurs et de chameaux morts de soif sur ce parcours.

Avec trois voitures, disaient les méharistes soudanais du Desert Corps, les Français auraient pu réussir mais avec leur unique camion surchargé, ils risquaient leurs vies, d’autant plus que, n’ayant pas de T.S.F., ils seraient dans l’impossibilité de demander du secours et de donner leur position en cas de panne. Les jeunes coloniaux s’entêtèrent. Dans les avertissements des Britanniques, ils ne voulurent voir qu’une certaine jalousie sportive et même de la méfiance sur un possible espionnage de leur contrôle militaire dans le Haut Nil. Ils s’échappèrent vers le nord, un matin, sans avertir quiconque de leur départ, mais après avoir renouvelé leurs provisions d’essence et d’eau. Trois semaines s’écoulèrent sans qu’on les ait signalés en un quelconque point de la vallée. En France, les familles s’inquiétèrent ; elles avaient reçu les lettres envoyées du Soudan annonçant le départ discret de Khartoum, « malgré les objections soulevées par les Anglais ». Le ministère des Affaires étrangères demanda à la légation de France au Caire de signaler la disparition des voyageurs à l’administration égyptienne. Cette dernière envoya des bédouins des oasis, excellents pisteurs, à la recherche des absents. Aucune trace n’ayant été relevée au nord de la frontière, les services soudanais furent alertés. Sous le régime du condominium anglo-égyptien, aucun pays étranger n’ayant de représentants diplomatiques ou consulaires à Khartoum, les recherches s’en trouvèrent encore retardées. Tout faisait croire d’ailleurs que l’expédition française avait depuis longtemps quitté le Soudan et qu’on devait tenter de la trouver dans la région des grandes oasis de Farafra, de Dékheila ou Kharga relevant de l’administration des déserts d’Egypte.

Pourtant, en patrouille de routine, à une dizaine de kilomètres du Nil, dans le secteur de Ouadi-Halfa, terminus de la ligne des chemins de fer soudanais, un garde-frontière aperçut un jour, du haut de son chameau, un scintillement au-dessus du sable. Pour les bédouins, c’est toujours une indication très claire : il y a là des essaims de mouches sur le corps d’une bête ou d’un homme morts. On retrouva ainsi le dernier survivant des joyeux coloniaux partis en congé de l’Afrique occidentale. Epuisé, il était tombé sur une dune dominant de loin le cours du Nil. Pendant les derniers pas de sa marche chancelante, durant son agonie, il aurait pu apercevoir les lumières de la ville soudanaise. Pas plus qu’aucun de ses camarades, il n’avait pénétré en territoire égyptien ; on les retrouva les uns après les autres en suivant les traces qu’ils avaient laissées et leur drame fut facilement reconstitué.

Dans un creux du désert, un choc avait disloqué le pont arrière de leur véhicule ; ils avaient perdu un temps précieux en tentant de le réparer et , n’y parvenant pas, avaient alors décidé de revenir à pied vers le Nil. Ils s’étaient équitablement réparti les derniers litres de leur réserve d’eau, mais, sous cette latitude et en cette saison, un homme doit absorber six à huit litres de boisson par jour. Ils étaient loin du compte avec leurs bidons individuels…. Les plus résistants succombèrent les derniers dans cette marche désespérée. On ramena leurs restes desséchés au cimetière de Ouadi-Halfa et on les ensevelit dans de simples caisses de bois après les avoir identifiés grâce aux papiers qu’ils portaient.

Les ennuis de la légation de France en Egypte ne faisaient que commencer : sur la foi des dernières lettres envoyées à Khartoum, les parents réclamaient une enquête. Pour eux, les fonctionnaires coloniaux avaient pu être victimes de ceux qui avaient tenté de les dissuader de s’aventurer à travers le nord du Soudan. Pourquoi n’avait-on pas fait examiner les corps par les médecins français et surtout pourquoi refusait-on de les rapatrier ? Les autorités britanniques et égyptiennes du Soudan interdisaient les exhumations avant un délai de deux ans, « les corps n’ayant pas été placés selon la réglementation internationale dans des cercueils plombés hermétiquement scellés ».

Mais qui aurait pu, après la découverte des restes des victimes de cette malheureuse expédition, penser à cette formalité légale ? Ouadi-Halfa est à plus de 1600 kilomètres au sud du Caire. La légation de France en Egypte avait appris ce drame du désert tardivement. Khartoum, chef lieu du Soudan, ne transmit son rapport en priorité qu’à Londres et à Paris et lorsqu’il parvint en Egypte, on avait déjà enseveli les corps. Plaintes des familles, démarches des parlementaires, demandes d’enquête du ministère accaparèrent pendant des mois le Quai d’Orsay. Ils se souvenaient encore de ces ennuis lorsque Saint-Exupéry et son mécanicien disparurent à leur tour « quelque part » dans un désert africain.

« Cette fois, n’oubliez pas les cercueils plombés.. » M.de Witasse, ministre de France au Caire, les avait fait préparer chez un entrepreneur cairote des pompes funèbres, à tout hasard. Il fallut les décommander. Mais Saint-Ex, pas plus que son compagnon, n’en surent jamais rien.

 

Fin 

 

Un merci réitéré à Florence qui vit à New-York,  petite-fille de Gabriel Dardaud journaliste durant 30 ans en Egypte,  pour nous avoir envoyé ces pages extraordinaires sur Saint-Exupéry écrites par son grand-père.

 

Le Festival  de Taragalte 2018 consacré à Saint-Exupéry en cette 9ème édition,  vous accueille dans le désert les 26,27,28 octobre 2018.

 

VISUEL TARAGALTE JPEG 2.jpg

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10/10/2018

Saint-Exupéry perdu et retrouvé (3)

616.jpgSaint-Exupéry est le premier à en rire. Il a pris un bain chaud, a eu une émouvante conversation par téléphone avec son épouse Consuelo à Paris. Détendu, il ne paraît même plus pressé de se plonger dans un sommeil réparateur et aux journalistes, il raconte les péripéties de son aventure. Elle fera demain la "une" de tous les journaux. Le correspondant de Paris-Soir, Pierre Artigue, et moi-même, pour l'Intransigeant, avions téléphoné la nouvelle du sauvetage. A ma grande surprise, mon rédacteur en chef me dit: " C'est Saint-Exupéry qui doit écrire son reportage, pas vous. Il a un contrat exclusif avec nous." Il est deux heures du matin, l'aviateur est dans son lit, pas du tout disposé à pondre un article. Je le laisse dormir. Paris-Soir, notre concurrent, aura la primeur de l'aventure. Il étalera en gros titre le 3 janvier 1936 : SAINT–EXUPÉRY Y NOUS FAIT LE RÉCIT DE SA DRAMATIQUE ODYSSÉE: TROIS JOURS DANS LE DÉSERT ÉPUISÉ DE FATIGUE ET DE SOIF. LE CÉLÈBRE AVIATEUR ACCORDE A NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL AU CAIRE SA PREMIÈRE INTERVIEW APRÈS SON SAUVETAGE.

Mon ami Pierre Artigue triomphe. Je ne puis lui en vouloir. A l’Intran, on ne voulait que la prose de Saint-Ex et on refusait la mienne, même en bouche-trou. Le lendemain, vers onze heures, je retrouve la terrasse du Continental et remets à Saint-Exupéry en grande forme un message pressant du journal : on lui rappelle sans beaucoup de délicatesse qu’il a encaissé presque la totalité du prix de son reportage pour son raid Paris-Saïgon. Un bon sourire s’épanouit sur la figure de mon interlocuteur : « Dites-leur donc de ma part que l’accident ne faisait pas partie de notre accord. On verra plus tard à arranger cela. Pour le moment, je vais rececoir ce qui reste de mon Simoun. J’attends la voiture de Raccaud. »

Saint-Exupéry s’en va. Il a hâte d’aller effacer sur un des côtés de la carlingue les mots d’adieu qu’il y a tracés pour Consuelo ; il avait laissé Prévot écrire son testament de l’autre côté de l’appareil. Le mécanicien lui disait : « Je demande pardon à ma femme du mal que je lui ai fait. » Un chiffon mouillé à la main, Saint-Exupéry détruit lui-même minutieusement mot par mot son ultime message. Avant de le faire, il nous avait pudiquement demandé de nous éloigner et de le laisser seul.

Il ne reviendra plus au Caire. Réfugié à Ouadi-Natroun, pendant plus d’une semaine, il habite chez les Raccaud pendant qu’on démonte le moteur de son avion pour l’embarquer à Alexandrie sur le bateau qui l’emportera vers la France.

 

Suite.....4/4

 

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09/10/2018

Saint-Exupéry perdu et retrouvé (2)

616.jpgIl en a tant vu depuis l'écrasement de son avion dans le désert, à l'ouest du delta du Nil: éclats d'un phare vert quelque part sur une côte, prairies ombrées par de grands arbres, fenêtres d'une maison hospitalière toute proche, monastère surmonté d'une croix dont les cloches sonnaient l'angelus, défilé de caravanes à l'horizon. Brûlés par le soleil, torturés par la soif, Saint-Exupéry et son compagnon avaient déliré pendant des heures, s'irritant quand l'un d'eux prétendait ne pas voir ce que l'autre décrivait. De ces heures d'inconscience, au bord de la folie, l'aviateur conservait un souvenir douloureux.

Il en parlait à ceux qui entouraient son lit, mêlant l'imaginaire aux réalités techniques: "Le moteur tournait normalement, j'avais décidé de revenir vers l'ouest pour repérer les lumières des villes du Delta que je croyais avoir dépassées pendant que nous étions dans cette crasse épaisse. Il fallait descendre sous le plafond des nuages. J'avais remis cap à l'est, mon grand cercle accompli. Prévot était comme moi, le nez à la vitre. Brusquement, l'avion fut secoué dans tous les sens. Tout tombais sur nous en morceaux et un raclement effrayant au fond de la carlingue. J'ai coupé les gaz et , dans l'obscurité, j'ai crié à Prévot: Sors-toi. le feu! Mais rien ne brûlait. Nous étions tous les deux en pleine nuit sur un sol caillouteux. Quand nous avons repris notre souffle, j'ai pu retrouver une torche et constater l'étendue du désastre .De mon beau Simoun, il n'y avait plus guère que la queue d'intacte. Sur l'empennage j'éclairais la calligraphie: AVIONS CAUDRON."

Comment Saint-Exupéry était-il venu, du désert où s'était écrasé son avion, jusqu'au centre du Caire, incognito, béret basque sur la tête, engoncé dans un gros chandail au col roulé et même …rasé de frais? Le mystère fut vite dissipé. Un ingénieur français, Emile Raccaud*, directeur d'une usine au Ouadi-Natroun entre Le Caire et Alexandrie, venait de rejoindre médecins et journalistes dans la chambre du rescapé: c'est lui qui avait ramené l'aviateur et son mécanicien retrouvés par hasard le matin même par ses ouvriers bédouins, à trente kilomètres de l'usine. Pour les conduire à la maison de leur patron, on les avait juchés sur des chameaux mais, pris de vertige et épuisés, ils n'avaient pas supporté les balancements de leurs montures; il avait fallu s'arrêter, les poser sur le sable. Deux Arabes étaient restés avec eux, leur faisant boire l'eau de leurs outres. Un troisième était parti porteur d'un appel au secours écrit pas Saint-Exupéry au dos d'un papier dactylographié tiré de sa poche : son plan de vol au-dessus de la Libye.

En fin d'après- midi ce message était remis à Ouadi-Natroun dans le désert libyque à Mme Raccaud. Son mari ne devait rentrer que le soir d'une course d'Alexandrie. Saint-Exupéry disait :"Après cinq jours de marche sans presque une goutte d'eau dans le désert, nous venons d'aboutir mon mécanicien et moi, dans une petite oasis…Pouvez-vous nous recueillir le plus tôt possible en auto ou en canot?" Mme Raccaud envoya la voiture de l'usine qui ramena deux heures plus tard chez elle Saint-Exupéry et Prévot.

Ils purent se reposer, manger; ils se lavèrent, se rasèrent et , thé et whisky aidant, revinrent vraiment à la vie. Il était temps; tout restait brouillé dans la tête de l'aviateur qui ne savait plus depuis son accident s'il était tombé à l'est ou à l'ouest du Nil, près de la mer ou d'un des bras du fleuve dans le Delta. Raccaud faisait lire le billet à Saint-Exupéry aux personnes présentes dans la chambre d'hôtel et lui demandait :"Où aviez-vous vu une oasis? Il n'y avait que quelques touffes de verdure sur le sable !Comment aurait-on pu vous envoyer une barque ?Il n'y avait pas d'eau!"

* Emile Raccaud et son épouse, vaudois qui recueillirent  Saint-Exupéry dans le désert:

https://www.24heures.ch/vivre/histoire/vaudois-recueillen...

 

Témoin de première source, Gabriel Dardaud, journaliste pour l'AFP détaille les retrouvailles avec Saint-Exupéry au Caire, alors qu'on le croyait disparu, à jamais. C'est sa petite-fille qui vit à New-York qui m'a envoyé ce texte.

 

Suite ...2/4

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